par François Giron avec Frédéric Lewino, François-Guillaume Lorrain, Jean Pierrard et Laurent Theis.

La France au Moyen Age Quatre siècles ni obscurs, ni obscurantistesCe dossier a été réalisé par François Giron avec Frédéric Lewino, François-Guillaume Lorrain, Jean Pierrard et Laurent Theis.C'est à un voyage très singulier dans la vie et les villes duMoyen Age que Le Point vous convie dans ce numéro double.Où l'on apprend, bien sûr, par mille hauts faits et petitesanecdotes que la période n'était ni obscure ni obscurantiste,mais portait au contraire en gestation la France moderne. Etérigeait jusqu'à la perfection les flèches, les arcs et les voûtesdes cathédrales. Lisez ce que François Giron, passionnéd'histoire - et d'histoires -, raconte sur le mode de vie de noscompatriotes de l'époque, leurs goûts, leur travail, leuringéniosité - sans oublier le cocktail de fléaux, guerres,famines et peste qui les décimait. Où l'on découvrel'exceptionnel travail de Jean-Claude Golvin : architecte,directeur de recherche au CNRS, archéologue, il a consacrédes centaines d'heures à mettre en dessins onze ville médiévales, telles qu'elles étaientalors. Un travail inouï de précision, fondé sur des archives, des documents, des fouillessans lesquels ces restitutions eussent été fantaisistes. Un dossier pour nous enapprendre long.D.R.Interview Jacques Le Goff* : « Les villes du Moyen Age sont la genèse del'Etat moderne »Jacques Le Goff, universitaire, médiéviste, est justement tenu pour l'un deshistoriens phares de notre temps. Il a jeté, sur sa passion pour le Moyen Age, unregard nouveau, scrutateur et profondément humain.Propos recueillis par François GironLe Point En tant qu'historien du Moyen Age, vous vous êtes beaucoup penché sur laville de cette période, son importance, son rôle. Etait-elle la continuatrice de la citéantique ?Jacques Le Goff La ville change profondément en passant de l'Antiquité au Moyen Age.Dans l'Antiquité, la cité avait trois rôles principaux. D'abord, une fonction militaire puisque,dans l'Empire romain, le déploiement de l'armée s'appuyait sur les cités. Ensuite, unefonction administrative et politique. Enfin, une fonction de consommation économique sansliens avec la production, celle-ci étant réservée aux grands domaines ruraux, les villae.Mutation, dans la première partie du Moyen Age, avec le développement de la féodalité. Lavocation militaire de la ville décline au profit du château fort, devenu centre de la puissanceet implanté, surtout en France du Nord, dans les campagnes. La ville alors ne joue plus, nidans le recrutement ni dans l'organisation militaire, le rôle qui était le sien. Les arméesmédiévales, longtemps non permanentes, étaient levées au printemps, essentiellementparmi les hommes de la campagne.De même, sur les plans administratif et politique, les villes vont-elles perdre de leurimportance. Du moins pendant un certain temps.Mais les choses vont subir un bouleversement lors de la période que l'on a appelée, fortjustement, « la genèse de l'Etat moderne », à partir du XIIe et surtout du XIIIe siècle.D'abord, dès Philippe Auguste, l'intégration des villes dans le système monarchique national.C'est sous son règne que Paris devient la capitale du royaume. Ensuite et surtout - c'est àmon avis le principal changement - au lieu d'être essentiellement des centres deconsommation, les villes sont devenues aussi des centres de production. Ce qu'ellesn'étaient pas dans l'Antiquité. Le Moyen Age voit ainsi se développer - et c'est une de sescaractéristiques - l'artisanat. Une activité qui, même s'il existe un artisanat dans les villages,va se répandre essentiellement dans les villes et utiliser - pour broyer les grains, pour foulerles draps de laine - la première machine qui se développe en Occident : le moulin. Puissantsmoulins à eau, les premiers et les plus importants, qu'animent ruisseaux, rivières et fleuves; moulins à vent ensuite, et seulement à partir de la fin du XIIe siècle. La vocation dumoulin, il faut le souligner, est loin d'être surtout rurale, comme on pourrait le croireaujourd'hui. C'est le moulin qui a fourni à certains artisans (meuniers, foulons) l'énergienécessaire à l'augmentation des productions.Cette ville nouvelle a modelé une société nouvelle. De quelle façon ?Dans ce domaine, la ville a joué deux rôles très importants. Le premier, c'est qu'elle apermis l'apparition d'une nouvelle catégorie sociale, celle qui a bénéficié des franchises etdes libertés urbaines, la bourgeoisie. Ce qui est important - même si, dans la réalité, il y aune hiérarchie au sein de la nouvelle classe -, c'est que théoriquement les bourgeois formentune société égalitaire.Il faut à cet égard modifier quelque peu l'image que l'on a généralement de la sociétéféodale qui est, elle, une société hiérarchisée comprenant deux catégories de personnes : lesnobles et les non-nobles, les roturiers. Mais, dans la