Louis XII (1498-1515)

Surnommé le Père du peuple, Louis XII naquit à Blois, le 27 juin 1462, de Charles, duc d’Orléans, et de Marie de Clèves. Il se trouva le premier prince du sang après la mort de Louis XI. Il n’avait paru jusqu’alors occupé que de plaisirs frivoles, d’intrigues de galanterie ; tout à coup il se montra beaucoup plus jaloux du pouvoir qu’on n’aurait pu le soupçonner.

Louis XII (1498-1515)
Louis XII (1498-1515)
S’étant réuni au duc de Bourbon, l’un des princes les plus distingués de ce temps-là par sa sagesse et son expérience, ils disputèrent de concert la régence à madame de Beaujeu, prétendant, par une subtilité assez singulière, que la garde et la tutelle du jeune roi Charles VIII, qui avaient été données solennellement à sa sœur par Louis XI, n’étaient pas la régence ni le gouvernement du royaume. Cette princesse, ne se trouvant pas assez forte pour repousser une telle prétention, s’en remit aux états généraux, qui, réunis à Tours en 1484, reconnurent la majorité du roi, laissèrent néanmoins le soin de sa personne à sa sœur et décidèrent que les princes du sang avaient seulement le droit de siéger au conseil, et que le duc d’Orléans en était président en l’absence du jeune monarque.

Cette décision, comme toutes les demi-mesures, ne satisfit personne : la duchesse de Beaujeu continua d’exercer l’autorité avec son caractère de dureté et de violence accoutumé ; et le duc d’Orléans eut d’autant plus lieu de s’en plaindre, que cette princesse avait à se venger à son égard d’une passion dédaignée. Ne se croyant plus en sûreté dans le royaume et voulant d’ailleurs attaquer ouvertement un pouvoir qui lui était odieux, il se réfugia en Bretagne avec un grande nombre de seigneurs mécontents.

Ce fut alors qu’il vit pour la première fois la belle héritière du duc François II. Doué de tous les avantages capables de séduire, il toucha le cœur de cette princesse, et dès lors il obtint la promesse de sa main s’il parvenait à faire annuler le premier mariage qu’il avait contracté. Mais pendant ce temps Charles VIII, ou plutôt la duchesse de Beaujeu, avait convoqué un lit de justice pour le faire juger comme rebelle. L’avocat général Lemaistre, après avoir exposé toutes ses intrigues, ses révoltes et ses alliances avec les ennemis de l’État, avait requis contre lui un arrêt de condamnation. On n’osa pas en venir à cette extrémité contre le premier prince du sang, et on lui donna un délai de deux mois ; mais ceux qui l’avaient suivi furent déclarés rebelles et dépouillés de leurs biens.

Pendant ce temps, le duc d’Orléans marchait contre les troupes du roi à la tête d’une armée composée de Français, de Bretons, d’Anglais et d’Allemands. Cette armée était belle et nombreuse, mais ses chefs étaient divisés. Le duc d’Orléans, qui aurait dû la commander, fut contrarié par les intrigues du sire d’Albret, qui, jaloux de ses succès auprès de la princesse de Bretagne, avait semé contre lui la défiance parmi les soldats. Le duc, voulant confondre l’imposture et rassurer les esprits, descendit de cheval pour combattre à pied parmi les Allemands ; et cette circonstance fut cause de son malheur.

Les deux armées s’étant rencontrées à Saint-Aubin, les confédérés furent vaincus par la Trémoille le 26 juillet 1488 ; et le duc d’Orléans tomba au pouvoir de ses ennemis. La Trémoille envoya à la mort, selon les instructions qu’il avait reçues, tous les Français qui furent pris en combattant dans l’armée ennemie ; et le duc d’Orléans lui-même fut transféré de prison en prison jusqu’à la tour de Bourges, où l’on poussa la rigueur au point de le tenir pendant la nuit dans une cage de fer.

