Par ALEXANDRE-BIDON Docteur en histoire et archéologie médiévale



Les sages-femmes au Moyen Age (2)Les sages-femmes au travailD. ALEXANDRE-BIDON Docteur en histoire et archéologie médiévale, EHESS - PARIS."La ventrière a l'art d'aider la femme quand elle enfante, pour qu'elle accouche plus aisément et que l'enfantne soit en péril. Cette ventrière oint le ventre de la femme qui enfante de plusieurs oignements pour faire issirl'enfant plus tôt et à moins de douleur ; quand l'enfant naît, la ventrière le reçoit et lui coupe le nombril à près dequatre doigts, elle le noue et puis lave l'enfant pour en oster le sang, et après elle le frotte de sel et de miel poursécher et conforter les membres, et l'enveloppe en mols drapeaux (linges)".Barthélemy l'Anglais, qui consacre à la sage-femme une notice de son encyclopédie intitulée Le Livre despropriétés des choses, un "best seller" du XIIIe siècle, pointe le doigt sur deux spécificités de la profession nonseulement admises mais aussi encouragées à cette date, et qui seront proscrites au XVIe : la capacité à accélérerl'accouchement et à limiter la douleur. Ces capacités seront jugées antinaturelles au XVIe siècle, où la douleurrédemptrice du péché originel est une notion qui revient en force et où les sages-femmes devront s'engager parserment à ne pas accélérer la naissance…1 of 3 9/5/2001 8:24 PMarticle08 http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/59/article08.htmSi le geste caractéristique du métier de sage-femme est le moment où elle reçoitl'enfant, ses connaissances sont loin de se limiter aux techniques del'accouchement. En amont, on lui apprenait à connaître les parties génitalesexternes et internes afin de pouvoir observer, expliquer et traiter leursmodifications pendant la grossesse et lors de l'accouchement. Cette connaissances'acquérait d'abord par une observation visuelle et ensuite par la palpation : c'estpourquoi les parties génitales leur sont décrites en termes de "charnu", "mou", ou"rugueux" et leurs dimensions mesurées en "doigts". Elles doivent tout savoir surles maladies génitales, qu'elles savent soigner, sur les monstruosités (siamois,enfants aux membres surnuméraires, etc.), les positions du foetus in utero et lesmanières de les corriger (version podalique, etc.), les naissances multiples (onprévoit jusqu'aux quintuplés) et, naturellement, sur les menstruations, leurrégularité, leur débit, leur variation selon la profession de la femme (cantatrice,paysanne), ou son rythme de vie (oisive, laborieuse…).Leur sont ensuite enseignés les signes de la grossesse et le régime de vie qu'ellesdoivent alors conseiller aux femmes enceintes : régime alimentaire, vêtementsadaptés à leur état (ceintures de soutien, robes larges), mais aussi modification deleur environnement, apaisant : musique et lecture, et changement de rythme de vie,en évitant les longues marches (du moins pour les femmes qui peuvent se lepermettre, à savoir celles issues de la noblesse ou de la riche bourgeoisie marchande…) et les grandsdéplacements. Elles savent reconnaître les signes annonciateurs de fausses-couches, et naturellement del'imminence de l'accouchement.Elles sont également expertes en massages, qui accompagnent le travail des parturientes. Les sages-femmesn'attendent pas passivement la naissance. Elles ont pour mission d'assouplir le vagin pour aider à sa dilatation, demesurer l'avancée du travail en examinant du doigt l'ouverture de l'utérus, mesurée à l'aune d'objets familiers(ouvert "de la taille d'un oeuf") et un de leurs rôles essentiels est de rassurer la patiente, surtout si elle est primipare: "il sera bon également qu'elles lui fassent des recommandations et qu'elles lui donnent des explications", leurconseille, au XIIIe siècle, le médecin instructeur des Infortunes de Dinah. Elles prodiguent donc à la femme entravail des "paroles apaisantes pour éviter qu'elle ne crie" et l'aident à respirer. Elles incitent la future mère àdécrire ses douleurs, qu'elles apprennent à différencier pour distinguer les différentes phases du travail etl'imminence de la naissance. Elles lui font changer de position au cours de l'accouchement, tantôt debout, tantôtassise, tantôt couchée.On a écrit un peu vite, peut-être dans un souci de revalorisation du métier de sage-femme (ou de dévalorisationdes médecins "modernes" ?), que "au cours du XVIIIe siècle, en France, les accoucheurs imposent peu à peu laposition couchée sur le dos comme étant la seule médicalement et moralement acceptable ; la liberté d'action dela femme en couches est désormais contrôlée et toute attitude indécente qui répugne à l'humanitésévèrement condamnée" (1). En vérité, l'accoucheur est peut-être moins "coupable" qu'il n'y paraît. En effet, dèsla fin du XVe siècle, la femme en travail est déjà figurée couchée sur le dos, et ce n'est pas un médecin qui luiimpose cette position, mais la sage-femme.En effet, dans un manuscrit illustré au XVe siècle du Livre des propriétés des choses, c'est l'image de la femmeaccouchant allongée qui sert à documenter le chapitre "De la ventrière". On pourrait même s'interroger : enimposant cette posture, les accoucheurs n'auraient-ils pas repris une technique purement féminine ? La différence,certes fondamentale, résiderait alors à son extension à toute la durée du travail d'enfant. L'examen des images et"Un verre de vin pourréconforter l'accouchée". Lessoins après l'accouchement.Histoire ancienne. XVesiècle.2 of 3 9/5/2001 8:24 PMarticle08 http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/59/article08.htmdes textes médicaux tend à démontrer, en effet, que nombreuses sont les positions qu'adoptent - successivement- les femmes en couches au cours du travail : tantôt debout, tantôt agenouillées, tantôt