première catégorie, il y avait beaucoupplus d'égalité qu'on ne l'a dit. Dans cette noblesse, classe dominante, le plus important estque seigneurs et vassaux sont, d'une certaine façon, sur un pied d'égalité : un seigneurayant des vassaux pouvait être lui-même le vassal d'un autre seigneur.Et l'acte qui fait entrer les hommes adultes dans la couche supérieure de la féodalité -l'hommage - est une combinaison d'inégalité et d'égalité : le vassal place d'abord ses mainsentre celles de son seigneur, ce qui signe son allégeance et marque la supériorité de cedernier. Mais ensuite, il y a le baiser, preuve de l'égalité des deux hommes. Dans les villes, àl'instar de ce modèle égalitaire noble, vient d'apparaître un modèle égalitaire urbain,bourgeois.Et cela instaurera dans toute la société un modèle qui prendra des formes diverses mais necessera de croître en France jusqu'à la Révolution. On peut dire, par conséquent, que lesvilles ont été le foyer de la démocratie. C'est un point essentiel.Mais il y a un second point : dans les villes s'est développée une institution, égalementfondamentale, très différente celle-là aussi de ce qui existait dans l'Antiquité, l'école. Lechristianisme avait créé des écoles dans ses centres de pouvoir du haut Moyen Age : lesmonastères et les évêchés (écoles monastiques, écoles épiscopales). Mais ce qui apparaît auXIIe siècle, ce sont des écoles urbaines que nous dirions, aujourd'hui, primaires etsecondaires. On les oublie souvent. Elles ont joué, pourtant, un rôle capital. Des étudesmontrent, à l'exemple de Reims au XIIe siècle, une importante scolarisation des enfants,filles comprises.Dans tous les milieux ou seulement dans la bourgeoisie ?Dans tous les milieux urbains.Et la noblesse ?Elle recevait, dans son château fort, une éducation et une instruction différentes : religieuseet militaire. Il s'agissait, au prix d'un très dur apprentissage, de former des guerriers, deschevaliers. Et des chevaliers chrétiens, lecteurs de la Bible. Leur livre de lecture c'était « Lespsaumes ». En ville, les écoles avaient d'autres objectifs. Elles apprenaient aux enfants lalecture, l'écriture, le calcul.Tout cela dans une perspective marchande et économique ?Exactement. Mais pas seulement. Le souci d'une bonne administration était égalementprésent. Le marchand médiéval est un homme qui lit, qui écrit, qui calcule, mais aussi quivoyage et s'informe.Alors les villes sont devenues des foyers d'alphabétisation, d'instruction. Et cela, voyez-vous,a longtemps échappé aux hommes du passé qui ont vu le Moyen Age comme une périoded'obscurité. Certes, il n'a pas tout réalisé, mais il a engendré des processus essentiels etirréversibles vers la démocratie, vers l'instruction généralisée qui sont à la base de la viemoderne. Et je crois que l'alphabétisation lancée par les villes du Moyen Age a été l'une desprincipales raisons du succès de l'Occident à partir des XVe et XVIe siècles. Les Amériques etl'Afrique ne s'étaient pas développées. Entre Inde et Méditerranée, l'Islam, qui avait été unetrès grande civilisation que l'on pourrait dire « progressiste », s'est endormi. Et dansl'extrême Asie, la Chine, la plus grande, la plus populeuse puissance du XVe siècle, n'a pascherché à essaimer, s'est repliée sur elle-même.Le grand enthousiasme pour l'école n'est sans doute pas étranger à la naissancedes universités.La ville a, en effet, suscité la métamorphose des écoles monastiques ou épiscopales où sedispensait, en latin, l'enseignement supérieur. Dès la fin du XIIe siècle vont poindre lespremières universités. Elles resteront peu nombreuses jusqu'au XVe siècle, où elles semultiplient dans tout l'Occident, de Roskilde (Danemark) à Coimbra (Portugal), de Cracovie(Pologne) ou de Prague (Tchéquie) à Saint Andrews (Ecosse) en passant par Bologne, la plusancienne (milieu du XIIe), Oxford, Paris et bien d'autres. Ce réseau intellectuel est trèsimportant. Il constitue une préfiguration de l'Europe unie.L'usage du latin, langue commune des intellectuels, va permettre de fructueuxéchanges.Il ne faut pas exagérer cela. Ce latin-là, éloigné du latin classique, est une langueparticulière, proprement scolaire et intellectuelle, très analogue à ce « pidgin » angloaméricainqui s'impose aujourd'hui dans le monde des affaires, de l'économie et de lapolitique. Et la vigueur avec laquelle les statuts universitaires ont cherché à réprimer chezles étudiants l'usage des langues vulgaires montre bien qu'en fait la population estudiantinepensait, agissait et avait des relations non à travers le latin, mais à travers les languesvulgaires. Et le résultat sera la promotion de ces langues vulgaires à la dignité de langueslittéraires. Les coutumes urbaines, c'est un exemple, sont généralement libellées chez nousen deux ou trois rédactions : latine, française et langue régionale.Une des caractéristiques de la ville du Moyen Age, c'est son enceinte, unepuissante