Ce ne fut qu’au bout de trois ans qu’il sortit de cette horrible situation, à la prière de Dunois et par la bonté de Charles VIII, qui avait toujours eu pour lui un penchant auquel la duchesse de Beaujeu l’avait empêché longtemps de se livrer. Enfin la vertueuse Jeanne, qui avait tant à se plaindre du duc d’Orléans, ayant oublié ses torts pour se jeter aux pieds du roi et l’implorer en faveur de son infidèle époux, le monarque lui dit en pleurant : « Vous aurez ce que vous souhaitez si ardemment ; fasse le ciel que vous n’ayez pas à vous en repentir ! »

Quelque temps après, sous prétexte d’une partie de chasse, le roi se rendit à la prison et le fit mettre en liberté. L’entrevue de ces deux princes fut extrêmement touchante. Dès que le duc d’Orléans aperçut le monarque, il descendit de cheval et se précipita à ses pieds sans avoir la force de prononcer un mot. Charles le serra dans ses bras, le pria d’oublier le passé, et ne voulant pas se séparer de lui, lui fit dresser un lit dans sa chambre. Il exigea ensuite qu’il se réconciliât avec le duc et la duchesse de Beaujeu ; ce que l’âme généreuse de Louis le porta bientôt à faire de la manière la plus franche et la plus sincère. Ces princes jurèrent sur l’Évangile d’oublier le passé, de se protéger et de se défendre mutuellement ; et le duc d’Orléans fut nommé gouverneur de la Normandie, où l’on craignait une descente des Anglais.

Malgré les violentes accusations d’ambition et de dérèglement de mœurs que plusieurs auteurs et notamment Cl. de Seyssel et Saint-Gelais ont élevées contre la jeunesse de Louis XII, on doit reconnaître, avec Rœderer, que ces accusations sont fort exagérées. Le duc d’Orléans, premier prince du sang, était, jusqu’à un certain point, fondé à disputer à Anne de Beaujeu, jeune princesse de vingt-et-un ans, la régence du royaume. D’ailleurs ce n’est pas à la voie des armes qu’il en appela, mais aux états généraux, et ce fut non lui, mais Anne qui contrevint à la décision des états.

Quant à la guerre de Bretagne, si Louis XII, alors duc d’Orléans, eut le malheur de porter les armes contre son pays, on doit reconnaître cependant que c’est Anne de Bretagne qui commença, jalouse qu’elle était du mariage de ce prince avec l’héritière du duché. Louis contribua ensuite de bonne foi au mariage d’Anne de Bretagne avec Charles VIII, et parut faire très sincèrement le sacrifice de sa passion à l’intérêt de l’État. En 1495, il accompagna Charles VIII dans son expédition d’Italie, où il montra beaucoup plus de valeur que d’habileté. S’étant laissé enfermer dans Novare, il y soutint un siège long et pénible, quoiqu’il fût atteint d’une maladie grave. Revenu en France avec le roi, il se trouvait auprès de lui lorsque ce monarque mourut.

En succédant à Charles VIII, qui ne laissait point d’enfants, son premier soin fut de porter la sécurité dans l’esprit de ceux qui croyaient avoir quelque raison de craindre son ressentiment ; il ne vit plus dans la duchesse de Beaujeu que sa parente, la fille de Louis XI, à laquelle la France avait eu de grandes obligations pendant la jeunesse de Charles VIII ; enfin il fit pour la famille de cette princesse tout ce qu’elle aurait pu faire elle-même si elle avait conservé le pouvoir.

Dans le même temps, excité par des courtisans à se venger de la Trémoille, qui l’avait fait prisonnier à Saint-Aubin et qui s’était montré si inexorable envers ses amis, il leur dit : « Ce n’est point au roi de France à venger les querelles du duc d’Orléans. » Il confirma dans leurs emplois ceux qui avait été nommés par son prédécesseur, et ne signala son avènement au trône que par des réformes utiles à ses peuples. La discipline militaire était considérablement affaiblie ; il s’efforça de lui rendre sa vigueur ; il abrégea les formalités judiciaires, réduisit la valeur des présents que l’usage autorisait à faire aux juges, et l’inamovibilité. Il diminua en même temps d’un tiers les impôts et ne voulut jamais depuis consentir à les augmenter, malgré les guerres qu’il eut à soutenir.