assises, tantôt couchéessoit pour un examen visuel, soit à la fin du cycle de la naissance.Ainsi, coucher les femmes en travail ne signifie pas nécessairement qu'on lesconsidérait comme des malades. De même, le souci de couper court aux cris de lafemme en travail n'est pas seulement issu des médecins. Il provient dessages-femmes, et leur est certes enseigné par des hommes, mais a une finalitétechnique : permettre aux parturientes de régulariser le rythme de leur respiration, decanaliser utilement leur "halètement" et, par là, de coller aux contractions à défaut desouffrir un peu moins.Enfin, la sage-femme du Moyen Age doit prendre soin du nouveau-né : ellel'examine, vérifie ses réflexes et son intégrité corporelle en lui faisant effectuer unegymnastique néonatale. Elle le lave et l'habille. Lui incombe aussi la responsabilité deparachever l'oeuvre de la nature en remodelant l'enfant si besoin est : massage ducrâne déformé, lissage du nez, aplatissement des oreilles, redonnant forme humaineau bébé qui a souffert d'une trop longue naissance. Rares sont les informations sur le "remodelage" du corps del'enfant qu'effectue la sage-femme au moment de la naissance : souvent déformée, la tête de l'enfant est massée,son nez régularisé, ses oreilles sont recollées, en des gestes sans doute plus symboliques qu'efficaces. Son travailn'est pas achevé pour autant : elle doit encore se retourner vers l'accouchée, aider si besoin à la sortie duplacenta, soigner les déchirures éventuelles du périnée, les descentes de matrice, masser les seins lors de lamontée de lait, et surveiller l'état de santé de la parturiente en demeurant à ses côtés aussi longtemps quenécessaire.Cantigas de Santa Maria,Madrid Escorial. Espagne,XIIIe siècle. Unesage-femme palpe leventre de la parturiente.3 of 3 9/5/2001 8:24 PMarticle08 http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/59/article08.htmLes sages-femmes au Moyen Age (3)Auxiliaires de justice au pouvoir redoutableD. ALEXANDRE-BIDONDocteur en histoire et archéologie médiévale, EHESS - PARIS.Les sages-femmes sont aussi souvent des auxiliaires de justice. Elles ont un rôle social qui dépasse largementle strict plan médical. Ainsi, en France du Nord et en Flandre, elles travaillent pour les municipalités dès le XIVesiècle, qu'elles exercent au domicile des parturientes ou dans un cadre hospitalier, celui des hôpitaux quiaccueillent les parturientes en détresse et les enfants abandonnés. Leur rôle judiciaire est varié : elles examinentles nouveau-nés abandonnés, les soignent ou, s'ils sont morts, procèdent à un examen de médecine légale pourdéterminer la cause de leur décès ; en cas d'infanticide, elles traquent les coupables, recherchant et examinant lesjeunes femmes nouvellement accouchées et qui ont dissimulé leur grossesse. En outre, elles pratiquent un examengynécologique sur les jeunes filles qui viennent d'être violées afin d'attester la validité de leur plainte.A la demande de la justice, elles procèdent à des expertises médicales : ainsi examinent-elles les femmesenceintes battues pour savoir si elles vont perdre leur enfant, ce qui aggrave la qualification du crime. Outre l'aideaccordée à la justice laïque, les sages-femmes se font les auxiliaires des tribunaux ecclésiastiques en pratiquantdes examens de virginité, exigés par exemple lors des demandes d'annulation de mariage, ou, telles celles qui ontvérifié la virginité de Jeanne d'Arc, en participant à des enquêtes de moralité.Assermentées, les sages-femmes, souvent au service d'une municipalité,acquièrent une position sociale reconnue ; même si elles ne sont pas toujoursbien rémunérées, leur parole a force de loi. Elles sont " sans mensonge nifraude ". Elles ont prêté serment. Ces femmes sages sont écoutées par lacommunauté et leur témoignage est souvent recherché par la justice, mêmehors les questions criminelles ; en effet, seules témoins des naissances, à unepériode où les registres d'état-civil n'existaient pas encore, pas plus que lesregistres de baptêmes, qui se diffusent au XVIe siècle, elles sont la mémoirevivante de la communauté : aussi fait-on appel à elles chaque fois qu'il fautprouver (par exemple pour des questions d'héritage, ou d'âge au mariage)l'âge exact d'un individu.C'est sur ce modèle judiciaire que le théâtre religieux a conçu le personnagede la sage-femme incrédule qui, dans le Mystère de la Nativité, se refuse àcroire en la virginité de Marie venant de donner naissance à l'Enfant Jésus.Thomas femelle, elle exige de pratiquer sur la Vierge un examengynécologique et voit sa main, instrument de son coupable examen, separalyser et se dessécher ! Un tableau de Robert Campin, conservé auMusée des Beaux-Arts de Dijon, montre ainsi la sage-femme de la Nativité, toute vêtue de blanc, et agitant samain qui s'étiole en se lamentant de son incrédulité. Cette dernière serait aujourd'hui non un défaut, voire unLa critique des sages-femmes. Unmédecin, assistant - de loin - à unaccouchement, reproche auxsages-femmes de douter del'existence de Dieu - France, XVesiècle. Paris, BNF, ms fr 20065627.1 of 3 9/5/2001 8:25 PMarticle07 http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/60/article07.htmpéché, mais une vertu tout à l'honneur du matérialisme du personnel soignant, fondé sur la clinique. L'histoiretémoigne, par la négative, du sérieux des sages-femmes médiévales.Le pouvoir redoutable des sages-femmesLeur rôle social grandissant, la concurrence qu'elles exerçaient envers le corps médical, ne pouvaient que portertort aux sages-femmes, considérées comme femmes avant que d'être sages. Si les médecins, et surtout leschirurgiens, mettent de plus en plus en doute leurs capacités, c'est qu'elles leur volent - à leurs yeux - ce qui leurparaît