Philippe VI de Valois (1328-1350)

Premier roi de France de la branche collatérale des Valois, il naquit en 1293, et était âgé de trente-quatre ans lorsqu’il monta sur le trône. Son prédécesseur, Charles IV dit le Bel, avait laissé en mourant (le 1er février 1328) sa femme grosse de sept mois. Édouard III, le premier roi d’Angleterre dont la haine avait été fatale à la France, n’avait alors que quinze ans. Il commença par disputer la régence et ensuite la couronne à Philippe de Valois.

Philippe VI de Valois (1328-1350)
Philippe VI de Valois (1328-1350)
Les jurisconsultes anglais et français débattirent longuement les droits des deux princes. Édouard était fils d’Isabelle, sœur du dernier roi ; et Philippe n’était que le cousin germain de ce monarque, étant fils de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. L’un fondait ses droits sur la proximité du degré, l’autre sur la loi salique. Philippe réfutait les prétentions d’Édouard, par cette seule raison que la mère ne pouvait transmettre à ses enfants un droit qu’elle n’avait pas elle-même. Il alléguait l’usage constant dès le commencement de la monarchie, et la loi faite dans les états du royaume (1316) après la mort de Louis le Hutin, loi qui prononça l’exclusion de la fille de ce prince, et décerna la couronne à Philippe le Long.

Froissart dit (Chroniques, t. I, ch. 22) qu’au lit de mort, Charles le Bel déclara que si la reine accouchait d’une fille, ce serait aux barons à adjuger la couronne à celui qui aurait le droit par droit. Les barons s’assemblèrent : le droit de Philippe de Valois fut solennellement reconnu ; et, à défaut du droit, il eût suffi de l’aversion invincible que les Français avaient pour la domination anglaise. La régence fut donc unanimement déférée à Philippe, et, six semaines après, la reine étant accouchée d’une fille, ce prince se fit sacrer à Reims le 29 mai 1328.

Il reçut le surnom de Bien Fortuné, parce qu’il était parvenu de fort loin à la couronne, ayant devant lui les trois fils de Philippe le Bel. Les Flamands, qu’il avait maltraités dans les précédentes guerres, ne l’appelaient que le roi Trouvé, c’est-à-dire un roi de rencontre. Ils ne tardèrent pas à être châtiés de leur insolence. Philippe venait à peine de l’emporter sur Édouard, que celui-ci succomba encore dans une semblable dispute élevée pour la succession de Navarre. Il fondait ses prétentions sur ce que Isabelle sa mère était fille de Philippe le Bel et de Jeanne de Navarre ; mais Philippe de Valois, qui eût pu retenir pour lui-même le royaume de Navarre, saisissant l’exemple de Louis le Hutin et de Philippe le Long, le rendit à Jeanne, fille de Louis le Hutin, qui avait épousé Louis, comte d’Évreux, frère de Philippe le Bel.

Le règne de Philippe de Valois fut, comme celui des douze autres rois de la même branche qui occupèrent le trône pendant deux cent soixante ans, mêlé de quelques succès et de grands revers, lesquels conduisirent la monarchie sur le penchant de sa ruine lorsqu’après la mort de Henri III (1589) elle reprit sa force et son éclat sous la dynastie des Bourbons. Les premières années du règne de Philippe de Valois ne furent pas sans gloire. Les Flamands, toujours prêts à la révolte, ne voulaient obéir ni à leur comte ni au roi son suzerain. Louis de Cressy, comte de Flandre, qu’ils avaient longtemps tenu en prison, avait vu se déclarer contre lui les principales villes. Philippe, son parent, son seigneur et son ami, vint à son secours avec une armée de 30 000 hommes.

Celle des Flamands révoltés, forte de 16 000 artisans et paysans, avait pour chef un petit marchand de poisson appelé Collin Zannec ou Zannequin, qui ne manquait ni de cœur ni d’esprit. Cet homme, que quelques historiens appellent le général Chasse-marée, avait fait placer à l’entrée de son camp la figure d’un coq, avec ces deux vers : Quand ce coq chanté aura, Le roi Cassel conquêtera.

Le camp, retranché sur le penchant de la montagne de Cassel, tenait l’armée française en échec : Zannequin se rendit trois jours de suite, comme marchand de poisson, dans le camp des Français, où il vendait à bon marché, et observait sans difficulté ce qu’il lui importait de connaître. Ayant remarqué qu’on jouait, qu’on dansait, qu’on était longtemps à table, qu’on dormait après le dîner, et que le camp était mal gardé, il projeta de surprendre le roi dans sa tente ; et afin de l’entretenir dans une dangereuse sécurité, il lui présenta la bataille pour le 24 du mois d’août.

C’était alors l’usage, quand le jour de la bataille était dénoncé, qu’il y eût trêve jusque-là ; et celui qui violait cette trêve passait pour traître et pour infâme. Mais s’inquiétant peu d’acquérir ce fâcheux renom, pourvu qu’il défît l’armée de Philippe, dès la veille du jour marqué pour le combat, Zannequin fit avancer ses troupes en silence : tout dormait dans le camp lorsqu’elles y pénétrèrent sur les deux heure après midi. Les Flamands arrivèrent sans être reconnus jusqu’à la tente de Philippe. Le confesseur du roi (c’était un dominicain) ne dormait pas encore, et s’il eût été livré au sommeil, tout était perdu.

Promptement éveillé par ce religieux, Philippe fait sonner le boute-selle ; les troupes s’arment, et tombent sur les Flamands avec une furie si impétueuse, que tout le camp fut bientôt jonché de morts. Dans une lettre à l’abbé de Saint-Denis, ce prince dit qu’il périt 18 800 Flamands, tués dans le camp ou dans la fuite. Le continuateur de Nangis ne porte le nombre des morts qu’à 11 ou 12 000, et dit que les Français ne perdirent que 17 hommes dans la mêlée. Zannequin aima mieux se faire assommer que de survivre à sa défaite. Telle fut la bataille dite de Mont-Cassel, qui livra la Flandre à la merci du vainqueur. Les ducs de Bourgogne et de Bretagne, Bouchard de Montmorency et plusieurs autres seigneurs y furent blessés. Philippe fit des prodiges de valeur, et le connétable Gaucher de Châtillon, âgé de quatre-vingts ans, se couvrit de gloire.