muraille ponctuée de tours et de portes fortifiées.Ces villes, contrairement à celles de l'Antiquité romaine, n'avaient pas de rôle agressif. Ilfallait d'abord protéger les habitants, leurs églises, leurs maisons, leurs entrepôts, leursoutils de travail. Ces gens-là n'étaient pas des guerriers mais des clercs - prêtres, moines etnonnes très nombreux -, des bourgeois, riches marchands possesseurs de belles maisons etd'opulents celliers, des artisans et leurs précieux outillages, et tout un petit peuple.Cette protection, c'était la muraille qui l'assurait. Mais cette muraille - comme touteconstruction monumentale - avait aussi un rôle symbolique. A travers ses murs, sescréneaux et ses tours, mais aussi les clochers de ses églises, ses beffrois, voire, comme enItalie, à San Gimignano ou à Bologne, et comme en France, à Toulouse, les tours « privées »de ses riches bourgeois, la ville médiévale impose une image de puissance et de richesse. Lamuraille est signe de pouvoir. Et il n'est pas étonnant que, au moment où Paris devient lacapitale de la France et où la monarchie française, résidant à Paris, étend son pouvoir àl'ensemble du royaume, le roi Philippe Auguste fasse édifier la grande muraille parisienne quiportera son nom.D'autre part, ces murs délimitent un espace démographique et, à mesure que la populationcroît, il faut les repousser, en construire de nouveaux. Un phénomène qui avait beaucoupimpressionné Dante, qui opposait l'ancienne Florence, où, derrière une muraille restreinte,régnait la moralité, à la Florence nouvelle dont l'espace agrandi devenait celui de ladébauche et de la richesse corruptrice.Mais les murailles, cela coûte cher...L'impact économique est considérable. Plus encore que les palais, les églises et lescathédrales, les fortifications nécessitent des quantités énormes de matériaux, de pierresnotamment, qu'il faut faire venir de plus ou moins loin. Et c'est souvent dans les piresconditions et les pires moments - comme la guerre de Cent Ans - qu'il faut relever unrempart, reconstruire une tour, édifier de nouvelles murailles pour protéger un bourg qu'onvient d'agréger à la ville. On a, alors, moins d'argent, moins de ressources, puisque lesmouvements des armées et les déprédations et les pillages des bandes d'aventuriers,routiers et autres grandes compagnies interrompent les échanges, ruinent le commerce,l'artisanat et le paysan. L'entretien des murailles a été un élément important de la crise desXIVe et XVe siècles.Quant au canon et ses boulets, c'est lui qui signera - mais pas tout de suite - la fin desmurailles et des tours. Mais pas celle des fortifications.Le bourg et la banlieue sont des « inventions » du Moyen Age. A quoicorrespondaient-ils ?Le bourg est malheureusement bien difficile à définir, car le mot est employé dans des sensdifférents selon les régions et les langues. Il est tiraillé entre deux significations principales.L'une est la fortification, le château, le bourg germanique, le burg. L'autre, dont dériveraplus ou moins notre faubourg, décrit un espace, un lieu où des mesures particulièrespermettent le développement d'un certain commerce. Ce bourg-là, en général, dans unpremier temps, est tout proche de la cité, telle qu'elle était aux XIe-XIIe siècles, une citésouvent gouvernée par un comte ou un évêque. Le bourg est né à la même époque, créé parla volonté d'un seigneur, je dirais « nouveau style », un seigneur « sorti du rang » de laféodalité, désireux d'attirer dans certain lieu, pour son intérêt propre, une populationnouvelle d'artisans et de marchands. Pour cela, il fallait séduire, donc accorder desavantages, accepter des « coutumes », des « libertés ». Très tôt la notion de privilèges futassociée aux bourgs et à leurs habitants, les bourgeois. Par la suite, les choses vontchanger. La plupart des cités vont ouvrir leurs remparts, les agrandir, les prolonger pour yinclure le bourg. Du coup, plus ou moins rapidement, le pouvoir va devoir évoluer, separtager entre celui de la cité et celui du bourg. Le seigneur de la ville, comte quelquefois,évêque le plus souvent, va confirmer les libertés de la communauté urbaine, voire enajouter de nouvelles.La banlieue est d'une autre nature. En fait, la ville du Moyen Age est une seigneurie etdispose, à ce titre, d'un pouvoir de commandement : le ban. Ce ban, au départ, est unenotion militaire. Les hommes d'une seigneurie étaient répartis en ban et arrière-ban, un peucomme l'étaient les mobilisables et les réservistes de notre défunte conscription lors d'unedéclaration de guerre. Et la ville exerce donc ce pouvoir de commandement, ce ban, sur lespopulations de la campagne jusqu'à une certaine distance de ses murailles : en gros, unelieue (soit 4 kilomètres) - d'où banlieue. Et parmi les ressources qu'elle tire de la campagnealentour, il y a des ressources fiscales par le prélèvement de certaines redevances. Labanlieue est