de plus en plus relever de leur seule responsabilité : la sage-femme médiévale tient en effet le scalpel pourpratiquer les césariennes (sur des femmes décédées) ou extraire l'enfant mort in utero ; elle dispose d'un clystèrepour purger la parturiente constipée, injecte des médicaments dans la matrice à l'aide de seringues ou dansl'urètre grâce à des cathéters, pose les ventouses en cas de descente de matrice et incise les abcès, bref procèdeà des gestes tant chirurgicaux que médicaux. Elle ne travaille pas seulement de ses mains...C'est aussi que les sages-femmes assument, outre le geste technique, une position privilégiée et ambiguë due àleur présence lors des seuls véritables rites de passage de ce temps, la naissance et la mort. L'accoucheuse apouvoir sur la mère et l'enfant, sauve physiquement ce dernier en péril de mort, mais sauve aussi son âme en luiprodiguant le baptême d'urgence à la place du prêtre, qui ne peut ni ne veut assister les femmes en couches. Enun mot, elle tient le destin des hommes entre ses mains. La famille entière guette son diagnostic lorsque l'enfantparaît au bout d'un long et pénible travail : " Vivra ? Vivra pas ? " se demande celle qui a donné naissance au petitGuibert de Nogent, en le faisant rouler entre ses paumes. Il vécut. Le mot est passé à la postérité. Devenu moine,cet enfant né au début du XIIe siècle se remémore ces paroles de sage-femme qui lui furent souvent racontéespar sa mère, et les cite en bonne place de son autobiographie.Ce pouvoir accordé aux sages-femmes a eu pour conséquence de leur attirer la méfiance des prêtres et desmédecins. Il faut cependant se garder d'accuser ces derniers d'avoir systématiquement voulu subordonner leurtravail. Certes, la mise en place, dès le XVe siècle, d'un contrôle de leur profession avec l'aide de prêtres et demédecins assurément démunis d'expérience en la matière (1), puisqu'ils ne participaient ni n'assistaient auxaccouchements, témoigne de la reprise en main par les hommes du savoir féminin, dès lors inféodé. Certes, lasage-femme qui doit prêter serment devant une cour perd l'indépendance de ses consoeurs des sièclesprécédents. Mais ces procédures ont elles-mêmes des effets positifs : elles imposent le principe moderne d'unexamen des connaissances, établi dès le XVe siècle, à Bruges, afin d'obtenir le droit d'exercer, et sécrètent unpersonnel soignant aussi savant et dévoué que de bonnes moeurs.En outre, tous les milieux ne privilégient pas la sélection des sages-femmes par un corps masculin inexpérimenté.Ainsi, en région parisienne, au milieu du XVe siècle, elles sont élues par des assemblées de femmes.L'encouragement à l'élection de sages-femmes demeure le fait des clercs d'Eglise, soucieux d'instituer en touslieux une forme de protection maternelle et infantile (2) dont ne bénéficie alors au mieux qu'un village sur deux. Cesont les représentants du pouvoir ecclésiastique qui suscitent le vote, les curés de paroisse qui l'organisent, maisils n'ont pas voix au chapitre et la parole des femmes demeure première.Ce qui était supporté, non sans tensions, au Moyen Age finissant, ne l'est plus aux siècles suivants où la femmeest de plus en plus confinée dans un rôle domestique et privée de tout pouvoir décisionnel. Les relations directesavec les médecins universitaires s'espacent. Il suffisait de suivre les cours d'un médecin aux XIIIe ou XIVe siècles; mais, au XVe siècle, à Bruges, la future sage-femme est placée en apprentissage chez une maître sage-femme,ou initiée de mère en fille, comme en région parisienne.2 of 3 9/5/2001 8:25 PMarticle07 http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/60/article07.htmL'alimentation artificielle des bébés au Moyen AgeD. ALEXANDRE-BIDONDocteur en histoire et civilisationmédiévales, Ecole des hautesétudes en Sciences sociales -PARIS.Bien que tous, lettrés, clercs d'Eglise, médecins, parents, s'accordent au Moyen Age à préférerl'allaitement maternel à celui d'une nourrice et à estimer que l'alimentation artificielle ne peut au mieuxque constituer un pis-aller, les familles sont souvent obligées d'avoir recours au biberon ou aux bouillies :le décès de la mère à la suite d'une fièvre puerpérale, le tarissement de son lait, une mauvaiseconformation des mamelons, exigent en attendant de trouver une nourrice que l'on ait recours à dessubstituts d'allaitement. Des croyances infondées partagées par tous les milieux sociaux incitaientégalement à ne pas allaiter les deux ou trois premiers jours de la vie et pendant la grossesse, car lecolostrum comme le lait d'une femme enceinte étaient jugés l'un nocif, l'autre indigeste 1 ; en outre, encas de naissance gémellaire ou multiple, il était déconseillé d'allaiter plus d'un enfant à la fois ; dans tousces cas de figure, les bébés étaient nourris à l'aide des équivalents médiévaux du biberon 2 : le cornet, unecorne de vache percée, remplie grâce à une "chevrette" ; cette dernière est un petit vase à goulot tubulaireplus ou moins long qui fait également fonction de biberon pour les enfants assez âgés pour savoir tenircet objet et téter par eux-mêmes. Ce biberon à goulot peut être en terre cuite, en étain ou en verre : untraité de gynécologie du XIIIe siècle composé en France du Sud, Les Infortunes de Dinah 3, précise qu'onfera boire l'enfant sevré "dans un récipient de verre en forme de téton que l'on appelle nod", terme hébreuque le traducteur transcrit par gourde, mais qui est peut-être une sorte de biberon.Le recours au biberon ou à la bouillie, qu'on appelle alors "papa", "papet",ou "papin(e)", s'impose enfin dès que la poussée dentaire découragel'allaitement au sein, ou tout simplement lorsque le bébé pleure trop : leLivre des Simples médecines, composé à Salerne à partir du