Cassel fut rasé et réduit en cendres ; les principales villes de Flandre, Bruges, Ypres, Courtrai, furent démantelées et perdirent leurs privilèges. Deux ou trois cents de leurs habitants furent pendus ou noyés. Avant son départ pour rentrer en France, le roi rassembla les seigneurs de son armée, et parla au comte de Flandre en ces termes : « Je suis venu ici sur la prière que vous m’en avez faite. Peut-être avez-vous donné occasion à tant de révoltes par votre conduite, en ne rendant pas assez bonne justice ou en ne punissant pas assez sévèrement les coupables. Il m’a fallu faire de grandes dépenses pour cette expédition : j’aurais droit de vous en demander le dédommagement ; mais je vous tiens quitte de tout, et je vous remets toutes vos places. Faites en sorte que je ne sois plus obligé de revenir en Flandre pour un pareil sujet car alors j’aurais plus d’égard à mes intérêts qu’aux vôtres. »

Édouard, mécontent de l’exclusion qui lui avait été donnée pour la couronne de France et pour celle de Navarre, s’était dispensé d’assister au sacre de Philippe, quoiqu’il y fût obligé en qualité de pair de France. Il différait aussi de faire son hommage comme duc de Guyenne et comte de Ponthieu. Philippe le fit sommer de remplir ce devoir par Pierre Roger, abbé de Fécamp, qui fut depuis pape sous le nom de Clément VI. L’abbé étant de retour sans avoir pu obtenir audience, le roi fit saisir les revenus du duché de Guyenne et du comté de Ponthieu. Il envoya une nouvelle sommation à Édouard : ce prince se rendit enfin à Amiens avec une cour nombreuse, et, devant une cour plus brillante encore, en présence des rois de Bohême, de Navarre et de Majorque, et d’un nombre infini de princes, de prélats et de barons, il fit hommage au roi, mais de bouche seulement et en ternes généraux, sans se mettre à genoux, tête nue, et sans avoir ses mains dans celle du roi, son seigneur.

Cet hommage imparfait (rendu le 6 juin 1329) ne fut accepté que par provision, et sur la parole que donna Édouard de déclarer, par un acte exprès, que c’était un hommage-lige, s’il résultait de la compulsation des archives d’Angleterre, qu’il y fût tenu. Les deux rois se séparèrent, intérieurement peu satisfaits l’un de l’autre. Il fut bientôt résolu, dit Froissart, qu’on presserait Édouard de se déclarer. Le duc de Bourbon, les comtes de Harcourt et de Tancarville, d’autres chevaliers et plusieurs jurisconsultes, furent envoyés en Angleterre pour examiner avec le parlement, qui se tenait à Londres, les actes des hommages précédemment rendus aux rois de France par les rois d’Angleterre.

Hommage du roi d'Angleterre Edouard III au roi de France Philippe VI de Valois en 1329
Hommage du roi d’Angleterre Edouard III
au roi de France Philippe VI de Valois en 1329
En même temps, le comte d’Alençon s’avançait avec une armée vers la Guyenne pour châtier les Anglais, qui venaient de commettre quelques désordres sur les terres de France. La ville de Saintes fut attaquée, emportée, et le comte d’Alençon fit raser les murailles de la ville et du château. A cette nouvelle Edouard signa l’acte de son hommage-lige tel qu’il est rapporté par Froissart (t. 1, ch. 25) ; et on le conserve dans le trésor des chartes. Édouard y prend les titres de roi d’Angleterre, seigneur d’Irlande et duc d’Aquitaine ; il déclare que l’hommage fait à Amiens à son très cher seigneur et Philippe, roi de France..., doit être entendu lige, et qu’il doit foi et loyauté porter comme duc d’Aquitaine et de France, et comte de Ponthieu de Montreuil. « Nous promettons, ajoute-t-il, pour nous et nos successeurs ducs d’Aquitaine, que ledit hommage se fera en cette manière : le roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine tiendra ses mains ès mains du roi de France ; et celui qui adressera ces paroles au roi d’Angleterre, duc d’Aquitaine, et qui parlera pour le roi, dira ainsi : Vous devenez homme-lige au roi mon seigneur qu’ici est, comme duc de Guienne et per de France, et lui promettez foi et loyauté porter. Dites, voire. Et le roi d’Angleterre et duc de Guienne, et aussi ses successeurs, diront voire. »

Le fier Edouard, en scellant de son sceau cet hommage pur et simple, ne songeait guère alors à se dire roi de France, comme il le fit quelques années après. Ce fut à la persuasion d’un prince du sang que le monarque anglais renouvela ses prétentions à la cour de France, et commença une guerre qui dura plus de cent ans. Après la mort de Robert II, un grand procès s’était élevé (1318) pour la possession du comté d’Artois, entre Mathilde, fille de Robert, et Robert III son neveu.

On remarquera comme une singularité que l’Artois fut donné à Mathilde, tandis qu’on faisait valoir la loi salique contre Jeanne, fille de Louis le Hutin, en faveur de Philippe le Long ; et c’était en effet une espèce de contradiction. « La loi salique, dit le président Hénault, n’était-elle donc pas la même pour l’Artois que pour la France ? » Il fut décidé à la suite d’une enquête, que la représentation n’avait point lieu dans le comté d’Artois. Le neveu se pourvut inutilement sous Philippe V et sous Charles le Bel. Il fit sous Philippe de Valois une troisième tentative ; il en espérait le succès en produisant, pour la première fois, un testament par lequel Robert, comte d’Artois, l’appelait à sa succession. Cette pièce était décisive si elle eût été véritable ; mais elle fut reconnue fausse et fabriquée, suivant le continuateur Nangis, par une femme nommée Divion, qui fut brûlée vive à petit feu comme sorcière.

Telle était l’ignorance de ces temps, où quelques clercs seulement savaient écrire, que, pour faire de faux titres, on croyait la participation du démon nécessaire. Robert III perdit son procès, et en même temps son honneur. Beau-frère de Philippe de Valois, il était de tous les seigneurs du royaume celui qui avait le plus contribué à lui mettre la couronne sur la tête ; mais il se trompa en croyant que le roi consentirait à s’acquitter par une injustice. Robert, dans son ressentiment, sortit de France, confondant dans sa haine son prince et sa patrie.

