par Patrick Estaran


   
La défense de la doctrine catholique, face aux hérésies, s'est longtemps limitée à d'interminables discussions conciliaires, à des arrêts d'anathèmes et d'excommunications prononcés à l'encontre des frères égarés, dans le souci de les amener à s'amender et à revenir à la vraie foi. La contrainte restait exceptionnelle. Pourtant, peu à peu, l'Eglise va retrouver la violence, exercée autrefois à l'encontre des païens, pour la diriger vers les hérétiques. De simple condamnation spirituelle, la lutte doctrinale se verra dotée d'un cadre juridique et administratif qui en fera une institution capable de faire trembler jusqu'aux rois. C'est à l'occasion de la croisade cathare que se met en place l'Inquisition, véritable milice idéologique de l'Eglise.

  Jusqu'au milieu du XIIIe siècle, la répression des hérétiques reposait sur une législation canonique (1). Tout hérétique arrêté devait être traduit devant un tribunal ecclésiastique dépendant de l'évêque du diocèse qui, s'il était condamné, le remettait au "bras séculier", c'est-à-dire au pouvoir laïque, à charge pour celui-ci d'appliquer au coupable déclaré "relaps" (2), une peine corporelle : flagellation, marque au fer rouge sur le front, parfois la mort, par pendaison ou sur le bûcher. Ceux qui, sans être eux-mêmes hérétiques, toléraient sur leur terre la présence d'hérétiques, tombaient sous le coup des "peines spirituelles" : excommunication, anathème, mise en interdit, c'est-à-dire cessation de tous les sacrements sur leurs domaines. C'est assurément grâce à l'indifférence de la noblesse locale et des consulats urbains que le catharisme continua à s'implanter solidement, au point de s'organiser lui-même en évêchés dans la vicomté de Béziers, à Carcassonne, en Albi et à Razès, dans le comté de Foix, ainsi que dans l'immense comté de Toulouse. C'est le regard continuellement fixé sur ces pays que la papauté, de canons conciliaires en bulles et excommunications, va durcir le droit répressif. Malgré l'envoi de notaires apostoliques, les évêques catholiques refuseront longtemps de juger les Cathares, si bien qu'ils seront nombreux à être déposés de leur siège. L'opinion générale reflétait celle d'Arnaud Amaury, légat du pape, qui déclarait après la prise de Minerve : "Si je désire la mort des ennemis du Christ, je n'ose pas, étant moine et prêtre, les condamner à mort."

  La violence était donc surtout le fait des croisés, pour qui les Cathares étaient de véritables ennemis. Les hérétiques repentis étaient astreints à de longs pèlerinages, à la flagellation publique, au port d'une croix cousue sur leur vêtement : les mêmes qu'encourait tout chrétien reconnu coupable d'une faute grave.

 La naissance de l'ordre des dominicains:


 

C'est au cours d'une mission à travers l'Europe, dans laquelle il accompagnait son évêque, que le moine Dominique, espagnol castillan, issu de la famille de Guzman, rencontre le celébre légat Arnaud Amaury à Montpellier. Eclairé sur les difficultés que leur posent les hérétiques, ayant remarqué les fautes et les excès commis par le clergé, il expose ses idées avec franchise à Arnaud Amaury : "Il n'est qu'une manière de ramener les âmes égarées, c'est de tout abandonner pour s'y consacrer entièrement avec ardeur et humilité, en allant à pied, sans appareil, sans argent, à la manière des apôtres".

  Aussitôt, il se lance dans la prédication, parcourant, sans escorte et en mendiant son pain, les routes du Lauragais où les Cathares étaient les plus nombreux. Avec quelques jeunes filles, il fonda le couvent de Notre-Dame de Prouille. Il réussit à ébranler quelques esprits mais les c?urs demeurèrent fermés, car, ce qu'il prêchait, il était seul à en donner l'exemple. Quelques personnes suivirent le modèle de vie de Dominique, alliant la pauvreté, l'humilité et le goût de la prédication en public. Ainsi fut fondé le noyau de ce qui allait devenir l'ordre des dominicains, dont les débuts furent très modestes.

  C'est en 1232 que Grégoire IX confia aux "frères prêcheurs" - comme s'appelaient alors les dominicains - tout l'office de l'Inquisition. Les inquisiteurs n'exerçaient, en principe, qu'avec le consentement des évêques. Mais ils jouissaient, de fait, d'une indépendance absolue, car seul le pape pouvait les révoquer. En cas de divergence avec l'évêque, ils décidaient en dernier ressort. Eux seuls pouvaient donner l'absolution aux hérétiques qui abjuraient. En1237, le pape leur adjoignit des moines franciscains.

 La création de l'Inquisition


 

C'est le traité de Paris, conclu en avril 1229 entre le comte de Toulouse, Raymond VII, d'une part, le roi de France Louis IX et le cardinal romain de Saint-Ange, légat du pape, d'autre part, qui stipule l'organisation contre les "hérétiques" d'une inquisition générale et permanente dans le comté de Toulouse. Raymond VII, s'engageait, vis-à-vis du légat pontifical, à combattre de toutes ses forces Cathares et Vaudois, leurs adeptes, leurs protecteurs et leurs partisans, sans se laisser arrêter dans cette ?uvre par ses amis. Il engageait même, en sa personne, toute sa postérité en promettant de faire rechercher par ses bailes (3) tous les hérétiques déclarés ou même soupçonnés. 

  La délation allait être encouragée par la remise de deux marcs d'argent par an, pendant les deux premières années, puis d'un marc à perpétuité, à quiconque ferait arrêter un hérétique qui serait ensuite condamné par le tribunal.