XIIe siècle,explique que les femmes du lieu endorment leurs enfants à l'aide desemences de pavot blanc mélangées avec leur propre lait qu'elles fontcouler, sans doute en se pressant le sein, directement dans l'ouverturesommitale arrondie du biberon à bec tubulaire que sucera l'enfant. Unbiberon est également nécessaire pour donner au bébé de l'eau de source etdu jus de fruit : une petite princesse du XVe siècle, Marguerite deBourgogne, reçoit ainsi à l'âge de 4 mois de "l'eau de mûre franche". Enrevanche, pas de vin dans le biberon du bébé ! Au XIIIe siècle, lepédagogue Gilles de Rome l'interdit avant l'âge du sevrage ; à la mêmedate, le médecin des Infortunes de Dinah l'autorise aux enfants sevrés.D'autres le préconisent, simplement coupé d'eau.article07http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/49/article07.htm (1 of 4) [05/27/2000 5:06:20 PM]Cornet à allaiter. Paris,BNF, manuscrit français15 397. Bible de Jean deSy, France, XIVe siècle(DR).Sauf dans le cas de la prise d'un remède composé à base de lait de femme,c'est de lait animal, et notamment de lait de chèvre, que l'on remplit corneà allaiter ou chevrette ; de là vient sans doute cette appellation donnée auxvases à goulot tubulaire. En effet, tous les auteurs de régimes de santéprescrivent l'allaitement au lait de chèvre, jugé plus digeste que tout autre ;encore au XVIe siècle, Montaigne lui-même, meilleur père de famillequ'on ne croit, le recommande dans ses Essais (II, 26-27). Sophistication extrême (et exceptionnelle), onvoit affirmer, au XIVe siècle, que le lait des chèvres ou brebis qui auront brouté des violettes fera "grandprofit" aux enfants "qui en mangeront les papins" : sans doute en sort-il parfumé ! Mais il n'y a pasd'élevage de chèvres en toutes régions. On fait donc également appel au lait de brebis et, en milieunobiliaire, au "lait d'ânesse boully", ainsi que le mentionne, au XVe siècle, un régime de santé destinéaux enfants de la cour de Bourgogne 4. En revanche, lorsque l'enfant n'est plus un nouveau-né, c'est dulait de vache qui lui est donné 5.La composition des bouillies nous est connue par une source inattendue : les écrits des clercs d'Eglise,prédicateurs ou moines cloîtrés. Depuis le Ve siècle, ils comparent les laïcs à des veaux tétant le lait del'Eglise ; comme en latin "nourrir" signifiait à la fois alimenter et éduquer, ils se plaisent aussi àcomparer l'enseignement catéchistique à des recettes de bouillie. Sans ces métaphores, nous ne saurionsrien de la composition exacte de l'alimentation artificielle des bébés médiévaux. Ainsi au XIIe siècle,l'abbé Adam de Perseigne explique-t-il que Dieu avait voulu que "sa personne, en sa forme divine,aliment solide des anges, s'abaissât et s'abrégeât par son incarnation jusqu'à se faire la bouillie des petitsenfants !" 6 ; comment ? En émiettant "le Verbe du Père, pain de vie […] dans le lait de la chair" del'Enfant Jésus. De même, Jacques de Vitry (1165-1240) rappelle que "la Sainte Ecriture est un aliment etune boisson" et, citant le Livre des Rois où Jessé dit à son fils David de prendre de la farine d'orge, despains et des fromages, explique que "la farine d'orge avec laquelle on fait la bouillie pour les petitsenfants figure la doctrine simple" 7.Guibert de Nogent affirme, au XIe siècle, que le prédicateur devraécraser son éloquence sous la meule du commentaire (pour en faire dela farine) avant de conclure en disant que "si l'on nourrit les petitsenfants de lait, en revanche, pour les plus âgés, on mêle au lait descroûtes de pain écrasées" 8. Raymond Lulle, auteur d'une Doctrined'Enfant, explique dans Evast et Blaquerne que le "papa" est composésoit "de farine et de lait", soit "de gatel et de lait", et qu'on donne auxenfants des "soupes de pain trempé dans le lait ou dans l'huile" ; letraité de gynécologie juif du XIIIe siècle préconise qu'" au début[juste après le sevrage], on lui donnera du pain trempé d'eau ou demiel ou de lait, ou encore de la farine cuite". Au XIVe siècle, leRégime de santé d'Aldebrandin de Sienne 9 conseille de donner àl'enfant encore édenté du pain que la nourrice ait préalablementmâché et par conséquent imbibé de sa salive, ou "papins de mie depain et de miel et de lait". Ainsi la bouillie est épaissie à la mie depain plutôt qu'à la farine, jugée moins digeste.De quel pain épaississait-on la bouillie ? On le sait pour la Provencemédiévale, du meilleur : les protocoles de notaires et les contratsarticle07http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/49/article07.htm (2 of 4) [05/27/2000 5:06:20 PM]La bouillie de l'enfant auberceau. Paris, BNF, manuscritfrançais 24 461 - Devises etblasons pour faire lestapisseries, Paris, début duXVIe siècle (DR).d'engagement des nourrices précisent que l'on devait donner auxenfants du lait de chèvre et du pain blanc 10. De quelle farine seservait-on ? De farine d'orge, disent Jacques de Vitry et le roman duChevalier au cygne ; mais aussi d'"une manière de grux (gruau) bienclair, à mode de potage, qui est fait de grux d'avoyne et de pain" 11.C'est très tôt, si l'on en croit les images médiévales, que les mèrescomplètent l'allaitement au sein par des bouillies : c'est qu'elles souhaitent, telles, au XIIIe siècle, lespaysannes de la Dombes dont nous parle le prédicateur dominicain Etienne de Bourbon, avoir des enfants"gros et gras" 12, la surcharge pondérale étant pour elles synonyme de bonne santé. Sans doute même lesgavent-elles : à la même période, le pédagogue catalan Raymond Lulle accuse les femmes de fairemanger de force de la bouillie aux enfants de moins d'un an, alors, dit-il dans son livre Evast etBlaquerne, qu'"ils n'ont mie tant fort digestive […] que ils puissent cuire viandes ni le papa…". Ontrouve à l'inventaire de