A cette époque, il était moins difficile de discipliner les soldats que de soumettre les écoliers de l’université, qui, pour se soustraire à toute autorité, abusaient de leur nombre et des privilèges accordés aux lettres à leur renaissance. Cependant Louis XII parvint à faire respecter la tranquillité publique et leur imposa par sa fermeté : car ce serait une erreur de penser que ce prince bon et généreux ait jamais laissé impunies les infractions aux lois et à son autorité ; et c’en serait une très grande aussi de croire qu’en exerçant sa clémence envers ses ennemis, il ait oublié ses amis et ceux qui lui avaient rendu service dans l’adversité.

Ce monarque se montra au contraire fort reconnaissant, et dans un grand nombre d’exemples, nous nous contenterons de citer le cardinal d’Amboise. La Bretagne n’avait été réunie à la France que par le mariage d’Anne, unique héritière de ce duché, avec Charles VIII ; en devenant veuve, cette princesse reprenait tous ses droits, puisqu’elle n’avait pas d’enfants ; et sa beauté, sa jeunesse devaient faire appréhender qu’elle ne portât, par un nouvel hymen, ses immenses domaines dans une famille ennemie.

On sait que Louis XII, n’étant encore que duc d’Orléans, avait à l’âge de quinze ans épousé malgré lui Jeanne, seconde fille de Louis XI, princesse remplie de vertus, mais contrefaite et d’une laideur véritablement repoussante : obligé d’opter entre cette union et la prison, il avait marché à l’autel et protesté secrètement contre la violence qui lui était faite. En montant sur le trône, il s’adressa au pape pour faire rompre un mariage qu’il assurait n’avoir jamais été consommé : le pape, ayant alors besoin de la France, accueillit la demande du roi et nomma des commissaires qui interrogèrent solennellement les deux époux, firent des enquêtes et annulèrent le mariage.

Louis, devenu libre, épousa Anne de Bretagne à Nantes le 7 janvier 1499. La plupart des historiens disent que l’amour eut grande part à cette affaire : il est certain qu’Anne de Bretagne dans sa jeunesse avait été aimée par Louis XII, et que, devenue sa femme, elle le corrigea de l’inconstance qu’on lui avait jusqu’alors reprochée ; mais ce mariage était si conforme aux intérêts de la France et fut si généralement approuvé, qu’il est permis de croire qu’il fut décidé par la politique plus encore que par les sentiments particuliers de ceux qui le contractèrent.

Après avoir réglé l’administration de son royaume et rendu la fameuse ordonnance de 1499 relative à la vérification et à l’enregistrement des édits royaux par les parlements, Louis pensa sérieusement à faire valoir ses droits sur le duché de Milan et sur le royaume de Naples ; ce qu’il avait assez annoncé en prenant à son sacre le titre de roi de Naples et de Sicile. Le pape et les Vénitiens secondaient ses projets.

Afin de se procurer l’argent nécessaire pour cette expédition, il rendit plusieurs charges vénales, préférant ce moyen sur lequel il croyait pouvoir revenir pendant la paix, à toute augmentation dans les impôts. Il fit alliance avec le duc de Savoie et les Suisses, conduisit lui-même ses troupes jusqu’à Lyon, et resta dans cette ville afin de pouvoir porter des secours selon les événements. L’armée confiée au maréchal Trivulce passa les Alpes, et, soit lâcheté, soit trahison de la part des généraux ennemis, elle fit la conquête du Milanais en douze jours, sans être obligée de livrer une bataille.

Le roi vient en Italie, fait son entrée à Milan le 6 octobre 1499, reçoit les félicitations des princes italiens, et retourne en France après avoir donné les ordres nécessaires pour assurer sa conquête. Mais les Milanais, comme tous les peuples de l’Italie, étaient divisés en factions. Celle de France venait de triompher ; celle de Ludovic Sforce, usurpateur du duché de Milan, politique habile, cruel et sans foi, se souleva ; et Ludovic reprit un grand ascendant sur l’armée françaises mais Louis XII envoya contre lui une seconde armée sous les ordres de Louis de la Trémoille ; et Sforce, ayant été abandonné par les Suisses qu’il soudoyait, fut fait prisonnier le 10 avril 1500, amené en France et renfermé étroitement à Loches, où il mourut en 1510.