Philippe l’envoya citer devant la cour des pairs. Robert n’eut garde de comparaître. Il fut déclaré atteint et convaincu, et ses biens furent confisqués. Réfugié dans les États du duc de Brabant, il y fut réclamé. Déguisé en marchand, Robert se sauva en Angleterre, où Édouard ne négligea rien pour le consoler de sa disgrâce. Il lui assigna le comté de Richmont, et l’admit dans son conseil. Philippe de Valois fit renfermer dans le château de Chinon sa propre sœur, femme de Robert, qui intriguait pour son mari ; et les enfants du comte furent conduits au château de Nemours.

Dans le même temps, sans prévoir ou sans craindre ce que pouvaient la haine et les artifices de Robert, Philippe s’engageait avec ardeur dans les projets d’une croisade. Il avait offert au roi d’Aragon (1331) de se joindre à lui pour exterminer les Maures en Espagne. Il négociait avec les rois de Castille, d’Aragon et de Portugal pour qu’à l’expédition contre les Maures succédât la guerre contre les Sarrasins d’Orient. Il avait envoyé Pierre de la Palu, patriarche de Jérusalem, dans la Palestine, moins pour traiter avec le Soudan de la liberté des pèlerinages des chrétiens que pour examiner s’il serait possible d’en chasser les infidèles.

A son retour, le patriarche ayant fait un rapport qui déclarait le succès facile, le roi écrivit au pape pour le prier de publier et de faire prêcher la croisade. Le pape l’en nomma généralissime. Philippe se croisa avec les rois de Bohême, de Navarre et d’Aragon ; il fit équiper une flotte à Marseille, nomma lieutenant général du royaume Jean, son fils aîné, et le terme du départ général des croisés fut fixé au 1er août 1336. Mais l’ambition d’Édouard vint refroidir le zèle de Philippe : ce monarque proposa au pape de remettre la croisade à un autre temps, et le pape y consentit. Édouard et Philippe s’étaient réciproquement donné des sujets de mécontentement.

Si le roi d’Angleterre avait accueilli Robert d’Artois, le roi de France avait donné asile à David Bruce, et soutenait le parti de ce dernier en Écosse. Il reçut assez froidement l’archevêque de Canterbury, qui était venu proposer un nouveau traité de paix ; et les deux rois refusant d’abandonner, l’un Robert, l’autre le fils du dernier roi d’Écosse, il fallut se préparer à la guerre. Édouard s’allia secrètement avec l’électeur de Cologne, les ducs de Gueldre et de Brabant, le comte de Hainaut, le marquis de Juliers ; et quand la ligue fut déclarée, chacun de ces princes envoya selon l’usage de ce temps, défier Philippe de Valois : soit qu’Édouard eut fait des tentatives inutiles pour engager le comte de Flandre dans cette ligue, soit qu’il eut jugé que la politique de ce prince l’empêcherait de se déclarer, il fit partir l’évêque de Lincoln pour traiter avec Jacques Artevelle, chef populaire qui s’était rendu redoutable à la noblesse de Flandre et à son souverain.

Mais le souvenir de la bataille de Cassel n’était pas encore effacé, et Artevelle n’osa promettre qu’une secrète intervention. Philippe voyant l’orage se former, fit entrer dans son parti le comte palatin du Rhin et le duc de Bavière, Albert et Othon, ducs d’Autriche, le comte de Deux-Ponts, etc. En même temps il s’assura du roi de Navarre, du duc de Bretagne, du comte de Bar et de ses autres vassaux ; et il compta sur la diversion que pourraient faire en Écosse les partisans de David Bruce. Cependant les négociations entre les deux rois continuaient toujours. Les ambassadeurs de France et d’Angleterre ne cessaient de passer et de repasser la Manche. Les nonces du pape employaient toute leur adresse pour prévenir une rupture qui de jour en jour paraissait plus imminente.

Philippe fit publier (7 mars 1337) un édit qui déclarait Robert d’Artois ennemi de l’État, criminel de lèse-majesté ; défendait, sous peine de confiscation, à tous ses vassaux demeurant dans le royaume ou hors du royaume, de lui donner asile, conseil ou secours ; et leur enjoignait de l’arrêter prisonnier et de le mettre à sa disposition. Ces mots : vassaux demeurant hors du royaume, menaçaient ouvertement le roi d’Angleterre de la saisie de la Guyenne et du Ponthieu s’il continuait à protéger Robert d’Artois. Édouard se rendit dans les Pays-Bas pour réchauffer l’ardeur des princes ligués, et traita avec l’empereur Louis de Bavière, qui était sous le poids des foudres de l’Église, et avec lequel Philippe n’avait osé faire alliance sans le consentement du Saint-Siège. Des commissions furent adressées au sénéchal de Périgord et au bailli d’Amiens pour la saisie de la Guyenne et du Ponthieu.

C’est vers ce temps que les Normands offrirent au roi de réunir une armée expéditionnaire et de la conduire à la conquête de l’Angleterre, dont la couronne serait conférée au duc de Normandie, fils de Philippe de Valois. Le roi accepta cette offre ; mais Édouard avait mis les côtes d’Angleterre à l’abri de toute invasion. Enfin la guerre fut déclarée par Édouard, et l’évêque de Lincoln fut chargé d’aller défier le roi de France. La campagne s’ouvrit par le siège de Cambrai, que les alliés furent contraints de lever.

Philippe s’avança dans la Picardie. Les deux armées se trouvèrent en présence : néanmoins il n’y eut point de bataille. Froissart raconte que c’était un vendredi, jour auquel il ne fallait pas, sans y être réduit, verser le sang humain ; et que Philippe ayant remis l’attaque au lendemain, Édouard, dont les forces étaient trop inférieures à celles des Français, décampa pendant la nuit et se retira dans les Pays-Bas. Les historiens anglais prétendent qu’Édouard avait envoyé un héraut offrir la bataille, et que les deux armées étaient près d’en venir aux mains, lorsqu’une lettre du roi de Naples annonça à Philippe que d’habiles astrologues prédisaient une victoire complète à Édouard ; que d’ailleurs Philippe céda à l’observation qui lui fut faite que s’il gagnait la bataille, le roi d’Angleterre pourrait se replier sur les Pays-Bas ; et que s’il la perdait, la France serait à la merci de ses ennemis.

