Philippe de Vitry en 1361

 

Philippe de Vitry

31 octobre 1291 – 9 juin 1361

 

La Fontaine de jouvence, extrait du Roman de Fauvel de Gervais du Bus, dont Philippe de Vitry a fait une large fresque musicale (manuscrit du XIVe siècle)
Bibliothèque nationale de France
© BnF

 

C’est une situation cruelle que celle de Philippe de Vitry, de ne rien laisser derrière soi, alors qu’on a connu la célébrité. Il est mentionné partout au XIVe siècle, ses œuvres citées à tout propos, mais contrairement à son grand contemporain Guillaume de Machaut, qui a occupé comme lui des fonctions importantes à la cour de France, et transcrit des milliers de vers ainsi qu’une centaine de pièces musicales, Philippe de Vitry n’est plus qu’un nom. Seuls les musicologues le connaissent encore par un traité de notation et quelques polyphonies, tout à fait intéressantes. On ne saurait pourtant le réduire à ce rôle decantor et de notator.

 

L’Université en avait fait un musicien, un mathématicien et un homme de lettres, respecté de ses contemporains, Jean de Murs (célèbre de la même façon par ses traités d’arithmétique, d’astronomie et de musique), Pierre Bersuire, Lévi ben Gerson ou encore Pétrarque. Vitry était donc naturellement destiné à une carrière ecclésiastique, disons même politique, au plus près du roi de France et du pape en Avignon. Ce dernier, Clément VI, lui confiera l’évêché de Meaux en 1351, en remer-ciement de ses services, nomination qui fait l’objet, semble-t-il, d’un de ses motets. Auparavant Philippe de Vitry, abondamment prébendé, a vécu à Paris comme secrétaire du roi puis maître des requêtes au Parlement. C’était un grand commis de l’État, qui garda la confiance des souverains successifs, Philippe VI et Jean II le Bon. De plus, les lettres que lui a adressées son ami Pétrarque, tout en soulignant sa réussite, rendent justice à l’homme, également admiré pour ses qualités intellectuelles et morales.

 

Vitry a pratiqué la musique dans sa jeunesse, au cours du quadrivium. Le résultat en est ce traité de l’Ars nova, considéré aujourd’hui comme emblématique d’une certaine modernité. En vérité, il n’est nullement révolutionnaire : il juxtapose selon l’usage du temps la théorie musicale ancienne (ou ars antiqua) à la plus récente, mais avec un sens remarquable de la brièveté, qui révèle la capacité du mathématicien à rationaliser un système solfégique en pleine évolution, et inventer en même temps un nouvel ordre compositionnel, l’isorythmie, fondé sur des proportions arithmétiques.

 

Ce n’est pas la seule caractéristique du jeune Vitry, dont le nom est associé à une œuvre sulfureuse, le Roman de Fauvel. L’unique manuscrit musical de cette satire à succès, compilé en 1316, renferme précisément quelques-uns de ses motets. Un motet, au XIVe siècle, n’est pas simplement une polyphonie à trois ou quatre parties superposées, dont les mélodies et surtout les textes imbriqués dialoguent contradictoirement, un motet cache plus d’un secret. Les motets de Vitry lui ont permis de régler ses comptes avec la société ou la religion. Ils lui ont ouvert en même temps des perspectives compositionnelles nouvelles, fondées simultanément sur une arithmétique rigoureuse et une scansion vivante du latin. Le motet chez Vitry n’est pas musical au sens esthétique du terme mais transmet de la parole, de façon éloquente, par accumulation de rimes, de sons, de mots (souvent des néologismes barbares), sans respect aucun pour la syntaxe, ce qui le rend doublement obscur aujourd’hui.

 

Le motet médiéval est également révélateur d’une étrange culture. On y rencontre pêle-mêle Absalon, Ulysse, Pharaon et Jacob, Nabuchodonosor, saint Michel, son dragon, et toutes sortes d’animaux sortis de la fable ; le lion aveugle, le renard et le loup y symbolisent le pouvoir et le mal, désespérant le coq gaulois (garrit gallus flendo dolorose). Les allusions à l’actualité ne manquent pas non plus : par deux fois, chez Vitry, est évoqué le gibet de Montfaucon, où a été conduit Aman l’âme rendre, sans doute le sinistre Enguerrand de Marigny. Enfin, dans une pièce tardive, dont on ne conserve pas la musique, surgissent des insultes à l’endroit des Danois et Saxons en tous genres, et l’espoir qu’un jour la France écrasée oubliera jusqu’au nom même de l’Angleterre.

 

Le motet de Vitry le plus répandu surprend par la brutalité de ses incipits :Quoniam secta latronum / Tribum que non abhorruit / Merito. Quelle est cette bande de voleurs enfin pendus, cette secte ignoble que la Fortune a, heureusement, abandonnée ? On a proposé le nom des Templiers. Le compilateur du Roman de Fauvel associe à ce motet la fontaine de jouvence où se baigne la fause genthérétique pour laver ses péchés et rajeunir du même coup. Des motets de Vitry plus tardifs feront encore allusion aux rivalités impitoyables qui ont marqué le règne de Philippe le Bel et de ses successeurs, en même temps que la politique des papes d’Avignon. Enfin, le motet peut servir le discours théologique (Sancta Trinitas) ou lyrique, dans la tradition courtoise (Garison selon nature), qui débat exceptionnellement en français, dans une langue plus limpide, des bienfaits del’amoureuse dolour.

 

Une dernière pièce qui peut aussi être attribuée à Philippe de Vitry, Rex quem astrorum / O canenda, à quatre voix, clôt magnifiquement une production somme toute très variée, car elle offre au musicien plus d’événements que toutes les autres : le découpage formel isorythmique, une scansion ternaire très souple et des effets harmoniques apportés par les dièses de la musica ficta, enfin une large conclusion instrumentale en hoquet.

 

Tout Vitry est là, le mathématicien qui oppose perpétuellement binaire et ternaire, l’astronome qui évoque le soleil et les planètes, et le rhétoriqueur. Ce prince auquel est destiné le motet, sans doute Robert roi de Naples, dont il vante l’esprit de justice et le courage, Macchabée pour l’Église, Hector par les armes, il est impuissant à en évoquer la grandeur céleste : scribere non possem, posssint super ethera scribi.

 

Marielle Popin
professeur des universités