L’Europe, qui s’attendait à voir Louis XII imiter l’heureuse hardiesse de Charles VIII, ne pouvait concevoir ce qui l’empêchait de conduire à Naples ses troupes victorieuses pour en chasser le roi Frédéric. Mais Louis, dans la franchise de son caractère, croyait possible de fixer la légèreté des Italiens et de désarmer la perfidie de Ferdinand, roi d’Aragon ; il négociait avec ce prince, dont les troupes, commandées par Gonsalve de Cordoue, protégeaient le royaume de Naples, un traité de partage de ce même royaume : aussi la conquête en fut-elle d’autant plus facile en 1501, que Frédéric, comptant sur les soldats espagnols, n’apprit leur trahison que lorsqu’il fut en leur pouvoir.

N’espérant rien de Ferdinand, dont la mauvaise foi était trop connue, il vint en France réclamer la justice de Louis XII, qui lui donna un apanage et lui assura une pension qui fut toujours exactement payée. Ainsi, le monarque français eut pour prisonnier un duc de Milan, et pour pensionnaire un roi de Naples. Plus heureux que lorsqu’il était sur le trône, Frédéric vit les conquérants de ses États se diviser pour le partage, et se combattre pendant deux ans de suite avec un égal acharnement.

En 1503, ils cédèrent, par un traité, leurs droits mutuels au jeune Charles de Luxembourg, depuis Charles-Quint, qui devait épouser Claude de France, fille de Louis XII : mais Ferdinand, bien éloigné de vouloir renoncer au royaume de Naples, ne négociait que pour suspendre l’activité de Louis, et l’empêcher d’envoyer des secours à ses généraux. En effet, les Français furent attaqués plus vivement que jamais par Gonsalve de Cordoue ; surpris, ils crurent d’abord qu’il ne connaissait pas le traité conclu nouvellement entre les cours de France et d’Espagne, et s’aperçurent trop tard que ce général n’était au contraire que trop bien instruit des dispositions secrètes de son roi.

Il gagna le 28 avril 1503, sur l’armée française, la bataille de Cerignole, dans laquelle fut tué le duc de Nemours. Depuis cet échec, les Français, malgré des prodiges de valeur, ne purent résister avec succès. Gonsalve de Cordoue, par cette activité qui lui mérita le surnom de grand capitaine, ne leur laissa pas le temps de recevoir les renforts que Louis faisait passer dans le royaume de Naples : il fallut abandonner cette conquête, qui resta tout entière à Ferdinand.

La guerre fut terminée en 1505 par un traité désavantageux à Louis, qui y trouva du moins la consolation de marier Germaine de Foix, sa nièce, qu’il aimait beaucoup, à ce même Ferdinand, que la postérité a surnommé le Catholique, et qui aurait peut-être à bon droit mérité le surnom de Fourbe. Par le même traité de 1505, Louis renouvelait l’engagement de donner sa fille aînée au jeune Charles de Luxembourg, petit-fils de Ferdinand, en lui assurant pour dot la Bretagne, la Bourgogne et le Milanais, ce qui aurait par la suite mis la France à la disposition de la maison d’Autriche ; mais il convoqua, dès l’année suivante, à Tours, une assemblée des états généraux, dont le principal objet fut de prononcer la nullité d’un tel engagement.