Les mêmes historiens ajoutent qu’après avoir été en présence tout le jour sans combattre, les deux armées se retirèrent chacune de leur côté. La guerre commença en Guyenne sous de plus heureux auspices : Bourg, Blaye et plusieurs autres forteresses furent enlevées aux Anglais. Dans les combats sur mer l’avantage resta aussi aux Français, qui prirent plusieurs gros vaisseaux et tuèrent plus de 1 000 Anglais. Portsmouth fut surpris et pillé, l’île de Guernesey ravagée. Édouard sentit alors la nécessité d’entraîner les Flamands dans son parti. Il négocia avec Artevelle, avec les consuls et les maires des principales villes de Flandre. Il offrit de garantir la réunion au comté de Lille, de Douai, de Béthune et de toutes les autres places qui en avaient été démembrées.

Mais les Flamands se trouvaient arrêtés par les serments qu’ils avaient faits dans les derniers traités. « Sire, dit Artevelle, il est un moyen aisé d’accommoder les choses. Vous avez fait valoir votre droit sur la couronne de France après la mort de Charles le Bel ; ce droit est assez bien fondé pour vous autoriser à prendre le titre de roi de France : prenez ce titre, et écartelez dans vos armes les lis avec les léopards ; nous vous reconnaîtrons aussitôt. Nous vous supplierons, en qualité de notre roi, de nous délier de nos serments, et ensuite nous serons entièrement à vous aux conditions que vous nous proposerez. »

Édouard hésita : il avait lui-même renoncé authentiquement à ses prétentions sur la couronne de France, par l’hommage qu’il avait fait à Philippe comme à son légitime souverain. La guerre ne lui donnait encore aucun nouveau droit de victoire et de conquête. Robert d’Artois, l’âme de son conseil secret, le décida de se rendre au vœu des Flamands. Le traité fut conclu entre Édouard et Artevelle. Le roi d’Angleterre prit le titre et les armes du roi de France. Les Flamands lui firent hommage, et lui prêtèrent serment comme à leur souverain (1339). Philippe fit d’inutiles efforts pour les regagner, en leur offrant de nouveaux privilèges.

Le pape s’offrit en vain pour médiateur entre la France et l’Angleterre. L’ambitieux Édouard avait résolu de pousser la guerre à toute outrance. Les Français obtinrent d’abord quelques succès. Les comtes de Salisbury et de Suffolk, qui commandaient l’armée anglaise, donnèrent dans une embuscade, et furent faits prisonniers par les habitants de Lille. La ville d’Haspre fut brûlée ; le duc de Normandie ravagea tout le Hainaut ; Thuin-l’Evêque se rendit. Artevelle, suivi de 60 000 hommes, n’osa rien entreprendre.

Cependant Édouard allait arriver en Flandre, et il devait débarquer à l’Écluse. Une flotte française composée de 120 gros vaisseaux, portant 40 000 Normands, Picards et Génois, attendit les Anglais vers l’embouchure de l’Escaut. La flotte d’Édouard s’avança en ordre de bataille, gagna le vent sur les vaisseaux français, mit le sol derrière eux, et commença le combat avec cet avantage. L’air fut en un instant obscurci par une nuée de flèches ; ensuite on se mêla et l’on vint à l’abordage. On se battait avec un égal acharnement, lorsque tous les vaisseaux flamands sortirent de leurs ports et vinrent se joindre aux Anglais. Alors la lutte devint trop inégale ; plusieurs bâtiments français furent enlevés, et la flotte anglaise entra triomphante dans l’Escaut.

Édouard était blessé à la cuisse ; il avait perdu 4 000 hommes ; mais Philippe en perdit 10 000 qui furent tués, et à peu près un pareil nombre qui fut fait prisonnier. On attribua cette défaite à la mésintelligence des deux amiraux qui commandaient la flotte, et dont l’un fut pris, l’autre tué, et ensuite pendu par les Anglais au mât de son vaisseau. A la nouvelle de ce désastre, Philippe se retira sous Arras avec son armée. Robert d’Artois crut la circonstance favorable ; et voulant profiter pour son propre compte de la guerre qu’il avait allumée, y vint avec Artevelle assiéger Saint-Omer ; mais l’un et l’autre furent battus et repoussés par le duc de Bourgogne.

Le siège de Tournai ayant été résolu par Édouard et les Flamands, le comte d’Eu, connétable, Robert Bertrand et Matthieu de Trie, maréchaux de France, et un grand nombre de seigneurs français se jetèrent dans cette place, qui fut abondamment pourvue de vivres et de munitions. Le roi d’Angleterre l’investit à la tête de 100 000 hommes. Philippe se montra avec son armée entre Lille et Douai ; les rois de Bohême, de Navarre et d’Écosse, les ducs de Lorraine, de Bretagne et de Bourbon ; les comtes de Flandre, de Savoie et de Genève, étaient dans le camp français. Ce camp se trouva bientôt à deux lieues de celui d’Édouard.

Le siège de Tournai était vainement pressé depuis deux mois et demi, lorsque le roi d’Angleterre envoya un cartel au roi de France : « J’ai passé la mer, disait Édouard, pour venir me mettre en possession du royaume de France qui m’appartient. Vidons notre querelle par le duel ou par le combat de cent chevaliers choisis dans chacune des deux armées, ou par une bataille générale. » Philippe répondit que le roi d’Angleterre s’étant reconnu vassal du roi de France, il ne lui appartenait pas de défier son seigneur ; qu’il espérait, malgré toutes ses intrigues et la révolte des Flamands qu’il avait soulevés contre leur souverain, le chasser des frontières de France ; qu’au reste il fallait que le risque fût égal de part et d’autre ; que dans le duel proposé Édouard ne hasardait rien ; que s’il voulait mettre en jeu le royaume d’Angleterre contre le royaume de France, quoique le marché fût encore trop inégal, il était prêt à le combattre en champ clos quand il lui plairait.