l'hôpital d'Hesdin, où venaient accoucher les pauvres femmes, mention depoêlons à bouillie "pour faire papins pour les petits enfants", ce qui semble confirmer la donnée debouillies dès les premiers jours de la vie 13. Du reste, dans le Roman de la Rose, on voit (aux vers 10 116et suivants) que Pauvreté allaite Larcin "de son lait et sans autre bouillie", ce qui laisse entendre que sil'on en a les moyens, on nourrit de bouillie les bébés. Aux bouillies s'ajoutaient enfin d'autres nourritures,telles les pommes cuites qu'il faut donner au nourrisson pour qu'adulte il soit, ainsi que nous l'affirmentavec humour les Evangiles des Quenouilles, au XVe siècle, un homme courtois et frugal 14.Biberon.Terre cuite ; Fécamp,Musée de l'Enfance -Musée Centre desArts, XIVe ou XVesiècle (DR).C'est encore grâce au goût d'un homme d'Eglise pour la métaphorealimentaire, en l'occurrence l'évêque de Paris Guillaume d'Auvergne(1228-1249), que l'on connaît les recettes du sevrage, qui intervient entre deuxet trois ans, parfois un peu plus. La technique en était plutôt traumatisantepour l'enfant dont la nourrice s'enduisait le sein de matières aux saveursrépulsives : "cirus, fuligo, absinthium, sinapis" 15, c'est-à-dire de la suie, de lamoutarde, de l'absinthe amère et même… du cérumen. Les prédicateursn'hésitent pas à comparer cette amertume des produits de sevrage à la saveurexécrable de l'Enfer pour le fidèle soumis à l'objet d'une tentation… imageévocatrice ! Le sevrage est donc une épreuve, mais une épreuve nécessaire quise déroule en moyenne, on le sait pour la Provence médiévale du XIIIe siècle,entre dix-huit mois et deux ans, pour la Toscane bas-médiévale vers 18 ou 19mois 16, même si les textes évoquent le cas d'enfants encore nourris au sein à24 ou 30 mois.Quel que soit le mode d'alimentation choisie, il répond à un souci de voirsurvivre les enfants. On ignore si les mères ou les nourrices se lavaient lesseins avant d'allaiter, mais on sait que, dans les milieux aisés du moins, on prenait soin de faire bouillirl'eau et le lait dont les petits enfants étaient alimentés, précision fournie dans le régime de santé pour lesenfants de la cour de Bourgogne ; même un jeu théâtral vu par tous les habitants des cités, comme leMystère de la Passion, d'Arnoul Gréban, au XVe siècle, le mentionne à propos de l'Enfant Jésusnouveau-né : "J'ai apporté du lait aussi, que je vais bouillir sans tarder pour lui faire un peu à manger…": ceux qui n'avaient pas la chance de disposer d'un médecin particulier comme les grands noblespouvaient ainsi apprendre, par la bande, les règles élémentaires de l'hygiène infantile. On sait aussi qu'onprenait soin de nettoyer les ustensiles destinés à l'alimentation infantile et que le matériau de leurarticle07http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/49/article07.htm (3 of 4) [05/27/2000 5:06:20 PM]vaisselle n'était pas choisi au hasard : un compte daté de 1281 précise que la poêle à cuire la bouillie, lesécuelles et les petites cuillers destinées à nourrir un bébé, sont en argent "pour être plus nettement[proprement] et à couvert" 17. L'alimentation artificielle n'était donc pas pratiquée sans précautions.Joseph préparant la bouillie del'Enfant Jésus. Bible historiée,vers 1430. Heidelberg, Bibl.Universitaire, Codex Pal. Germ.148 (DR).Les différents types delaits : lait de chèvre, laitd'ânesse, lait de jument,lait de truie. Paris, BNF,manuscrit français 22 532.Barthélemy l'Anglais, Livredes Propriétés desChoses, France, copie duXVe siècle d'un ouvragedu XIIIe siècle (DR).article07http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/49/article07.htm (4 of 4) [05/27/2000 5:06:20 PM]Tétines naturelles et tétines artificiellesdu nourrisson antiqueD. GOUREVITCHDirecteur d'études àl'Ecole pratique deshautes études - Paris. Le biberon est un objet rare dans l'Antiquité. En effet, l'enfant grec estnormalement nourri par sa mère, comme plus tard l'enfant romain de l'époque républicaine. Quand lanécessité, ou la mode à l'époque impériale, empêchent la mère de remplir ce rôle, c'est une nourrice qui laremplace : le sein d'une femme autre que la mère est donc la première forme de biberon.Le nom du sein d'ailleurs est en quelque sorte celui, rarement attesté, du biberon, tit(t)ina ou ubuppa,selon la formule de Mustion, traducteur latin tardif de Soranos d'Ephèse, médecin de langue grecque,originaire d'Asie mineure, et travaillant à Rome : uasculum uitreum ad similitudinem papillae formatumet pertusum quod rustici ubuppam appellant aut tittinam (131, p. 43, 6, ed. Rose, 1882). Ce sont en faitdeux mots du vocabulaire enfantin et non du vocabulaire paysan : le premier, ubuppa, ne peut quedériver du nom latin du sein, uber ; le second, tittina, du grec (tithéné) la nourrice. Quant au texte grec deSoranos, il évoque précisément les mamelons artificiels de l'époque du sevrage, (thélé) bout de sein, sein: "si l'enfant sevré a soif, on lui donnera de l'eau pure ou rougie à boire à la tétine artificielle : ce genred'instrument lui permet de tirer le liquide peu à peu et sans risque, comme d'un sein" (Sor. II 17, p. 56).Fig. 1 : Terre cuite du Muséearchéologique national deTarente : femme allaitant (DR).Voyons quelques objets utilitaires et quelques scènes figurées dedifférentes époques. Une adorable terre cuite du musée archéologiquenational de Tarente, chronologiquementsituée dans une fourchette entre le IVe et le IIe s. av. J.