L’histoire de cette assemblée est une des plus belle pages de nos annales. « Elle ne ressemblait, disent les historiens, à aucune de celles qu’on avait vues jusqu’alors en France ; car, au lieu que, dans les autres, l’orateur était chargé de porter au roi les griefs et les doléances de la nation, il ne fut chargé que de retracer au monarque le tableau de ses bienfaits, et de lui payer au nom de la nation un juste tribut de louanges. »

Cet orateur, nommé Bricot, chanoine de Notre-Dame, était un homme vraiment éloquent, et il ne resta pas au-dessous de son rôle : il présenta en peu de mots l’histoire de tout le bien qu’avait fait Louis XII, le pardon de ses ennemis, la diminution des impôts, les victoires extérieures, la réforme des abus dans les tribunaux, la répression des brigandages militaires, etc., et s’écria en finissant : « Comment s’acquitteront vos sujets ? Daignez, sire, accepter le titre de Père du peuple, qu’ils vous défèrent aujourd’hui par ma voix. »

Cette phrase ayant été suivie de cris de joie et d’applaudissements universels, l’orateur continua par un tableau aussi vrai que touchant de la douleur où la France s’était vue plongée lors de la maladie qui avait été si près de lui enlever son monarque ; et il termina, en s’adressant au roi, par cette péroraison si touchante et si convenable pour la circonstance : « Lorsqu’un rayon d’espérance eut dissipé cette terreur profonde, nous vîmes avec effroi le péril qu’avait couru l’État ; toutes les suites d’un trop funeste engagement se présentèrent à notre imagination : cependant, nous gardâmes le silence : la fortune que le ciel venait de nous accorder était si grande ! Nous ne doutâmes pas qu’un roi si sage n’ouvrît les yeux sur les dangers qui nous menaçaient ; et la crainte de déplaire nous a fait longtemps garder le silence : mais votre bonté, sire, nous inspire de la confiance ; et nous nous rappelons que, dans les cruels instants où vous paraissiez toucher à votre dernière heure, vous déclarâtes que vous ne regrettiez la vie que parce que vous n’aviez pas encore assuré le repos de votre peuple. »

A ces mots, l’assemblée tomba à genoux par un mouvement spontané, les bras levés vers le trône ; et l’orateur, dans la même attitude, poursuivit d’une voix faible et tremblante : « Puisse le suprême arbitre des destinées prolonger la durée de votre règne ! puisse-t-il vous donner pour successeur un fils qui vous ressemble ! Mais s’il ne nous juge pas dignes d’une aussi grande faveur, adorons sa justice et ne songeons qu’à faire usage de ses dons. Sire, vous voyez devant vous un précieux rejeton du sang des Valois : formé par vos conseils et par votre exemple, il promet d’égaler la gloire de ses aïeux ; qu’il soit l’heureux époux que vous destinez à votre fille !... »

Ce discours, la posture suppliante où il voyait ses sujets, pénétrèrent de la plus vive émotion le sensible monarque, et ce fut en répandant des larmes d’attendrissement qu’il fit répondre par son chancelier que le titre de Père du peuple était le don le plus agréable qu’il pût recevoir de ses sujets. Le lendemain, un conseil extraordinaire déclara que l’engagement pris avec l’empereur Charles était nul, comme contraire aux lois fondamentales de la monarchie, et comme livrant à l’étranger les provinces, les places fortes et les clefs du royaume. La semaine suivante, le roi revint à l’assemblée et la combla de joie en lui annonçant le projet du mariage de sa fille avec le duc de Valois devenu François Ier, invitant les députés à la cérémonie des fiançailles. La même année 1506, les Génois secouèrent le joug de la domination française ; Louis passa de nouveau les monts, soumit les révoltés, et leur pardonna, sans pouvoir les attacher à son gouvernement.

Après la retraite des Français de Naples et de Milan, il semblait que l’Italie dût retrouver sa tranquillité ; mais au pape Alexandre VI, dont l’ambition avait provoqué tant de guerres, succéda bientôt l’altier Jules II, qui conçut le projet de chasser les étrangers de l’Italie ; ce qu’il ne pouvait accomplir qu’en les y appelant tous pour s’y combattre et s’y affaiblir réciproquement. Il forma la ligue de Cambrai dans laquelle toutes les puissances de l’Europe paraissaient réunies pour accabler la république de Venise.