Édouard n’insista pas davantage. Une bataille semblait prochaine lorsque, par la médiation de Jeanne de Valois, sœur de Philippe et belle-mère d’Édouard, on signa, le 20 septembre 1340, une trêve qui devait durer jusqu’à la Saint-Jean-Baptiste de l’année suivante, et dans laquelle furent compris les rois d’Écosse, d’Aragon et de Castille ; les Flamands, les Génois, les Provençaux. Édouard repassa la mer, et Philippe congédia son armée et reprit le chemin de Paris. Les deux rois étaient convenus d’accepter, pour la conclusion de la paix, la médiation du Saint-Siège. Édouard entreprit alors de soutenir par écrit son prétendu droit à la couronne de France ; mais il paraît, par un mémoire qu’il fit remettre au pape à Avignon, que si Philippe avait voulu lui laisser posséder la Guyenne en toute souveraineté, il s’en serait contenté.

Philippe voulait qu’avant toute négociation de la paix, Édouard renonçât au titre et aux armes de France qu’il avait pris depuis un an, démarche que son rival ne croyait pouvoir faire sans tomber dans le ridicule. Le pape, et ses nonces en France et en Angleterre, ne purent obtenir que des prolongations de trêve. La mort de Jean III, duc de Bretagne (1341), ralluma la guerre. Jean, comte de Montfort, frère du duc, disputa la couronne ducale à Charles de Blois, reconnu par les états, et qui avait épousé Jeanne de Penthièvre. Montfort fut appuyé par Édouard, Charles de Blois par Philippe, et cette guerre dura vingt-deux ans.

On vit alors le roi de France donner l’investiture du duché de Bretagne à un prince ; et le roi d’Angleterre, agissant comme roi de France, recevoir l’hommage, pour le même duché, d’un autre prince qui s’avouait son vassal. Cependant Montfort, cité à la cour des pairs, se rendit à Paris ; il nia d’avoir fait hommage à Édouard, défendit ses droits contradictoirement avec Charles de Blois, et prévoyant que la cour des pairs se déclarerait pour son rival, il s’évada secrètement, et ne vit plus d’espoir que dans les armes : mais les armes ne lui furent pas d’abord favorables.

Assiégé et pris dans le château de Nantes, il fut conduit prisonnier dans la tour du Louvre (1341). Jeanne de Flandre, sa femme, prit alors le casque, et, vaillante héroïne, défendit longtemps avec gloire la cause de son mari. Édouard, toujours perfidement conseillé par Robert d’Artois, vit que la Bretagne lui ouvrait l’Anjou, le Maine et la Normandie, et pourrait faciliter l’exécution de ses grands desseins sur la France. Il envoya des secours puissants à la comtesse de Montfort. Robert d’Artois en prit le commandement ; et la guerre qui s’était faite en Bretagne, entre Charles de Blois et Montfort, se fit entre les deux couronnes de France et d’Angleterre.

La fortune parut favoriser Philippe de Valois : de deux princes du sang déclarés contre lui, et qui avaient allumé la guerre, l’un, le comte de Montfort, était prisonnier dans la tour du Louvre ; l’autre, Robert d’Artois, légèrement blessé au siège de Vannes, que faisait Olivier de Clisson (1343), fut transporté à Londres et mourut traître à son pays sur une terre étrangère, laissant à la postérité l’affreuse renommée d’avoir été le principal auteur de toutes les calamités dont la France fut accablée pendant plus d’un siècle.

Édouard arriva en Bretagne, échoua dans les sièges de Rennes, de Nantes, de Vannes, et fut lui-même assiégé devant cette dernière place par plus de 40 000 Français et Bretons commandés par le duc de Normandie. Clément VI le tira de ce mauvais pas en engageant les deux rois à conclure une trêve de trois ans. Le comte de Montfort sortit de la tour du Louvre et mourut bientôt après. Olivier de Clisson, qui était prisonnier en Angleterre, fut relâché par Édouard.

Il se rendit à Paris pour assister au tournoi donné pour le mariage du second fils de Philippe avec la fille posthume de Charles le Bel. Clisson, accusé d’avoir acheté sa liberté aux dépens de sa fidélité, eut la tête tranchée (1345). Les seigneurs de Malétroit, père et fils, et quelques autres gentilshommes bretons et normands, subirent la même peine, et la trêve fut ainsi rompue. Artevelle avait été massacré à Gand dans une émeute populaire en voulant faire donner à Édouard le comté dé Flandre. La guerre recommença. Édouard débarqua à Bayonne, prit Bergerac, Aiguillon, la Réole, Tonneins, etc.

Depuis un an, les Anglais parcouraient la Guyenne sans qu’une armée française vint arrêter leurs succès. Le trésor de Philippe était vide. Ce prince mit alors un impôt sur le sel et Édouard l’appela par dérision l’auteur de la loi salique. Orléans devint bientôt le théâtre d’une sédition. Il y eut en Normandie des commencements de révolte qui retardèrent la marche de l’armée française : elle n’arriva à Toulouse que vers la fin de décembre (1345). Le duc de Normandie assiégea et prit Angoulême. Plusieurs autres places se rendirent aux Français. Effrayé à la nouvelle de ces conquêtes, Édouard vint débarquer à la Hague, en Normandie ; s’empara de Honfleur, de Valognes, de Carentan, de Saint-Lô, de Cherbourg, et se montra sous les murs de Caen : cette ville, presque sans fortifications, ne put être défendue par le comte d’Eu, connétable, par un grand nombre de seigneurs normands et par ses habitants. Le connétable et le comte de Tancarville y furent faits prisonniers et envoyés en Angleterre.

Le pillage dura trois jours. Édouard marcha sur Rouen ; mais Philippe était arrivé avec une armée ; il envoya offrir la bataille : Édouard répondit qu’il fallait la différer jusqu’à ce qu’il fût dans les campagnes de Paris, et il continua sa marche en remontant la Seine. Il brûla les faubourgs de Pont-de-l’Arche, ceux de Vernon et de Meulan ; s’avança jusqu’à Poissy et poussa des détachements qui brûlèrent le château de Saint-Germain en Laye, Nanterre et Rueil. Du haut des tours de Notre-Dame on voyait l’incendie s’étendre jusqu’au pont de Neuilly. Cependant l’armée de Philippe, marchant sur l’autre rive de la Seine, côtoyait l’armée d’Édouard. Le roi de Bohême, le duc de Lorraine, le comte de Flandre, rassemblaient une autre armée à Saint-Denis.