donc alors un espace juridique et fiscal.Vous évoquez dans vos ouvrages deux catégories sociales aux appellationspiquantes, les « gros » ou « gras » et les « menus ». Qui sont-ils ?Il s'agit d'une distinction assez générale dans les villes du Moyen Age, surtout en Italie.L'évolution de la société urbaine a conduit, au XIIIe siècle, à un amalgame de bourgeois etde non-bourgeois qu'on a appelé le peuple (latin populus), une notion qui s'est structurée endeux ensembles : les « gros » (qu'en Italie on nommait popolo grasso ou grosso) et les «menus », les petits (popolo minuto). Une bonne partie des conflits qui ont eu lieu dans lesvilles au XIIIe et surtout au XIVe siècle ont opposé les « menus » et les « gros ».J'ai cru comprendre qu'une distinction entre ces deux groupes était qu'ils payaientplus ou moins d'impôt.Les « gros », qui dominaient le gouvernement des villes, en profitaient pour s'offrir desexemptions formidables. C'est d'ailleurs une des causes du conflit entre les deux groupes,les « menus » voulant obliger les « gros » à se taxer eux-mêmes. C'est ce qui a fait dire àSaint Louis que les villes étaient de grands centres d'injustice, puisque les plus richespayaient moins d'impôts que les moins riches. Phénomène récurrent.Paris fut la plus grande ville d'Occident. Pourquoi ce succès ?Ce que l'on peut dire d'abord, c'est que la réussite urbaine s'est incarnée pleinement dansParis. La ville a acquis au Moyen Age l'importance exceptionnelle qu'elle a gardée pendantlongtemps et qui fait encore partie de son image et de son mythe. C'est une ville qui a été,véritablement, le centre du monde. Les rois de France ont fait de Paris leur capitale d'unefaçon beaucoup plus nette que les rois d'Angleterre ne l'ont fait de Londres, ou les rois deCastille et des divers pays espagnols ne l'ont fait de Valladolid.Donc il y a eu cette volonté politique de la monarchie française. D'autre part, la prospéritééconomique de la ville a été exceptionnelle. Il est vrai que Paris était située dans une régionfavorable et riche, disposant de bonnes routes et de voies fluviales orientées vers diverspôles économiques (Champagne, Bourgogne, Flandre). Mais le succès tient aussi à deuxfacteurs : le dynamisme spontané des Parisiens d'abord, mais aussi - n'en déplaise aux antiétatiques- la réglementation stricte des corporations voulue et réalisée par Saint Louis. Leprévôt qu'il avait nommé, Etienne Boileau, a publié en 1260 le « Livre des 101 métiers » quiréglementait l'activité de chaque profession, organisant ainsi la prospérité de tous. Cela estconfirmé par l'essor extraordinaire de la démographie parisienne. Les plus grandes villes duMoyen Age, à l'apogée du XIIIe siècle, les flamandes Bruges et Gand, les italiennes Milan,Florence, Gênes et Venise, culminaient autour de 100 000 habitants. Paris en avait 200 000.Il y a là un saut quantitatif impressionnant.Par rapport aux villes actuellement françaises de l'époque, c'est encore plusénorme. Rouen, la plus grande ville après Paris, devait tourner autour de 50 000habitants...Moins, 30 000 ou 40 000. Son importance était liée à l'Angleterre, d'une part, et à Paris,dont elle était l'avant-port, d'autre part.Quel rôle jouait la place publique dans la société médiévale ?C'est le Russe Mikhaïl Bakhtine qui a très bien étudié cet espace de sociabilité qui a vu larenaissance du théâtre. Ce dernier, prospère pendant l'Antiquité, avait été condamnécomme plaisir diabolique par l'Eglise. Ses premiers balbutiements s'expriment lors de la «Fête des fous », puis, vers le milieu du XIIIe siècle, il explose sur les places publiques où l'ondresse ses tréteaux. Et ce renouveau du théâtre trouvera son apogée vers 1276-1280, àArras, l'une des villes les plus actives sur le plan intellectuel, avec le « Jeu de la Feuillée »d'Adam de la Halle. Mais je crois que Bakhtine exagère un peu lorsqu'il fait de la placepublique le lieu où prend naissance l'esprit de dérision qui aboutira à Rabelais et qu'il opposecette place publique, « espace du rire », au monastère, « espace de pleurs ».L'art avait-il sa place dans la ville médiévale ?Il est probable - et je suis heureux de savoir que mon ami Umberto Eco partage mon avis -que les villes ont joué un rôle important dans le développement d'un esprit esthétique. Lebeau n'était pas une valeur bien définie au début du Moyen Age. Il se confondait plus oumoins avec l'utile. Mais le beau se développe, devient une qualité, à partir du XIIIe et audébut du XIVe siècle, que l'on constate dans deux domaines. Le premier est celui duportrait, au début du XIVe, qui met en valeur l'individualité des sujets par la ressemblanceafin qu'on puisse les reconnaître mais aussi souligner la beauté de certaines personnes,surtout des femmes bien entendu.Le second domaine est l'image de la ville. Les gens du Moyen Age, antiécolos à cent pourcent, trouvaient la campagne hideuse, les montagnes affreuses