-C.,représente une femme et un enfant couchés. La femme, dont on nesaurait dire si elle est mère ou nourrice mercenaire, est allongée surun lit assez haut ; appuyée sur le coude gauche et penchée sur l'enfant,de sa main droite elle dirige la tête de celui-ci vers son lourd seingauche. Le petit est installé sur une couchette sans bord, plus basseque le lit, et non pas un berceau, ce qui suppose qu'il est déjà grandet,ce que laisse entendre aussi la présence d'un oreiller souple,formellement déconseillé pour les très petits enfants au corpsextrêmement malléable, et donc aisément déformé (fig. 1).Une autre terre cuite du même musée, probablement un peuantérieure, semble contredire une idée répandue, à savoir que lafemme qui allaite ne risque pas de grossesse. Sur un socle, un berceau en forme de coupe est occupé parun bébé très étroitement emmailloté, couché sans oreiller, ce qui indique un âge tendre ; près de lui, unchien le regarde affectueusement, le museau posé sur sa poitrine. A côté, une femme est assise sur unsiège, les jambes écartées ; il lui manque malheureusement les mains et surtout la tête, ce qui nousempêche de savoir quelle était son attitude. Ses seins très lourds semblent bien ceux d'une femme quiarticle10http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/50/article10.htm (1 of 5) [05/27/2000 5:05:54 PM]allaite ; néanmoins elle est manifestement enceinte, et son ventre particulièrement distendu vers le bassemble bien indiquer une grossesse déjà avancée : ou bien c'est un échec de la contraception parl'allaitement (qu'il s'agisse de la mère naturelle ou de la nourrice), ou bien c'est une mère qui n'a pasnourri son enfant. Notons que la vie sexuelle de la nourrice mercenaire était surveillée, précisément pouréviter que des relations amoureuses ou une grossesse intempestive nuisent à la qualité de son lait ouviennent à le tarir (fig. 2 et 3).Fig. 2 et 3 : Terre cuite du Musée archéologique national deTarente : groupe à trois personnages. La femme, l'enfant et lechien. Détail : l'enfant et le chien (DR).Quant à Sévérina, nous sommes certains que c'était bien une nourrice mercenaire puisque la stèlefunéraire que cette nutrix a élevée à son ancien nourrisson le dit clairement (Cologne, IIIe siècle de notreère). Sur l'une des petites faces, on la voit penchée sur l'enfant emmailloté et couché dans un berceaud'osier, posé à bonne hauteur pour éviter les efforts inutiles. Sur l'autre face, bien calée dans un fauteuil,également en osier tressé, au haut dossier arrondi, confortablement vêtue d'une ample tunique à manches,elle lui donne le sein. Il s'agit du sein droit, mis en valeur par sa situation non anatomique et par songonflement exagéré. L'ensemble est vu de profil, ce qui met en valeur l'air attentif et absorbé de la femmeet sa coiffure adaptée à ses fonctions, une coiffure soignée mais simple et pratique, dégageant bien levisage et ne gênant pas la vision (fig. 4).Les médecins signalent certaines difficultés de la lactation chez la femme qui allaite et certains ex-votode seins en témoignent également. Une très curieuse terre cuite, qui proviendrait du temple d'Asclépios àAthènes, représente, allongés sur une même couche, une femme et un petit enfant accroché à son flancgauche et tendant les deux bras vers les seins maternels. La femme, nue, les cheveux ondulés entièrementdénoués, ne regarde pas le petit mais semble fixer une lointaine divinité, tandis que sa main droiteempoigne son sein droit : c'est là, sans doute, l'offrande d'une jeune accouchée ayant du mal à allaiter sonenfant (fig. 5).article10http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/50/article10.htm (2 of 5) [05/27/2000 5:05:54 PM]Fig. 4 : Stèle deCologne : Sévérina etson nourrisson (DR).Fig. 5 : Terre cuite dutemple d'Asclépios àAthènes (propriété privée) :ex-voto d'une femme qui adu mal à allaiter son enfant(DR).On connaît aussi l'enfant Ménogénès, de Smyrne, lui aussi probablement privé de lait maternel et mortainsi, en 41 de notre ère : tel qu'il est représenté sur sa stèle funéraire, il s'agrippe des deux mains à unsein isolé, volumineux, et dont la forme peu réaliste rappelle les ex-voto qui viennent d'être évoqués.Le biberon ne s'emploie qu'en cas d'extrême nécessité, ou, dans des conditions normales, lors de la courtepériode de transition que constitue le sevrage : d'après les écrits médicaux, celui-ci pourrait commencer àl'apparition des premières dents de lait, mais, en fait, d'après d'autres textes de médecins et d'après lescontrats de nourrices, conservés en assez grand nombre dans l'Egypte gréco-romaine, il se faisait plutôtvers deux ans. Le biberon ne sert pas longtemps, il est rapidement remplacé par une cuiller ou par unecoupe ordinaire.C'est ainsi que la nourrice Tasôoukis, 30 ans, donne quittance à Tesenuphis, 50 ans, certifiant "recevoirde celle-ci les gages de nourrice et les huiles ainsi que le vêtement et les autres choses dont il convientqu'elles soient données à une nourrice durant la durée de deux ans de l'alimentation au lait et la durée desix mois de l'alimentation à la mamelle artificielle, temps à l'issue duquel elle a fini d'élever l'enfantesclave du sexe féminin, Thermoutharios, et a terminé envers elle ses soins nourriciers" (Papyrus duFayoum, 50 av. J.