par Véronique Gagliardi

- Les "horlogers" au moyen âge : du moine serrurier au concepteur de génie, ou la lente affirmation d'une nouvelle corporation
 
  L'Eglise, soucieuse de respecter les heures de prière, confie à quelque moine habile et disposant de compétences en ferronnerie et en serrurerie, la mise au point d'un dispositif pouvant assurer la régularité d'une pratique. La sonnerie des heures canoniales, ainsi appelées, relève, dans un premier temps, d'une activité secondaire. La conception et la réalisation d'une horloge devient pourtant, au cours du XIVème siècle, une affaire de hauts techniciens.

S'il n'existe pas d'"horloger" à proprement parler au moyen âge, la période comprise entre les XIIème et XVème siècles voit se constituer lentement un métier réunissant une multiplicité de compétences techniques. Serruriers, ferronniers, orfèvres, forgerons sont autant de mécaniciens du temps, qui contribuent, au gré de leurs expérimentations et de leurs découvertes ingénieuses, à la spécialisation d'une activité annexe. Certains hommes de talent, savants, pétris d'une culture toute autre, ont besoin, dans le cadre de leur objet d'étude, d'instruments performants. Ils s'intéressent notamment et plus particulièrement aux instruments de mesure du temps. Leur participation est motivée par la volonté, tels des "nains juchés sur des épaules de géants" (dixit Bernard de Chartres), d'aller plus en avant dans la compréhension du monde. Astronomes, médecins, philosophes et géomètres se font ainsi les ingénieurs de nouvelles horloges, dites astronomiques. La réalisation pratique de l'ouvrage demeure toutefois du ressort des travailleurs manuels comme dans le cas du Jacquemart de Romans.

L'ampleur et la rapidité de la diffusion de ces nouvelles machines temporelles contribue, toute proportion gardée, à l'émergence d'une activité astreignante, celle de gardien d'horloge. Nous avons précédemment souligné les multiples failles de l'engin, qui réclame une attention permanente. La maintenance peut être confiée à une personne établie à demeure, avec rémunération fixe mais cette activité est le plus souvent attribuée aux fabricants mêmes. Itinérants, ils se déplacent avec leur atelier au complet, four et forge compris, lors de la fabrication et de l'installation de l'horloge sur les monuments publics des villes, puis des villages, et en assurent par la suite le bon fonctionnement. Leurs services s'appliquent, à la fin du moyen âge, à une région relativement restreinte, d'un rayonnement de deux à quatre jours de voyage.

L'évolution des techniques dans la fabrication des horloges mécaniques ainsi que les outils, illustrent la variété des compétences requises. Jusqu'au milieu du XIVème siècle, si les techniques de fabrication évoluent du fer forgé à la fonte au four, le montage des pièces d'horlogerie se fait essentiellement par rivetage à froid, pour préserver les propriétés du matériau. Ce procédé est réservé, en principe, aux parties du mécanisme (comme la cage de fer) assemblées définitivement. L'assemblage par perçage et vissage tend à se diffuser pour être largement d'usage au XVème siècle, parce qu'il permet un montage et démontage plus pratique. Sont aussi introduits de nouveaux appareils, comme le tour manuel, qui entraîne les pièces pour les rendre parfaitement cylindriques, et la machine à fendre les roues, qui permet de creuser les dents de la roue. Cinq étapes sont nécessaires pour la seule fabrication d'une roue : le forgeage par martelage, le traçage des dents, la fente de la roue à la main ou à la machine sus-mentionnée, le limage et le profilage, soit le travail sur la partie haute de la dent. Le travail des roues ainsi que de leur « dentition » se fait manuellement, après que les roues aient été rendues parfaitement cylindriques par le tour, lui-même actionné manuellement.

L'inventaire complet de l'outillage est difficile à établir : peu d'outils ont été retrouvés en l'état, la plupart ayant subi maintes refontes et transformations. Marteaux, scies, burins, limes ou échoppes et pinces de toutes sortes (plates, coupantes, à profiler, à faire des trous) sont déjà largement utilisées. De surcroît, chaque artisan apporte des modifications de son cru à ses propres outils.

Quant au matériau de construction, l'introduction et l'utilisation du bronze pour certaines pièces permet, à partir de la seconde moitié du XIVème siècle, bien que très rarement encore, d'amoindrir le phénomène d'usure, voire d'écrouissage (soudure) des pièces en fer. "Le bronze, métal cuivreux, et non ferreux, possède un coefficient de frottement plus faible lorsqu?il est mis en relation avec le fer et graissé en continu".