et la mer haïssable. Seule laville était belle. Et cela, pas seulement parce qu'elle apportait la sécurité mais aussi pour desraisons purement esthétiques. C'est une des dernières fonctions, si l'on peut dire, desmurailles, des tours, des portes. Elles sont belles, on les trouve belles. Un des meilleursexemples de cela nous est donné en Italie du Nord et du Centre, la région la plus urbaniséedu XIVe siècle, par le grand peintre siennois Ambrogio Lorenzetti, dans deux oeuvres quimagnifient la beauté de la ville. La première, gigantesque, est constituée de deux fresquesqui ornent les murs du Palais public de Sienne, face à la Grand-Place, la Coquille. Ellesreprésentent « Le bon gouvernement » et « Le mauvais gouvernement », et sont un chantd'amour à la ville en opposant ville et campagne. La seconde oeuvre de Lorenzetti est uneminiature qui se trouve à la pinacothèque de Sienne et qui représente la ville idéale, uneManhattan médiévale qui dresse ses murailles, ses tours, ses portes au bord de la merEt pendant ce temps-là...- Construction Après qu'au début du XIe siècle le monde se fut couvert d'« un blancmanteau d'églises », les châteaux de pierre se multiplient à partir de 1040.- Dans une lettre datée de 1061, le théologien italien Pierre Damien mentionne que le jeud'échecs est déjà connu en Italie. Ce jeu où s'affrontent rois, reines, chevaliers(cavaliers) et rocs (tours) est arrivé en Europe par le biais des Arabes, qui l'avaientdécouvert en Inde.- Union De l'Angleterre et de la Normandie, une des formations politiques les plusoriginales du Moyen Age. Guillaume, duc de Normandie, s'en assure la mainmise, après labataille de Hastings remportée sur Harold, qui lui contestait son droit sur le trôned'Angleterre. La tapisserie de Bayeux célèbre cette victoire.- La première croisade à Clermont-Ferrand, par le pape Urbain II, en 1095. Causesinvoquées : la prise de Jérusalem par les Turcs et la menace qui pèse sur l'empereurchrétien de Byzance. Le pape nourrit aussi l'espoir, après le grand schisme, de réunir lesEglises de Rome et orthodoxe.- Franchises Gênes, Pise et Venise sont, vers 1100, les premières villes à obtenir desfranchises. Il s'agit de chartes qui définissent les droits et privilèges des communes. Parisattendra 1121 pour bénéficier de ce statut.- C'est vers 1112 que Paris prend le pas sur Orléans et devient capitale du royaume deFrance. Saint-Benoît-sur-Loire est évincée par l'abbaye de Saint-Denis, où Louis VI déposesa couronne. L'armée française invente alors son cri de guerre : « Montjoie Saint-Denis ! »- Emasculé L'oncle d'Héloïse, Fulbert, fait mutiler en 1118 le théologien Pierre Abélard,âgé de 39 ans, qui avait épousé en secret sa nièce. Tandis qu'Héloïse prend le voile aucouvent d'Argenteuil, Abélard se retire au monastère de Saint-Denis et entame unecorrespondance passionnée avec son épouse.- Style La reconstruction de l'abbaye de Saint-Denis ordonnée par l'abbé Suger à partir de1132 marque la naissance du style gothique. Diffusion de la technique des vitraux,mise au point en Allemagne.- Guide En rédigeant en 1139 le « Guide du pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle », lePoitevin Aimeri Picaud prend acte de la ferveur croissante suscitée par ce pèlerinage. Mais,en énumérant les hospices, les gîtes d'étape et les auberges des régions traversées, il metaussi au point le premier des guides de voyage.- Une tribu indienne nahuatl, les Aztèques, venue du nord du Mexique, se fixe vers 1168dans une région marécageuse et y fonde Mexico. L'empire maya, plus au sud duMexique, va mourir.- Amour Quelques années après la brûlante passion du « Tristan et Yseult » de Thomasd'Angleterre, Chrétien de Troyes entame vers 1168 la rédaction de « Lancelot du Lac ».Le chevalier y renonce à l'exploit guerrier pour se consacrer à l'aventure amoureuse.- boussole Attestée en Chine dès le Ier siècle de notre ère, la boussole passe en Europepar l'intermédiaire des marchands arabes. Le traité « De ustensilibus », d'AlexandreNeckam, apporte la preuve que les marins européens l'utilisaient dès 1187.- Après avoir fait paver les principales rues de Paris, Philippe Auguste décide en 1190,avant son départ pour la troisième croisade, de protéger la capitale par une enceinte.Il fait aussi construire le Louvre et crée la bannière d'azur à fleurs de lys.- Essor Une petite tribu arrive vers 1197 sur les terres fertiles du bassin de Cuzco, dansles Andes du Pérou méridional. Il s'agit des Incas.- Hégémonie En unifiant la Mongolie en 1204, Gengis Khan inaugure un siècle de raidsqui conduiront les Mongols en Inde, à Pékin, Kiev, Cracovie et jusqu'à Java.- Cocorico On associe la première manifestation du sentiment national français à labataille de Bouvines, remportée en 1214 par Philippe Auguste sur les alliés del'Angleterre. Philippe devient le seul maître en France et gagne le surnom d'Augustus(augmenteur).