Déjà la retraite d’Édouard était devenue difficile. Ne pouvant traverser la Seine à Poissy, dont le pont était rompu, et en présence de l’armée de Philippe, il feignit de vouloir passer au-dessus. Philippe donna dans ce piège, et, tandis qu’il allait camper au pont Antony, Édouard revint sur ses pas : le pont de Poissy fut promptement rétabli et l’armée anglaise se trouva sur l’autre rive. L’avant-garde fut ensuite attaquée par les milices de Picardie, qui perdirent 1 200 hommes et tout leur bagage. Heureux peut-être autant qu’habile, Édouard, à qui tout réussissait, comprit néanmoins le péril de sa position et ne songea plus qu’à gagner la Flandre, fier d’avoir traversé la France en la ravageant et d’avoir porté l’épouvante jusque dans la capitale.

Philippe le poursuivit dans sa retraite. L’armée anglaise passa sous les murs de Beauvais, en brûla les faubourgs et arriva sur les bords de la Somme. Mais alors l’embarras des Anglais fut extrême : tous les ponts étaient fortifiés et gardés. Celui de Péquigny n’avait pu être forcé ; on n’osait attaquer celui de Saint-Rémy, défendu par 12 000 hommes. Philippe arrivait à Amiens avec une nombreuse armée ; il n’y avait pas un moment à perdre : il fallait passer la Somme ou mettre tout au hasard d’une bataille qui offrait peu de chances de succès.

Un des 15 000 prisonniers qu’Édouard traînait en triomphe après lui, séduit par l’appât des récompenses offertes, indiqua le gué de Blanquecaque, au-dessous d’Abbeville, et l’armée anglaise se trouvait déjà sur l’autre rive quand l’armée française se présenta pour la charger : quelques escadrons de l’arrière-garde furent seuls atteints et taillés en pièces. La marée qui commençait à monter rendant le gué impraticable, Philippe fut obligé de gagner le pont d’Abbeville. Édouard eut le temps de mettre entre les deux armées la forêt de Crécy.

Malgré l’infériorité de ses forces et la difficulté de se procurer des vivres autrement que par le pillage, instruit que 30 000 Flamands étaient en marche pour le joindre, il retrancha son armée sur le penchant d’une colline, au-dessus du village de Crécy. Philippe approchait avec 100 000 hommes ; mais il y avait dans cette armée plus de rois et de princes que de chefs et de capitaines, et plus d’individus que de soldats. Édouard rangea ses troupes, consistant encore en 4 000 hommes d’armes et 30 000 archers, sur trois lignes : la première sous le commandement du prince de Galles, son fils ; la seconde, sous les ordres des comtes de Northampton et d’Arundel.

Édouard, ayant sous lui le comte de Warwick, d’Harcourt et Geoffroi, transfuge français, se mit lui-même à la tête de la troisième. L’armée française fut bientôt en présence. Quatre chevaliers chargés d’aller reconnaître la position des ennemis, rapportèrent qu’ils étaient dans un très bel ordre de bataille, et leur avis était que l’armée française étant fatiguée d’une longue marche et s’avançant en désordre, il fallait camper, différer l’attaque jusqu’au lendemain et former un ordre de bataille plus régulier. Philippe adoptant ce conseil, ordonna aux troupes qui étaient déjà fort avancées de s’arrêter : mais cet ordre ne fut pas suivi.

Les corps qui marchaient à la tête crurent qu’on voulait leur ravir l’honneur du premier choc. Les troupes qui étaient derrière refusèrent de faire halte en voyant marcher devant elles, et le roi fut entraîné dans cet enthousiasme et dans cette confusion. L’avant-garde, composée de 15 000 arbalétriers, la plupart Génois, était commandée par Charles Grimaldi et Antoine Doria. Le corps de bataille où se trouvait la grosse infanterie était conduit par le comte d’Alençon, frère du roi. Philippe commandait l’arrière-garde, ayant auprès de lui Jean, roi de Bohême, avec son fils Charles, de roi des Romains, et un très grand nombre de princes et de seigneurs.

Un gros orage avait relâché les cordes des arbalètes : les Génois commencèrent l’attaque (26 août 1346) ; mais ne pouvant se servir de leurs armes, ils plièrent d’abord en se renversant sur la seconde ligne. Le comte d’Alençon, soupçonnant ces Italiens de trahison, cria : « Tuez cette canaille qui ne fait que nous embarrasser. » Cet ordre ne fut que trop bien exécuté et la confusion devint extrême.

Les Anglais en profitèrent : le prince de Galles s’avança avec ses gendarmes et fut pris en flanc lui-même par le comte d’Alençon et le comte de Flandre. Le comte de Warwick envoya demander du renfort ; Édouard répondit : « Je veux que mon fils et ceux à qui je l’ai confié aient tout l’honneur de la victoire. J’ai affaire de mes troupes pour d’autres usages ; qu’il vainque avec les siennes. » Bientôt le comte d’Alençon fut tué et le corps de bataille enfoncé et mis en déroute. Philippe se porta alors en avant avec l’arrière-garde et eut un cheval tué sous lui ; mais tout fuyait.

Resté presque seul sur le champ de bataille, le roi refusait de se retirer, lorsque Jean de Hainaut saisissant la bride de son cheval l’emmena malgré lui. Déjà depuis deux heures le soleil était sous l’horizon : on s’était battu dans les ténèbres et les Anglais n’étaient pas sûrs de leur victoire. Édouard fit allumer des feux, et, voyant la campagne abandonnée par les Français, il descendit de la colline avec sa troisième ligne qui n’avait point combattu. C’est alors qu’il embrassa le prince de Galles et lui dit : « Beau fils, vous avez gagné vos premiers éperons et êtes digne de terre tenir. »

Philippe, suivi de quelques-uns des siens, se présenta devant le château de Broie, qu’il trouva fermé. Il fit appeler le châtelain et lui cria : « Ouvrez, ouvrez, châtelain, c’est la fortune de la France ». Après avoir pris à la hâte un léger repas, il se rendit à Amiens. Édouard dut la victoire moins à la bravoure de son armée qu’à la témérité et à cette imprudente confiance des Français qui avait déjà manqué leur être si funeste aux batailles de Mons-en-Puelle et de Cassel. Les historiens varient sur le nombre de ceux qui périrent dans cette fatale journée de Crécy : les uns la portent à 20 000 ; les autres l’élèvent à 30 000.

