Par Jacques Le Goff

 

Saint Louis et saint François d'Assise par Jacques Le Goff Le Xllle siècle mis en lumière en deux biographies magistrales, rééditées ensemble.Le roi, le saint et l'historien: joli trio pour unQuarto! La réédition dans l'opportune collectionde Gallimard de Saint Louis, de SaintFrançois d'Assise et de plusieurs études paruesinitialement dans des revues scientifiques,permet en effet de re-découvrir deuxceuvres majeures de Jacques Le Goff, médiévisteprestigieux et auteur de livres quiont fait date -La Naissance du purgatoire,L'Imaginaire médiéval. Ses ouvrages surLouis IX-Saint Louis (1214-1270) et saintFrançois d'Assise (1181-1226) posent unesorte d'équation méthodologique: histoireglobale + individu = biographie totale. Formulequi pourrait s'étudier ainsi: commentun historien, habitué à l'étude minutieusedes multiples maillages qui composent lessociétés médiévales, doit-il s'y prendre pourfaire la biographie d'un homme sans se fourvoyerdans tous les pièges qu'elle recèle ?.je suis parti d'un problème, écrit Le Goff,plus que d'un homme: pourquoi et commentécrire une biographie historique ? .Longtempsmise au ban de l'histoire universitaire,la biographie était en effet, il y a encore unevingtaine d'années, suspectée de tous lesmaux. Jugée coupable de constructions psychantset les prières. Il suit ensuite dans sdécisions le roi du pays le plus prospère dechrétienté, peuplé de dix millions d'habitaIsur les soixante que compte l'Europe. Et tlte de comprendre pourquoi, avec prèsvi ngt-cinq mille croisés, il s'embarqued'Aigues-Mortes vers la Terre sainte,1248, pour convertir et vaincre les Infidèl~scellant ainsi «(l' apothéose funèbre de la civalerie .et une phase de conquête au:meurtrière qu'inutile. Il évalue encore, enle tangible et le palpable, les contradictiod'un homme: pacifique, Louis IX est auroi-chevalier; souvent plein de tempéramil n'hésite pas à faire marquer au fer roula bouche qui a blasphémé; bien que posur la chair, il sait respecter le " temps d'ebrasser "... Fanatisme, ascétisme, intorance: trois raisons que Le Goff invoqpour détester Louis IX. Personnage-cléXllle siècle, figure mythologique de I'histonationale et objet de légende: trois molde sa fascination pour lui.C'est toujours 1( fasciné. que Le Gofavec les mêmes précautions d'historien -iproche saint François d'Assise, qui a tccontribué au renouvellement religieux de sépoque. Fils de drapier et enfant de la vilen un siècle qui voit les réseaux urbainsle groupe social des marchands se dévellper, François est facilement repérabJe. Il élue dans un espace limité (Assise, l'Omblles Marches) et laisse des écrits. Il est enre facile à aimer tant il a toujours inspiré rchologiques anachroniques, elle était accusée,parfois à juste titre, de malmener les problématiqueshistoriques, de céder au vertigede l'homme intime et de se fier candidementà des sources, sans les avoir préalablementinterrogées ou, au contraire, là où elles étaientabsentes, de les combler par des spéculationsinvérifiables. Le Saint Louis et le Saint Françoisd'Assise de Le Goff dissipent heureusementet définitivement ces soupçons.Dépouillant toutes les sources disponibles,notamment les biographies hagiographiquesde certains contemporains du roi-dont Joinville -, n'évacuant aucun questionnementintellectuel, Le Goff cherche àcerner Saint Louis, l'homme entre la {{ propagande"et le " silence ". A travers lui, c'esttout le Xllle siècle qui se décline: institutionspolitiques, évolutions économiques, systèmede valeurs, contexte culturel et religieux. Unepériode charnière où la chrétienté sembleperdre {{ son vernis barbare ". Né en 1214,proclamé roi encore enfant, le petit-fils dePhilippe Il Auguste affronte tous les dangersde son siècle. Il guerroie contre les Anglais,réprime les hérétiques en couvrant les exactionsde l'Inquisition et redoute la menacedes Mongols qui, sous la conduite de GengisKhan, progressent vers l'ouest." Fasciné ", l'historien porte un regardtendre sur ce petit bonhomme sacré à Reimsà 12 ans, revêtu alors d'un lourd manteau,perdu dans une froide cérémonie à la liturgieinterminable et impressionné par les~ AlireHéros du Moyen Aqe, te saintet te rot, colI. Quarto,éd. Gallimard, 1 344 p., 28,50.LiA Télérama n' 2821- 4 février 2004Saint François prêchant aux oiseaux, par Giotto. Le credo de Le Goff : "Repérer, faire entendre, élucider .la parole des hommes du passé.de" l'idéal terrestre du comportement" (courtoisieiprud'homie), redonnant aux hommesune parcelle d'un destin qui n'appartenaitjusqu'alors qu'au divin. Côte à côte, dans lemême siècle et sous la même reliure, deuxbiographies exemplaires, deux fêtes de l'esprit,par un historien heureusement canonisépar ses pairs 8 Gilles Heuréracles, les visions et les stigmates, le sermonaux oiseaux, immortaJisé-par le-peintre-{2iotto,et la ferveur des foules gravissant la montagnede Greccio, en cette nuit de Noël 1223illuminée de torches et de cierges, pour entendrecelui qui fonde sa vie sur l'imitationde celle du Christ ?Justifiant toujours ses interprétations. àl'écoute de toutes les réfutations possibles,Jacques Le Goff traverse magnifiquement lemiroir des textes et des légendes pour raconter,restitués dans leur siècle, un roi et unsaint. Deux hommes qui, chacun à sa manière,incarnent. les changements de leurtemps, personnifient l'importance croissanteA lire aussi, de Jacques Le Goff: L'Europe est-ellenée au Moyen Age ? éd. Le Seuil. 352 p., 22.De Jacques Le Goff et Nicolas Truong, Une histoiredu corps au Moyen Age. éd. Liana Levi. 272 p.. 20.D'ivan Gobry : Saint François d:4ssise, éd. Tallandier.388 p., 25. De Jérôme Baschet : Civilisationmédiévale, barbarie occidentale, éd. Aubier, 552 p..à paraître le 11 février.pect et sympathie de la part de ses biographes.Inspirateur d'une-nouvelle-pratiquedela pauvreté, alternant la retraite érémitiqueet la prédication itinérante, fondateurde l'ordre des Mendiants, le" Poverello " seretrouve canonisé deux ans seulement aprèssa mort. Reste encore, pour l'historien, à débusquerle mystère de l'individu. " Repérer,faire entendre, élucider la parole deshommes du passé, écrit Le Goff, est une destâches primordiales de l'historien. "Mais comment analyser une conversion ?Comment expliquer que ce laïc en haillonssuscite la raillerie, la curiosité puis la vénération?