- Confession : L'examen de conscience auprès du curé de la paroisse est renduobligatoire en 1215 par le concile de Latran, qui sanctionne une christianisation enprofondeur, et fixe le cadre du mariage, exigeant la publication des bans et leconsentement mutuel. Ce concile impose pour la première fois des vêtements et dessignes distinctifs aux juifs.- Tandis que les cycles du « Roman de Renart » accentuent leur discours satirique etmoraliste, Guillaume de Lorris rédige vers 1230 « Le roman de la rose », qui pérennisele code de l'amour courtois.- Monnaie En 1252, Gênes et Florence sont les premières villes à frapper une monnaie enor : le florin. Quatorze ans plus tard, Saint Louis crée l'écu d'or.- Miracles Lorsqu'il s'embarque pour la huitième croisade, Saint Louis bénéficie de lapremière carte marine répertoriée, un portulan gênois. Hélas ! Il meurt devant Tunis. Maisdes miracles s'accomplissent en 1271, sur le passage de son squelette, ramené à Saint-Denis. Cet ascète autoritaire, qui rendait la justice sous un chêne du bois de Vincennes, futcanonisé dès 1297.- Fin d'un rêve Après la défaite de Saint-Jean-d'Acre en 1291, il ne reste plus une ville dePalestine ou de Syrie aux mains des Francs. vingt et un ans après la dernière croisade,cette perte met fin à tout espoir d'un royaume de Terre sainte.- Déménagement La puissance nouvelle du roi de France Philippe le Bel se heurte aupape Boniface VIII. Après la mort de ce dernier, l'élection du protégé de Philippe le Bel,Clément V, entraîne son départ vers Avignon en 1305 et la faillite de la prétention despapes à la suprématie sur l'Occident.Le hit-parade des villes(en nombre d'habitants au début du XIVe siècle)1. Paris : 200 000 (ou un peu plus). Paris est alors la plus grande ville de la chrétienté,loin devant Venise, Florence, Milan (110 000 habitants), Gand, Bruges, Ypres, Anvers etLondres (80 000).2. Rouen et Montpellier : 40 000.4. Toulouse : 35 000.5. Strasbourg : 25 000.6. Lyon et Lille : 20 000.8. Marseille, Nantes et Poitiers : entre 10 000 et 20 000.Des chiffres à prendre avec précaution, faute de recensement individuel. En outre, guerresou pestes changent radicalement la donne : Paris perd 100 000 habitants entre 1410 et1423. Toulouse a 45 000 habitants en 1335, mais 19 000 en 1405, après la peste...• Historien du Moyen AgeVilles : les bourgeois prennent le pouvoirDès 1070, face aux seigneurs des champs, artisans et commerçants des villes selient pour former une « commune » et faire valoir leurs revendicationsLaurent TheisCivilisation rurale, le Moyen Age n'a pas cessé, du début à la fin, de fantasmer sur la ville,dans une vision écartelée entre Jérusalem, cité du Christ, Babylone, lieu de perdition, etRome, qui tient un peu des deux. Pour un peuple de ruraux, la ville constitue un horizonindépassable et irremplaçable, alors même que, pendant plusieurs siècles, elle estquasiment effacée du paysage économique, social et monumental.Or voici qu'à partir du XIe siècle, partout dans un Occident saisi et emporté par lacroissance, elle revit, dopée par le surplus d'hommes qu'elle attire et concentre et derichesses qu'elle échange et produit. Alors aussi, parce que l'écriture est de plus en plusnécessaire aux activités urbaines, des documents, de plus en plus nombreux, témoignentpour nous de l'expansion des villes et du rôle qu'elles conquièrent au sein de la sociétémédiévale. Trois quarts des villes existant en 1500 sont nées, estime-t-on, au cours desquatre siècles précédents, durant lesquels elles ont acquis une personnalité propre. L'imagetraditionnelle des serfs attachés à la glèbe corvéant pour des seigneurs à l'abri dans leursdonjons ou célébrant l'office dans leurs monastères laisse la place aux ateliers et auxboutiques, à la grand-place et à la tour de ville, aux maisons resserrées sur des ruespavées, aux marchandises et à la monnaie qui circulent d'abondance, aux patriciens et auxmendiants qui se côtoient, aux étudiants et aux sergents qui parfois s'empoignent, au tempsqui, horreur pour les clercs, est aussi de l'argent, au travail devenu une valeur. A tout cemonde il faut, pour respirer à l'aise, un air nouveau, celui de la liberté.Pour la conquérir, à partir des années 1070, les « bourgeois » - mot rarement utilisé jusquelà,qui se répand à grande vitesse - se mettent en mouvement. Il s'agit, pour commencer,de limiter et de contractualiser la pression juridique et surtout fiscale exercée, parfoisviolemment, par le seigneur traditionnel, comte ou évêque le plus souvent. Alors, artisans etcommerçants s'organisent, se lient entre eux par serment pour former une « commune » etfaire valoir leurs revendications. L'une des premières qui nous soient connues se produit auMans, en 1070, et échoue, l'une des plus violentes en 1112 à Laon, dont l'évêque Gaudri,réfugié dans un tonneau, est mis en pièces.Les rois, de Louis VI le Gros à Philippe Auguste, pour lequel des milices