Le roi de Bohême, le comte de Blois, neveu de Philipe, le comte de Flandre, le duc de Lorraine, le duc de Bourbon, Grimaldi et Doria, qui commandaient les Génois, et plus de 1 200 chevaliers, restèrent sur le champ de bataille avec quatre-vingts bannières. Le vieux roi de Bohême, qui était aveugle, voulut qu’on le menât sur les lieux où combattait son fils, roi des Romains : « Je veux faire, dit-il, un coup d’épée, et il ne sera pas dit que je serai venu ici pour rien ». Pour ne pas le prendre dans la mêlée, quelques chevaliers attachaient la bride de son cheval à la selle de leurs coursiers, et le lendemain ils furent trouvés morts avec leurs chevaux encore attachés ensemble.

Jean Villani rapporte que Philippe fut blessé ; mais Froissart et le continuateur de Nangis n’en parlent point : « L’Anglais, dit un de nos historiens, se saoula de sang et ne fit quartier à personne. » Il y eut peu de prisonniers, parce que la nuit empêcha la poursuite des fuyards. On croit que l’usage du canon dans les batailles fut introduit par Edouard à celle de Crécy. Il ne paraît pas que les Français en missent dans cette journée, qui remplit la France d’épouvante et de deuil.

Édouard sut profiter de sa victoire. Il décampa de Crécy le 28 août, et, dès le mois de septembre, Calais fut investi. Mais cette place ne pouvait être prise que par la famine. Jean de Vienne, qui commandait, en fit sortir dix-sept cents bouches inutiles. Pendant la durée de ce siège mémorable, les troupes d’Edouard obtinrent quelques succès en Guyenne ; la guerre se fit avec acharnement en Bretagne : la fortune trahit Charles de Blois, qui fut fait prisonnier avec le maréchal de Beaumanoir et transporté en Angleterre. La femme d’Edouard imitant la comtesse de Montfort et la duchesse de Bretagne qui combattaient l’une pour son fils en bas âge, l’autre pour son mari prisonnier, prit le casque, marcha contre le roi d’Ecosse qui était entré en Angleterre par le Northumberland, fit ce monarque prisonnier, et se rendit au camp devant Calais pour y recevoir les honneurs dus à sa vaillance.

Philippe s’était en vain flatté que les rigueurs de l’hiver obligeraient Édouard à lever le siège. Le printemps arriva et la disette commençait à se faire sentir dans Calais. Pour empêcher que cette place ne fût secourue, Edouard fit construire un fort sur une langue de terre à l’entrée du port, et les assiégés furent réduits à manger leurs chevaux. Philippe rassembla une armée de 100 000 hommes, prit l’oriflamme et parut bientôt à la vue de Calais. Mais le camp d’Édouard trop bien fortifié fut jugé inaccessible.

Le roi de France envoya offrir la bataille, et le roi d’Angleterre répondit que Philippe lui retenait injustement la couronne de France ; que depuis près d’un an il l’attendait devant Calais ; que son ennemi pouvait chercher à le forcer dans son camp et qu’il n’avait point d’autre réponse à lui rendre. L’armée française se contenta de rester à la vue du camp pour soutenir le courage des assiégés ; les nonces du pape arrivèrent pour proposer la paix, ou du moins une trêve. Édouard, par déférence pour le Saint-Siège, consentit à une conférence entre des commissaires qui se réunirent trois jours de suite et ne purent s’accorder.

Philippe demandait pour première condition que le siège de Calais fut levé, tandis qu’Édouard voulait qu’avant toute négociation Calais fût remis entre ses mains. Les nonces du pape prirent alors congé des deux rois, et Philippe décampant le lendemain avec son armée, annonça par sa retraite aux assiégés qu’ils ne devaient plus compter sur son secours. Leur consternation fut extrême : les vivres manquaient entièrement. Pressé par la bourgeoisie de capituler, le gouverneur monta sur la muraille, fit signe aux sentinelles avancées qu’il voulait parler, et, s’adressant aux chevaliers bretons : « Messeigneurs, dit-il, vous êtes vaillants chevaliers ; le roi mon maître m’avait confié cette place. Il y a près d’un an que vous m’y assiégez ; j’y ai fait mon devoir aussi bien que ceux qui y sont renfermés avec moi ; nous n’avons plus aucune espérance de secours. Je sais que vous n’ignorez pas l’état où nous a réduits la disette de vivres : nous sommes résolus de nous rendre ; l’unique grâce que nous demandons, c’est qu’on nous assure la vie et la liberté. »

Le seigneur Gautier de Mauni lui répondit que le roi, irrité de la longue résistance des habitants, était résolu de ne les recevoir qu’à discrétion, pour tirer d’eux tel châtiment et telle rançon qu’il jugerait à propos. Il fallut se soumettre. Édouard exigea que « six des plus notables bourgeois, les chefs tout nus et tous déchaussés, la hars au col » vinssent lui présenter les clefs de la ville et se soumettre « à ce qu’il fît d’eux à sa volonté ».

L’histoire a consacré le généreux dévouement d’Eustache de Saint-Pierre, de Jean d’Aire, de Jacques et Pierre de Wissant, frères. Toute la ville pleurait déjà leur mort et Édouard la prononçait, quand la reine, sa femme, tombant à ses genoux, désarma sa colère par ses larmes. Cette grâce fut suivie d’une grande rigueur. Tous ceux des habitants de Calais qui ne voulurent pas prêter serment, dépouillés de leurs biens, furent exilés et sortirent de la ville pour aller chercher ailleurs une meilleure existence. Touché de tant de courage et de tant d’infortune, Philippe accorda aux Calaisiens tous les offices qui viendraient à vaquer, soit à sa nomination, soit à celle de ses enfants, « jusqu’à ce qu’ils fussent suffisamment pourvus ».

Le 3 août 1347, Édouard fit son entrée dans cette place, qu’il peupla d’Anglais et dont il augmenta les fortifications. Elle resta plus de deux cent dix ans sous la domination anglaise et ne fut reprise qu’en 1558 par le duc de Guise, sous le règne de Henri II. Après sa conquête, Édouard souscrivit à une trêve qui fut prorogée jusqu’à l’an 1350. Mais la France n’en fut pas plus heureuse. La famine la désolait, et la peste, qui se répandit dans d’autres parties de l’Europe, fit, surtout à Paris, d’effroyables ravages pendant deux ans.