-C., BGU 297).De ces mamelles artificielles, il en est peu d'attestées, tant parmi les documents archéologiques que dansles textes littéraires, si l'on admet qu'il faut exclure les petits vases funéraires appelés gutti par lesarchéologues, et qui tous versent goutte à goutte : fréquents dans les tombes d'enfants, contenanteffectivement du lait, ils symbolisent l'alimentation infantile, mais ils ne sont pas fonctionnels.article10http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/50/article10.htm (3 of 5) [05/27/2000 5:05:54 PM]Fig. 6 : Terre cuite du Musée archéologiquenational de Tarente : probablement petit vaseà bouillie (DR).Certains petits vases, d'origine incertaine, sont peut-êtredes biberons, ou du moins des vases à bouillie pourl'enfant en cours de sevrage, souvent de forme amusante,petits cochons obèses par exemple, comme il en estplusieurs à Tarente (fig. 6).Mais je ne connais que deux biberons que je tienneabsolument pour certains, deux vases extrêmementcurieux du musée de Naples (19876 et 19766),semblables l'un à l'autre, et même sortis du même moule,qui proviennent d'une pièce de la Maison dite deschapiteaux peints à Pompéi.Découverts en juillet 1833, ils avaient été enregistréscomme des lampes à long bec, décorées d'une femmeallaitant un bébé. Forme impossible que celle de cesprétendues lampes percées, forme parfaite pour des mamelles artificielles. Décor bizarre pour deslampes, décor parfait pour en indiquer clairement l'usage : la notion d'allaitement de substitution estindiquée par la scène en médaillon. Ils mesurent 18 cm de long et 4,5 cm de haut, mais nous n'avonsmalheureusement pas pu obtenir le volume intérieur, ni l'analyse chimique de ce qu'ils avaient pucontenir. Peut-être d'ailleurs n'aurait-on rien trouvé du tout, car toute nourrice un peu consciente de sesresponsabilités les aura soigneusement lavés après usage et avant de les faire resservir, d'autant plusqu'ils ont contenu du lait qui facilement caille et obstrue l'orifice.Ainsi on pourrait arriver à un résultat qui ne serait paradoxal qu'au premier abord : le vrai biberon, bienlavé, ne contient pas de traces de lait. Le vase à offrandes, biberon non fonctionnel, placé plein de laitdans la tombe pour l'éternité, en contient encore des traces chimiques (fig. 7 et 8).Fig. 7 et 8 : Vase du Musée archéologique national de Naples : biberon décoré. Vue de profil.Vue supérieure, avec le médaillon (DR).Enfin, une terre cuite béotienne archaïque (1re moitié du Ve s. av. J.-C.), mesurant actuellement 9,9 cmde hauteur, montre une scène unique : une mère ou une nourrice nourrissant un enfant au biberon. Lafemme est assise sur un siège qui a disparu, ayant probablement été modelé à part. Vêtue d'une longuetunique, elle a les cheveux serrés en une grosse mèche relevée et pliée, formant une sorte de chignon.Son visage noble, sérieux et attentif, est tourné vers le petit garçon, entièrement nu et le sexe bien visible,qu'elle porte assis sur son bras gauche ; ses cheveux courts et réguliers ont été soigneusement coupés.L'enfant est très attentif au geste de la femme : celle-ci, de la main droite, approche de la bouche du petitun vase à boire, qui a lui aussi été façonné à part et collé par de l'argile. C'est un vase à pied en formearticle10http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/50/article10.htm (4 of 5) [05/27/2000 5:05:54 PM]d'entonnoir, avec un trou communiquant avec le goulot ; à gauche, il est pourvu d'une anse assez large, età droite d'un bec verseur très effilé. L'enfant approche ses lèvres pour boire en tétant ; le léger vide quisépare ses lèvres du vase est dû à un retrait de cuisson ou à un déplacement lors d'un recollage (fig. 9).Ces vignettes historiques donneront, je l'espère, le désir d'en savoir plus et de consulter la bibliographiequi suit.Vues d'ensemble et vues rapprochées, profil droit de la femme.Fig. 9 et 10 : Terre cuite béotienne déposée au Musée d'art etd'histoire de Genève : femme nourrissant son enfant au biberon(DR). Vue d'ensemble (en haut). Vue rapprochée, profil droit de lafemme (ci-contre).article10http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/50/article10.htm (5 of 5) [05/27/2000 5:05:54 PM]Petite histoire du biberonS. BEAUVALET-BOUTOUYRIEUniversité de Paris IV Sorbonne - PARIS.L'allaitement maternel est resté jusqu'au XVIIIe siècle la méthode le plus fréquemment employée.Toutefois, la mise en nourrice était aussi une pratique à laquelle les Anciens avaient fréquemmentrecours. En revanche, et bien que l'image de la louve allaitant Romulus et Rémus soit présente dans tousles esprits, on s'interroge sur les débuts de l'allaitement artificiel au moyen d'un lait animal et surl'apparition des premiers biberons.Fig. 1 : Biberon en verredit "guttus" (Gauleromaine).Le plus ancien exemple connu de représentation de biberon remonte au Vesiècle av. J.-C. Il s'agit d'un petit récipient à pied, en forme d'entonnoir,pourvu d'une anse et d'un bec verseur très effilé. Ce genre d'objets, ougutti, petits vases qui versent goutte à goutte, se répand largement par lasuite, mais il semble que beaucoup soient plutôt des vases d'offrande quedes biberons fonctionnels, ces derniers n'étant utilisés que pour les enfantsdéjà grands, au moment du sevrage.Les médecins de l'Antiquité ont consacré de nombreuses pages de leurstraités sur l'alimentation à l'allaitement et à l'utilisation des biberons. Ainsi,Soranos d'Ephèse, qui a exercé à Rome sous les empereurs Trajan etHadrien, conseille de faire boire les enfants sevrés à la tétine artificielle.La plupart du temps d'ailleurs, les médecins recommandent d'utiliser lesbiberons en complément de l'allaitement au sein ou quand on ne disposepas de lait de femme, qu'elle soit mère ou nourrice.Fig. 2 : Biberon enterre cuite (MoyenAge).Du Moyen Age à l'aube du XXe siècle, les "petits pots" vont servir à pratiquercet allaitement artificiel. En bois, en faïence ou en poterie, de formes diverses,ils s'apparentent soit aux gutti de l'Antiquité avec un bec verseur sur le côté, soitaux canards qui servent encore aujourd'hui à faire boire les malades alités. Onles utilise tantôt en gavage, en faisant doucement couler le liquide dans labouche du nourrisson, tantôt en succion au moyen d'un chiffon, le "drapeau",enroulé autour du bec verseur pour former tétine. En même temps que le recoursaux petits pots, on pratique aussi l'allaitement directement au pis de l'animal.Il faut attendre la fin du XVIIe siècle pour voir apparaître les véritablesbiberons. En effet, au cours de cette période, en