communalescombattent victorieusement à Bouvines, soutiennent l'émancipation urbaine quand elleaffaiblit les grands féodaux, la combattent lorsqu'elle affecte le domaine royal, pour la bonneet principale raison que la ville recèle les moyens financiers dont la monarchie enconstruction a toujours davantage besoin.Communale ou pas, l'autonomie urbaine se développe dans des formes comparables. Al'extérieur, les bourgeois pèsent dans les choix politiques. Ainsi lorsque, en 1127, il s'agit deremplacer le comte Charles de Flandre, assassiné, le candidat Thierry d'Alsace se tournevers les habitants de Bruges : « Si vous m'élisez au comté, je donnerai à vos marchands lapaix et un libre passage pour leur négoce », autrement dit, une exemption d'octroi, etThierry, en effet, est élu. Au début du XIVe siècle, sous Philippe le Bel, des représentantsdes villes figurent, à côté de ceux du clergé et de la noblesse, dans les assembléesgénérales convoquées par le roi. A l'intérieur de la ville, et parfois sur le modèle des métiers,se constitue une assemblée générale des citadins, dont émanent, par une élection qu'il nefaut pas imaginer démocratique, un conseil de quelques dizaines de membres et un collègede magistrats, peu nombreux, désignés généralement pour un an, qu'on appelle de nomsvariés, souvent consuls ou capitouls dans le Midi et syndics ou échevins dans le Nord. Lesélus sont habilités à fixer et recouvrer l'impôt local, à rendre la justice civile et commercialeet à exercer la police, du moins dans certaines limites.Car d'autres centres de pouvoir parviennent à préserver des droits et des compétencespropres : le prince sur le territoire duquel est implantée la ville, et de qui relève enparticulier la justice criminelle, certains métiers organisés de façon très fermée, comme lesbouchers, et surtout les très nombreux établissements ecclésiastiques qui possèdent desjuridictions et une fiscalité propres. De sorte que bien des pouvoirs se chevauchent,s'entremêlent et se concurrencent, en particulier dans le domaine judiciaire, car amendes etconfiscations rapportent gros.A mesure que la prospérité de la ville s'accroît, que ses institutions se renforcent, lesbourgeois les plus riches - négociants, banquiers, industriels - se concentrent en une castequi accapare à son profit les fonctions municipales, tenant à l'écart et exploitant le reste dela population. Contre ces nouveaux oppresseurs, celle-ci, en période de crise, se révolteparfois. C'est le cas à Metz en 1326, contre les « paraiges », ces groupes dynastiquesurbains qui tiennent la ville. Les gens du commun font aussi appel au roi contre ce patriciatlocal : ainsi, entre 1318 et 1327, sont dissoutes les communes de Sens, Soissons, Laon ouAbbeville, d'autres encore. Ces cités se placent alors au service du roi et s'incorporent dansl'Etat monarchique en construction, prenant l'appellation de « bonnes villes », qui désigneles plus importantes, les mieux gérées, et aussi les plus efficacement fortifiées. En effet, laguerre de Cent Ans, à partir de 1340, confère aux bonnes villes un rôle stratégique dans ladéfense du royaume. C'est alors que le mur de ville devient un élément constitutif del'identité et du paysage urbains. En effet, le roi demande, exige la construction et l'entretiende forts remparts, ce qui est ruineux, en même temps qu'une contribution financièretoujours plus lourde à l'effort de guerre. A la fin du siècle, des « émotions » urbaines sedressent contre les exactions royales : c'est le cas, en 1382, de la harelle de Rouen (cf.encadré) et du mouvement des maillotins à Paris.Le retour de la paix, au milieu du XVe siècle, ouvre une longue période d'épanouissementurbain. Dans les villes, grandes et surtout petites, car en France, vers 1500, celles quicomptent plus de 10 000 habitants ne sont guère plus d'une trentaine, se développe un fortpatriotisme municipal. Les membres du corps de ville, qui se réunissent dans une maisoncommune construite à cet effet, commencent à porter un uniforme distinctif, à fond rouge leplus souvent. En tête des nombreuses processions marchent les magistrats municipaux,suivis des membres des multiples confréries, des représentants des métiers selon unehiérarchie très précise, enfin les bonnes gens regroupés par quartiers. Le clergé, en principe,occupe la première place, mais il est souvent mal vu de la population car les établissementsreligieux, si riches soient-ils, renâclent à prendre leur part des charges collectives et tententde se soustraire à l'impôt local. Seuls les nouveaux ordres prêcheurs et mendiants,dominicains et franciscains, échappent à un certain anticléricalisme, car ils ont su s'intégrerau milieu urbain et populaire dont ils comprennent et partagent les préoccupations.Ainsi va la ville à la fin du Moyen Age, organisme vivant, agité, dont l'importance sociale,culturelle et désormais politique pèse bien plus lourd que sa