La France accéda au traité, ou plutôt se chargea presque seule de la perte des Vénitiens, jusqu’au moment où ses triomphes alarmèrent les confédérés, qui se tournèrent successivement contre elle, à l’instigation de Jules II, dont la politique constante fut de jurer une haine implacable à la puissance la plus redoutable à l’Italie. Louis XII voulut cette fois commander lui-même ses armées. Il passe les Alpes au commencement de l’année 1509, trompe tous les calculs faits par les Vénitiens pour arrêter sa marche, entre sur leur territoire, et remporte, le 14 mai, la victoire d’Aignadel, qui fut suivie de la conquête de toutes les places que Venise avait autrefois élevées au duché de Milan.

La bravoure que le roi déploya dans cette circonstance avait tout ce caractère chevaleresque qui distingue les guerriers français. Dans une armée qui comptait Gaston de Foix, Bayard et tant d’autres héros, Louis parut le plus brave, on pourrait même dire le plus téméraire : mais il se pressa trop de quitter l’Italie et de confier à d’autres mains le soin difficile de conserver ses conquêtes. Il ne laissa pas à ses généraux des moyens suffisants pour se maintenir ; et la réserve si scrupuleuse qu’il mit toujours à établir des impôts l’empêcha de faire pour cet objet les dépenses nécessaires.

Tous les historiens ont loué avec beaucoup de raison une telle réserve ; mais on ne peut s’empêcher, en approuvant ces éloges, de convenir qu’un roi aussi bon et aussi soigneux des intérêts de ses peuples ne devait pas former des entreprises si grandes et si dispendieuses. Le pape, qui par l’humiliation des Vénitiens avait obtenu ce qu’il désirait, se tourna contre les Français, d’abord avec cette circonspection qui rend les trahisons plus sûres, ensuite avec une violence dont on chercherait vainement un autre exemple dans l’histoire.

Les Suisses, qui formaient une nation pauvre et gênée par l’excès de sa population, ne combattaient dès lors qu’à prix d’argent ; et l’embarras de les payer suffisait souvent pour changer les chances de la guerre. Ayant demandé à Louis XII une augmentation de paye avec la rusticité qui les caractérisait, ils en reçurent un refus exprimé dans des termes qui portèrent la rage dans leur cœur : « Il est étonnant, avait dit ce prince, que de misérables montagnards à qui l’or et l’argent étaient inconnus avant que mes prédécesseurs leur en donnassent, veuillent faire la loi à un roi de France. »

Dès ce moment ils firent pour leur compte, et par vengeance, une guerre dans laquelle ils n’avaient encore vu qu’un métier. La France trouva en eux des ennemis invincibles : non qu’ils ne succombassent quelquefois sur le champ de bataille ; mais ils se recrutaient avec facilité, tandis que l’armée française, commandée par Gaston de Foix, par la Trémoille, par le maréchal de Trivulce, ne recevait jamais à temps les hommes, l’argent et les ordres nécessaires pour profiter de ses avantages. Après la bataille de Novare, perdue le 6 juin 1513, il fallut quitter encore une fois l’Italie, revenir du fond de la Romagne aux frontières de la Savoie, et voir le jeune Maximilien Sforza rétabli dans le Milanais : Gênes même se révolta de nouveau, fut encore une fois soumise, et échappa enfin à la domination française.

Jules II, peu rassuré par l’expulsion des Français, les occupa de leur propre défense en armant à la fois contre eux l’empereur Maximilien, Henri VIII, roi d’Angleterre, et en excitant les Suisses à venir assiéger Dijon, d’où on ne les chassa qu’avec de l’argent et à des conditions si humiliantes que le roi désavoua le traité, qui d’ailleurs n’avait pas été ratifié par lui.

Maximilien était par sa lenteur un allié fort embarrassant, et ne pouvait être un ennemi bien dangereux ; mais Henri VIII voulait signaler le commencement de son règne. Après avoir été vainqueur à la bataille de Guinegate, qui fut surnommée la journée des Eperons, parce que les Français, disent nos propres historiens, s’y servirent plus de leurs éperons que de leurs épées, il prit les villes de Térouanne et de Tournai, qui furent mal défendues. Louis XII, qui, dans la crainte d’accabler son peuple, quittait les armes avec trop de facilité lorsqu’il était vainqueur, sentit vivement le besoin d’entrer en négociation ; il traita avec Léon X, successeur de Jules II, termina toutes les querelles qui existaient entre la France et le Saint-Siège, en abandonnant le conseil de Pise qu’il avait provoqué, et il reconnut le concile de Latran.