  C'est évidemment contre son gré que le comte de Toulouse s'engageait à faire observer et à observer lui-même les sentences d'excommunication, en s'abstenant de toutes relations avec les excommuniés qu'il devait s'efforcer de faire rentrer dans le giron de l'Eglise romaine, en occupant leurs terres, en saisissant leurs biens, meubles et immeubles, jusqu'à entière soumission. Les bailes étaient responsables devant le comte, au péril de la confiscation de leurs propres biens, de l'exécution de ces instructions draconiennes.

  Il convient d'ajouter, qu'aux termes d'une ordonnance promulguée par le jeune Louis IX, sous la pression de la régente, sa mère, Blanche de Castille, ces dispositions ne s'appliquaient pas uniquement à Toulouse, mais au royaume tout entier.

 Une machinerie répressive et administrative puissante


 

L'essentiel de ce règlement, rédigé par le cardinal légat et promulgué dans un concile qui se tint en novembre 1230, peut être résumé en onze points :

  1/ Nomination par les archevêques et évêques, dans chaque paroisse urbaine ou rurale, d'une commission d'enquête, composée d'un prêtre et de deux ou trois laïcs, dont le rôle consistait à perquisitionner dans chaque demeure ou lieu suspectés de servir de refuge aux hérétiques. S'ils en trouvaient, ils devaient immédiatement en avertir l'évêque ou le seigneur du lieu pour faire procéder à leur arrestation. 

  2/ Confiscation des biens de quiconque aurait aidé les hérétiques à se dissimuler ou à échapper au bras séculier.

  3/ Destruction par le feu de la maison où aurait été découvert un hérétique et confiscation de la propriété où elle se trouvait.

  4/ Destitution à vie des bailes trop négligeants dans la recherche des hérétiques et confiscation de leurs biens.

  5/ Pour les hérétiques repentis, port obligatoire de deux croix cousues, bien en évidence, sur leurs vêtements ; interdiction d'assurer aucune charge publique ou de rédiger des actes publics.

  6/ Obligation, pour tout homme âgé de plus de quatorze ans et toute femme âgée de plus de douze ans, d'abjurer l'hérésie, de jurer fidélité à l'orthodoxie, et d'aider ensuite à la recherche des hérétiques.

  7/ Obligation pour toutes personnes des deux sexes parvenues à l'âge de raison de se confesser et de communier, au moins trois fois l'an, à Noël, à Pâques et à la Pentecôte.

  8/ Interdiction de détenir un Ancien ou un Nouveau Testament, ainsi que tout autre livre, qui ne seraient pas rédigés en latin.

  9/ Interdiction à tout suspect d'hérésie d'exercer la profession de médecin (ceci afin d'éviter que les ministres du culte cathare n'approchent les malades).

  10/ Rédaction des testaments en présence du curé de la paroisse ou de son mandataire, sous peine de nullité.

  11/ Interdiction à tout seigneur, baron ou chevalier, de confier la gestion de ses terres à un hérétique, sous peine de confiscation pure et simple.

 Un zèle inaccoutumé


 

L'Inquisition commettait mille excès qui entretenaient l'agitation populaire à Toulouse et dans les grandes villes du Languedoc. L'erreur des inquisiteurs, qui n'avaient, pour la plupart, aucune curiosité philosophique, fut d'instaurer une terreur générale à laquelle personne, Catholique ou Cathare, ne pouvait échapper. Tout le monde tremblait, car, sur une simple dénonciation, on pouvait perdre sa liberté, ses biens, ou sa vie. Beaucoup de gens, terrorisés par la menace du bûcher, faisaient des aveux spontanés. Frappés de peines légères, ils devaient alors s'engager à dénoncer d'autres Cathares. Les noms des délateurs étaient tenus secrets.

  Les hérétiques n'avaient ni avocats, ni défenseurs. Les conciles de Valence, en 1248, et d'Albi, en 1254, en interdisaient la présence aux côtés des prévenus. Tout "défenseur" était considéré, a priori, comme "fauteur d'hérésie". Quand, exceptionnellement, paraît un avocat, c'est pour conseiller au suspect d'avouer. Certains hérétiques mis en cause réussirent cependant à consulter en secret, avant leur comparution, un avocat de leur foi, comme ce fut le cas, par exemple, pour Guillaume Garric.

  Parmi les multiples excès, qui provoquèrent à plusieurs reprises des soulèvements populaires, notamment à Toulouse et en Albi, on notera celui-ci : des hommes et des femmes défunts, qui avaient vécu dans l'estime générale, et que l'on avait ensevelis en terre consacrée, se voyaient cités au tribunal de l'Inquisition. S'ils étaient convaincus d'hérésie et condamnés, les agents de l'Inquisition procédaient alors à l'exhumation de leurs restes et les brûlaient publiquement.

  De toutes ces atrocités, commises par l'Eglise romaine au nom de son unité et de l'unicité de son dogme, la chrétienté ne tira aucun profit, aucune grandeur, aucune gloire. L'Inquisition fut, en quelque sorte, une arme détournée mais redoutable, et finalement victorieuse, au service de la dynastie capétienne. C'est, principalement, à la féroce efficacité de l'Inquisition que Saint-Louis doit l'établissement de son autorité sur tous les territoires du Midi, plus naturellement inféodés aux comtes toulousains de langue d'oc, qu'à une couronne qui, pour être royale, n'en était pas moins franque.

  (1) droit canonique : celui de l'Eglise.
(2) relaps : désigne celui qui est revenu sur ses aveux.
(3) baile : administrateur du comte.