Ce fléau réveilla la piété, mais fit naître en même temps les Flagellants, qui passèrent, dit Hénault, de la folie au brigandage. Les juifs furent accusés, comme sous le règne précédent, d’avoir empoisonné les eaux. On en fit périr un grand nombre. La trêve ne fut pas trop bien observée en Écosse, en Guyenne, en Bretagne.

Geoffroi de Charni, qui commandait à Saint-Omer, projeta de surprendre Calais : il agissait sans ordre ; mais convaincu que le succès de cette entreprise ne serait pas désavoué, il pratiqua des intelligences avec un Italien nommé Aimeri, de Pavie, à qui Édouard avait confié le commandement de la place. Aimeri se laissa séduire à l’appât de vingt mille écus qui lui furent offerts. Il consentit à livrer Calais et le jour était convenu ; mais le traître Aimeri fut trahi lui-même. Édouard le força d’avouer son crime et lui fit grâce à condition qu’il feindrait de trahir encore ; qu’il attirerait les Français dans la place et les livrerait à son maître. Édouard et le prince de Galles se déguisèrent en soldats et arrivèrent secrètement à Calais avec 300 hommes d’armes et 600 archers, sous le commandement de Mauni.

Le seigneur de Charni se présenta dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier 1349. II envoya 112 des siens, et à peine étaient-ils entrés que les Anglais fondirent sur eux en criant : « Mauni, Mauni, à la rescousse ! » et ils les firent prisonniers. Le roi et sa troupe à cheval sortant à l’instant, se présentèrent devant Charni, qui dit alors à ses chevaliers : « Messeigneurs, si nous fuyons nous sommes perdus, car nous serons coupés avant de pouvoir gagner le pont de Nieullai : il faut faire ferme ; arrive qui pourra ».

Il commençait à faire jour : le choc fut terrible ; presque tous les Français furent tués ou faits prisonniers. Pendant la trêve, dont la peste empêcha peut-être la rupture, Philippe de Valois perdit sa femme, Jeanne de Bourgogne. Il ne tarda pas à épouser Blanche, fille de Philippe, roi de Navarre, et mourut bientôt après à Nogent-le-Rotrou, 12 août 1350, dans la 57e année de son âge et la vingt-troisième de son règne.

On douta si la mort de ce prince devait être pleurée, tant le malheur semblait s’être attaché à sa personne, comme pour démentir le surnom de Bien-Fortuné, qu’il avait reçu en montant sur le trône. Ce prince ne manquait ni de vertu ni de courage, mais ce courage était sans discernement. Il entra dans sa destinée d’avoir pour rival un prince aussi vaillant que lui, mais plus grand capitaine et plus habile politique.

Philippe fut par lui toujours prévenu, toujours surpris, toujours trompé. A des desseins bien concertés n’opposant que l’impétuosité et mettant au hasard d’une bataille ce qu’il pouvait obtenir sans tirer l’épée, il échoua dans toutes ses entreprises et eut la douleur de voir deux Français traîtres à leur pays, Robert d’Artois et Geoffroi d’Harcourt, imprimer la direction et donner l’ascendant aux armes de son ennemi. La clémence de Philippe lui fit accorder un généreux pardon à ce Geoffroi d’Harcourt, lorsque, après avoir ravagé la France, celui-ci sentit le remords et vint tomber aux pieds de monarque, l’écharpe au cou en guise de corde, témoignant ainsi qu’il se dévouait lui-même au plus infâme supplice, qu’il avait trop mérité.

Philippe de Valois avait eu de sa première femme, Jeanne de Bourgogne, Jean, duc de Normandie, qui lui succéda, et dont le règne fut encore plus malheureux que le sien ; Philippe de France, duc d’Orléans et comte de Valois, qui fut nommé dauphin par Humbert en 1343. Philippe laissa en mourant sa seconde femme, Blanche de Navarre, enceinte d’une princesse qui mourut à Béziers lorsqu’elle allait épouser le fils du roi d’Aragon. On vit cependant la France s’agrandir dans les malheurs du règne de Philippe. Il avait réuni à la couronne les comtés de Champagne, de Brie, d’Anjou et du Maine. Le roi de Majorque lui rendit la baronnie de Montpellier, et lui céda ou lui engagea du moins le Roussillon. Le Dauphiné fut réuni par un premier traité passé en 1343, confirmé en 1344, et consommé en 1349.

Ainsi Philippe fut plus heureux dans les négociations que dans les combats. Peu s’en fallut que la Bretagne ne lui fût aussi cédée par le duc Jean ; et si cette cession avait eu lieu, l’Angleterre n’eût pu prévaloir, comme elle le fit trop longtemps, contre la France. On attribue aussi à Philippe l’érection des pairies d’Évreux, d’Alençon, de Bourbon. de Clermont en Beauvaisis, et de Beaumont-le-Roger. Sa libéralité, poussée à l’excès, avait épuisé les finances. On poursuivit les financiers, dont plusieurs furent pendus. La confiscation des biens de Pierre Remi, général des finances, qui fut aussi conduit au supplice, montait, dit-on, à douze cent mille francs.

Il remit, par une autre ordonnance (1328), les monnaies sur le même pied où elles étaient du temps de Saint-Louis : mais les besoins qui naquirent des malheurs de son règne le forcèrent d’altérer les espèces et d’augmenter les impôts. C’est en 1330 que commencèrent les différends sur la distinction des deux puissances et sur la juridiction ecclésiastique, attaquée par Pierre de Cugnières.

C’est alors que fut introduite la forme de l’appel comme d’abus, qu’on nommait auparavant la voie des recours au prince. Philippe se prononça pour les ecclésiastiques, et reçut le nouveau surnom de Vrai catholique. La querelle élevée à cette époque est le fondement de toutes les disputes sur l’autorité des deux puissances qui agitèrent les esprits sous les règnes suivants. C’est à la même année qu’on rapporte l’établissement de la gabelle ; mais il paraît que le premier impôt sur le sel fut mis par Philippe le Long. Une ordonnance du même règne confirme l’inaliénabilité du domaine.