C'est partant de ce constat - et peut être aussi parce que le bronze était le métal le plus courant dans sa région - que Giovanni di Dondi (1330-1389) choisit ce seul matériau pour la construction de son horloge astronomique, dite Astrarium ou Planetarium, en 1364. Fils d'un médecin lui-même inventeur de l'horloge installée à Padoue en 1344, Giovanni di Dondi est professeur de médecine, de philosophie, d'astronomie et de logique.

Bien avant lui, Richard de Wallingford (1291-1336), abbé de Saint-Albans dans le Herefordshire (comté du sud de l'Angleterre), conçoit une horloge astronomique pour l'église de son monastère. Nullement théoricien de l'astronomie, c'est un pragmatique : fils de forgeron, il s'attache sa vie durant à la conception de nouvelles méthodes en trigonométrie ainsi que des outils de calcul, l'albion qui sert à déterminer la position des planètes et le rectangulus, astrolabe amélioré.

Ces deux hommes, tellement différents en apparence, envisagent l'horloge non comme un marque-temps, mais comme un moyen d'améliorer leur machine monumentalement géniale.

Henri de Vic, un allemand, concepteur et constructeur pendant plus de huit années de l'horloge du Palais Royal en 1370, suite à une invitation expresse de Charles V, Giovanni delli Organi, un italien, ou encore le parisien Julien Gouldray, horloger du roi Louis XII, sont quelques uns des horlogers qui, en nombre croissant, acquièrent renommée et confort matériel dans les cours princières et royales. En Allemagne et en Italie, les horlogers se constituent en corporation dès le XIVème siècle.

Horloger expliquant le génie
mécanique de son invention.

Peinture, XVème siècle.

En France, ce n'est qu'à la fin du XVème siècle, plus précisément en 1483, que Louis XI donne leurs premiers statuts aux horlogers du royaume. L'acquisition d'une légitimité et d'une reconnaissance officielle de leur état ne laisse pourtant pas de garder, aux yeux de la société, une image peu rassurante. Tout travail, et à plus forte raison toute transformation de la matière, est très vite associé, au moyen âge, à des pratiques de magie. L'horloger, "magicien du fer, du métal et du ciel", pour reprendre l'expression de Bernard Seneca, continue d'inspirer, au XVIème siècle encore, crainte et méfiance.

Le caractère itinérant de son activité renforce une telle attitude. À la fin du XVème siècle, l'horloger, figuré en compagnie des fabricants d'orgue, des forgerons d'art et d'armurerie, des maîtres cuisiniers - autrement dit, les Enfants de Mercure - occupe une place ambiguë. Les astrologues attribuent en effet à la planète Mercure deux sortes d'influences sur les individus concernés : la curiosité, l'ingéniosité et l'adresse d'une part, mais aussi le goût pour la magie et la chiromancie, ce qui n'est pas pour plaire à l'Église.


Enfin, la littérature révèle que ce n'est pas tant l'horloger, mais l'horloge, fruit de son travail, qui suscite les plus belles louanges. Froissard, Dante, pour ne citer que les plus connus, se plaisent à décrire la merveille, mais ne font jamais allusion à leur auteur :
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        L'orloge est, au vrai considérer
        Un instrument très bel et très notable
        Et c'est aussi plaisant et pourfitable
        Car nuit et jour les heures nous aprent
        Par la soubtillité qu'elle comprend
        En l'absence même dou soleil
        Dont on doit mieuls prisier l'appareil

        L'orloge Amoureuse, Froissard

Admiration, émerveillement , première ébauche d'un culte de la machine, apparition, surtout, d'une nouvelle profession.

La place de l'horloger dans la société, et la façon dont il est perçu, notamment par les intellectuels, révèle la persistance de la suprématie, n'en déplaise à Hugues de Saint-Victor, mort en 1141, célèbre pour avoir soutenu la nécessité d'enseigner les arts mécaniques dans les universités. Léonard de Vinci, homme de la Renaissance, ne souffre-t-il pas encore du mépris, si ce n'est du peu d'intérêt qu'on accorde à son génie dans les cercles universitaires, ainsi qu'il l'exprime dans ses correspondances personnelles ?