Le 1er janvier 1514, la mort lui enleva Anne de Bretagne, son épouse. Le comte de Longueville, qui était alors prisonnier en Angleterre, instruit du désir qu’avait Henri VIII de former une alliance royale pour sa sœur Marie, crut devoir profiter de cette circonstance et lui proposer de la donner à Louis XII : le mariage se fit à Abbeville, le 9 octobre 1514. Quelques mois auparavant, Charles, prince d’Espagne, qui depuis fut si célèbre sous le nom de Charles-Quint, avait obtenu la main de Renée de France, seconde fille du roi ; elle porta pour dot à son époux tous les droits de la France sur Gênes et sur le Milanais : ainsi l’agitation de l’Europe s’apaisait partout à la fois.

Louis XII ne jouit pas longtemps de ce repos qu’il avait tant désiré ; âgé de cinquante-trois ans lorsqu’il épousa la belle Marie, il se prit pour elle d’une passion qui changea toutes ses habitudes. La jeune reine aimait beaucoup le monde et les plaisirs : il voulut se conformer à ses goûts. « Le bon roi, dit l’historien de Bayard, avait changé à cause de sa femme toute sa manière de vivre ; car où il voulait dîner à huit heures, il convenait qu’il dînât à midi, et où il voulait se coucher à six heures du soir, il se couchait à minuit. »

Louis XII mourut par l’effet d’une dysenterie, et à la suite, dit-on, de quelques excès amoureux, le 1er janvier 1515, ne laissant de son mariage avec Anne de Bretagne que deux filles, Claude mariée au comte d’Angoulême, qui lui succéda sous le nom de François Ier, et Renée, dont il a été question plus haut. La mort de ce prince plongea dans la consternation les Français, qu’il gouvernait avec tant de bonté et d’économie, que les guerres extérieures n’empêchaient point le royaume d’être riche et paisible.

Rien ne put le décider à augmenter les impôts qu’il avait réduits à son avènement au trône : il aima mieux instituer quelques charges de finance. François Ier étendit cette vénalité jusqu’aux emplois judiciaires ; mais les mœurs de la nation balancèrent jusqu’à un certain point les inconvénients qui pouvaient résulter de cet abus. Dans les besoins les plus urgents, Louis XII aima mieux aliéner quelques parties du domaine de la couronne, que d’établir de nouvelles contributions ; et le parlement, qui savait combien le monarque était économe, ne mit aucun obstacle à ces aliénations, bien persuadé qu’elles étaient indispensables.

On vit plus d’une fois ce prince les larmes aux yeux quand la nécessité le forçait d’imposer un médiocre subside ; et la discipline de ses troupes fut si bien rétablie que ses provinces demandaient comme une grâce qu’on leur en envoyât. Lorsqu’on porta son corps du palais des Tournelles à l’église Notre-Dame, il était précédé de gens qui publiaient sa mort au son de leurs clochettes, criant : Le bon roi, père du peuple, est mort. De son vivant, quand il passait quelque part, les hommes et les femmes s’assemblaient et couraient trois ou quatre lieues pour le voir. « Ce bon roi, disaient-ils, il maintient justice et nous fait vivre en paix. Il a ôté la pillerie des gens d’armes et gouverne mieux qu’aucun roi ne fit. Prions Dieu qu’il lui donne bonne vie et longue ».

Le roi n’ignorait pas qu’à sa cour même on faisait des railleries de l’ordre avec lequel il administrait ses finances ; mais, comme il avait l’esprit juste, il ne se fâchait pas de s’entendre reprocher ses vertus. « J’aime mieux, disait-il, voir les courtisans rire de mon avarice, que de voir mon peuple pleurer mes dépenses. » Les historiens l’ont accusé d’avoir manqué de politique ; mais quand on réfléchit qu’on donnait alors ce nom en Europe aux mensonges les plus avilissants, à la trahison la plus noire, à la perfidie la plus basse, on ne peut blâmer un roi de France de s’être cru assez grand pour mépriser l’emploi de pareils moyens ; c’est du moins ainsi qu’il en jugeait lui-même. « Les avantages que nos ennemis remportent sur moi, disait-il, ne doivent étonner personne ; ils me battent avec des armes que je n’ai jamais employées, avec le mépris de la bonne foi, de l’honneur et des lois de l’Evangile ».