raison de l'augmentationcroissante du nombre des enfants abandonnés et de l'impossibilité de donner àchacun une nourrice - à Paris, le nombre annuel d'enfants abandonnés, quiavoisinait les 1 000 au début du XVIIIe, atteint les 7 000 à la fin du siècle - l'usage de l'allaitementartificiel et du biberon se développe.article08http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/52/article08.htm (1 of 4) [07/21/2000 8:15:13 AM]Fig. 3 : Biberon en étain, XVIIIesiècle.On trouve alors des biberons en bois, en cuir, en faïence ou enétain, et leur forme se rapproche de celle d'un flacon au colrétréci pour faciliter la succion. Les résultats de ces premiersessais d'allaitement artificiel sont catastrophiques, et plus destrois-quarts des nouveau-nés meurent.Afin d'enrayer cette effrayante mortalité, les médecinsmultiplient les expériences, étudiant les propriétés des différentstypes de lait animal et comparent les modes d'administration deces laits. Dès le milieu du XVIIIe siècle, ils s'inquiètent en effetde la propreté des biberons et quelques-uns préconisent de lesnettoyer à l'eau chaude et d'en affecter un à chaque enfant. ARouen, en 1762-1763, l'expérience suivante est réalisée sur 132enfants : les nourrissons sont alimentés au lait d'ânesse, puis aulait de vache coupé avec de l'eau bouillie, chaque enfant a sonbiberon et celui-ci est nettoyé à l'eau chaude après chaque usage.Pourtant, à l'issue du premier mois, seulement 17 enfants sur les 132 survivent. Malgré ces initiatives,tous les efforts sont restés inopérants.Fig 4 : Biberons en faïence, XVIIIe siècle.Le passage à la production industrielle du verreva permettre la mise au point de nouveauxmodèles de biberons. Si les premiers biberonsen verre remontent au milieu du XVIIIe siècle,c'est véritablement aux XIXe et XXe siècles queles modèles se multiplient.On peut les diviser en deux grandes catégories :les biberons à main et les biberons à long tubeou à soupape. Parmi les biberons à main, le pluscourant est le biberon à éponge, simple fioleavec une éponge fixée dans le goulot par un fil.Plusieurs améliorations sont rapidementproposées pour remplacer l'éponge. Ainsi, en1824, la Maison Breton propose une tétine devache, tandis que le biberon Darbo de 1830 estmuni d'une tétine en liège. Beaucoup de cesbiberons à main sont dits biberons limandes, en raison de leur forme allongée pour faciliter la préhension.Vers 1860 apparaît le second type de biberon, dit biberon à tube ou à long tuyau. Il se compose d'unflacon de verre généralement assez plat, pourvu d'un bouchon et d'un tuyau de caoutchouc raccordé àl'intérieur à un tube de verre, qui descend lui-même presque jusqu'au fond de la bouteille. A l'extérieur, letuyau se termine par une tétine. C'est tout de suite un succès colossal. Plusieurs modèles sont proposés :le Darbo, le Laroche, le Duquesnoy, le Raniol, le Lauvergne… Mais le plus célèbre, et d'ailleurs passé àla postérité, est le Robert. La maison Robert, fondée en 1869 à Dijon, connaît alors une extensionformidable. En 1873, le modèle à long tuyau obtient la Médaille d'Honneur à l'Exposition Universelle deParis et l'année suivante celle de la Société protectrice de l'Enfance de Marseille. Hélas ! On ne s'aperçutque tardivement des méfaits de ces sortes de biberons, le lait caillé stagnant et fermentant à l'intérieur duarticle08http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/52/article08.htm (2 of 4) [07/21/2000 8:15:13 AM]tuyau en raison de l'impossibilité de bien le nettoyer.Fig 5 : Biberon dit limande, XIXesiècle.Du fait des conséquences désastreuses, les biberons à longstuyaux sont interdits en 1910, tandis que les biberons à maindisparaissent, rendus obsolètes par la diffusion de la pratique dela stérilisation. Depuis les découvertes pastoriennes en effet, seulle lait stérilisé est recommandé et les fabricants mettent au pointdes biberons-stérilisateurs. De nouveaux modèles sont mis aupoint. Le Robert notamment est proposé avec un bouchon-tétine.Les fabricants recherchent le matériau le meilleur, utilisant le pisde vache, le liège, l'ivoire flexible, puis enfin le caoutchouc,tandis que les médecins recommandent les formes les plussimples pour faciliter le nettoyage.Celui-ci se fait d'abord avec de l'eau et du sel de cuisine, avantde plonger biberon et tétine dans une solution concentrée d'acideborique ou de les stériliser à l'eau bouillante.Au lendemain de la première guerre mondiale, avec l'avènementdes premiers laits maternisés acceptables, le biberon est devenuun objet essentiel. Le "pyrex" s'impose, simple bouteille graduée à goulot étroit résistant aux chocsthermiques et pouvant aller au feu.Les biberons sont désormais tous gradués, et vers la fin des années 1950, on fixe la tétine au goulot aumoyen d'un pas de vis. Le biberon est devenu un gage de bonne santé et grâce à la mise au point de laitsmaternisés toujours améliorés, l'allaitement artificiel, qui n'est désormais plus synonyme de mort, peutconstituer une alternative à l'allaitement maternel.Les biberons étant devenus presque parfaits, les fabricants de biberons peuvent aujourd'hui répondre à denouvelles préoccupations et proposer des biberons légers, incassables, faciles à tenir et ludiques par leursformes et leurs couleurs.Fig 6 : Biberon à longtuyau, fin XIXe siècle.Fig. 7 : Biberon à tétine,début XXe siècle.Fig. 8 :Biberon-stérilisateur.article08http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/52/article08.htm (3 of 4) [07/21/2000 8:15:13 AM]Les documents sont tirés de l'ouvrage : Les biberons du Docteur Dufour,Catalogue de l'exposition réalisé par les Musées municipaux de Fécamp, 1997.article08http://www.performances-medicales.com/gyneco/encours/52/article08.htm (4 of 4) [07/21/2000 8:15:13 AM]