Dans une autre circonstance on lui proposait une trahison : « J’aime mieux, répondit-il, perdre s’il le faut un royaume dont la perte, après tout, peut être réparée, que de perdre l’honneur, qui ne se répare point ». D’une humeur toujours égale, ce prince supportait avec la plus admirable patience les défauts de ceux qui l’entouraient, et sous ce rapport il eut même besoin de beaucoup de modération à l’égard de la reine Anne, qui, se prévalant de ses titres et du pouvoir qu’elle s’était réservé, résista plusieurs fois avec raideur à sa volonté, principalement dans l’affaire du mariage de la princesse Claude, dont elle voulait que la main fût donnée au prince espagnol.

C’est à Louis XII que la France doit la suppression définitive des juges d’épée, auxquels il substitua partout des hommes lettrés et versés dans la connaissance du droit ; il établit des parlements en Normandie et en Provence, supprima le droit d’asile qu’il assimilait à un reste de barbarie contraire à la justice. Il ne fit point prononcer de condamnations par des commissions, abolit les confiscations et ne donna jamais à ses sujets le spectacle d’une justice soudaine, pour quelque délit que ce fût, même contre lui.

Enfin, désirant prévenir les abus qui résultaient de la vénalité des offices, il rendit la fameuse ordonnance par laquelle il fut défendu au chancelier et aux parlements de reconnaître aucune de ses provisions, même lorsqu’elles auraient reçu le sceau de l’autorité royale par surprise ou autrement. Non content de toutes ces précautions, pour que la justice fût exactement rendue, il se transportait souvent au palais, monté sur sa petite mule, sans suite, et prenait place parmi les juges.

Deux choses le désolaient particulièrement, la prolixité des avocats et l’avidité des procureurs. Quelqu’un lui ayant un jour demandé ce qui offensait le plus sa vue, il répondit que c’était un procureur chargé de ses sacs. Il combla de bienfaits les littérateurs de son siècle, non pour en être loué, mais parce que lui-même avait beaucoup d’instruction et un goût très vif pour les sciences. Il attira en France les hommes de lettres les plus distingués de l’Italie, et il leur paya de fortes pensions. Il forma la plus riche collection que l’on connût alors des ouvrages de l’antiquité.

Outre les bibliothèques des rois de Naples et des ducs de Milan qui furent réunies à celle de Blois, il acheta le précieux cabinet de la Gruthuye, et il est le premier monarque français qui ait chargé ses ministres dans les cours étrangères de lui recueillir ce qu’ils pourraient découvrir de meilleur. Il jugeait sainement tous ces manuscrits et disait que « les Grecs n’avait fait que des choses médiocres ; mais qu’ils avaient eu un merveilleux talent pour les embellir ; que les Romains en avaient fait de grandes ; qu’ils les avaient dignement écrites ; que les Français en avaient fait d’aussi grandes, mais qu’ils avaient manqué d’écrivains pour les dire ».

Il voulut effacer cette tache ; mais on ne peut pas dire qu’il y réussit en chargeant de débrouiller le chaos de nos antiquités, Paul Émile, Robert Gaguin et Jean d’Auton. Parmi les grands hommes de l’antiquité, il avait choisi pour modèle l’empereur Trajan ; et Cicéron était son auteur de prédilection, surtout dans ses traités des Devoirs, de la Vieillesse et de l’Amitié. Il fit tous ses efforts pour pénétrer de ces admirables écrits le duc de Valois (François Ier, son successeur) ; mais il fut souvent affligé du peu de fruit de ses leçons, et il disait alors en soupirant : « Nous travaillons en vain : ce gros garçon gâtera tout ».