réalité matérielle etdémographiqueLa harelle (l'émeute) de RouenEn janvier 1382, une ordonnance royale rétablit les impôts que Charles V sur son lit demort et Charles VI à son avènement avaient supprimés. Dans de nombreuses villes, laréaction fut vive. A Rouen, le 27 février, se déclencha une harelle, autrement dit uneémeute. La cloche du beffroi, la Rouvel, sonna le tocsin. Un drapier bedonnant, JeanLegras, fut élu roi d'une saturnale qui tournait Charles VI en dérision. Des percepteurs etdes juifs furent massacrés, des maisons de riches notables pillées. Le 29, toutes lesautorités de la ville, laïques et ecclésiastiques, rétablirent par serment les prétendueslibertés de l'ancien duché de Normandie. Le roi en personne conduisit une dure répression: les meneurs furent exécutés, les cloches du beffroi descendues, la principale portefortifiée fut détruite. Surtout, Rouen perdit son autonomie municipaleEt pendant ce temps-là...- C'est dans une prison de Gênes que le Vénitien Marco Polo dicte, à partir de 1298, lerécit de son long séjour en Asie. Ce « Livre des merveilles du monde », diffusé en 1307,nourrit la connaissance des Occidentaux sur l'Orient, jusqu'à la découverte de l'Amérique.La même année, Dante, exilé depuis 1302 de Florence, entame à Lucques la rédaction de« La divine comédie », en souvenir de Béatrice.- La première représentation de la Passion du Christ sur le parvis de la cathédrale deRouen en 1310 peut être considérée comme l'acte de naissance du théâtre. Il faudraattendre 1402 pour que des comédiens amateurs se regroupent dans une troupe, laconfrérie de la Passion.- En 1317, la justice de Saint-Martin-des-Champs à Paris condamne à mort deux truies quiavaient attaqué des enfants. Considérant les animaux comme des êtres moraux etresponsables, les hommes du Moyen Age instruisaient des procès contre des bêtesaccusées de délit.- Différend Parce qu'il conteste le choix des barons français en faveur de Philippe VI aunom de la loi salique, Edouard III d'Angleterre, petit-fils par les femmes de Philippe le Bel,se proclame roi de France en 1337. C'est le début de la guerre de Cent Ans.- Vins C'est à partir de 1375 que le pinot vermeil de Bourgogne, le morillon d'Ile-de-France et les vins rouges gascons prennent le pas en Europe sur les vins blancs.- Destruction Pendant vingt-cinq ans, de 1380 jusqu'à sa mort, en 1405, le chefturcoman Tamerlan sème la terreur en Inde, en Iran et jusqu'en Anatolie. Il écrase lesOttomans, qui s'apprêtaient à conquérir Constantinople, ce qui permet à cette ville derester byzantine jusqu'en 1453.- La « Trinité » que peint Masaccio vers 1426, dans l'église Santa Maria Novella deFlorence, est la première grande oeuvre qui obéisse aux règles de la perspectivemathématique énoncées par Brunelleschi. Elle affirme l'existence d'un regard centré surl'individu.- En contraignant les Anglais à lever le siège d'Orléans en 1429, Jeanne d'Arc sauve leBerry, dernier bastion de Charles VII. En le faisant sacrer à Reims, elle donne à l'Etatnationla sanction de l'élection divine. Mais Charles VII ne fera rien pour la racheter auxAnglais après son arrestation près de Compiègne. Son supplice à Rouen sert même lamonarchie nationale, qui trouve là une martyre.- Richesses Jacques Coeur les accumule en armant des galères qui commercèrent avec leLevant à partir de 1432. Nommé argentier de Charles VII en 1438, ce fils d'un pelletier deBourges permet la création des « forces royales », embryon de l'armée française.- Imprimé Le fameux Psautier de Mayence, en 1457. Cet incunable est dû au banquierFust, qui avait récupéré, à la suite d'un procès, le matériel de Gutenberg et s'était associéavec un ex-collaborateur de ce dernier. Mais Gutenberg, avant cette date, avait déjàimprimé une Bible dite « à quarante-deux lignes » et un « Calendrier astronomique ».- Louis XI, qui meurt en 1483, rétablit dans ses frontières la France sortie exsangue dela guerre de Cent Ans. Rusé, autoritaire, il fut, selon son chroniqueur Philippe deCommynes, « le plus avisé pour se tirer d'un mauvais pas, le plus humble aussi en paroleset en habits ». Dernier roi médiéval ou premier monarque moderne ? La question n'est pastranchée.- Tapisserie D'après les vêtements des femmes et les techniques de tapisserie, on estimeque le célèbre cycle de « La Dame à la licorne », commandé par la famille le Viste, dateraitde 1485. La facture et la technique laissent penser que l'atelier se trouvait à Bruxelles.- Le cap de Bonne-Espérance est franchi, en Afrique du Sud, par le PortugaisBartolomeo Diaz. On est en 1487. Depuis un siècle, les navigateurs portugais, à larecherche d'or, ont progressivement exploré la côte africaine. Onze ans plus tard, Vascode Gama franchira à nouveau le cap et atteindra l'Inde.- Econduit par les rois du Portugal, de France et d'Angleterre, Christophe Colomb obtientin extremis l'aide d'Isabelle la Catholique. Le 12 octobre 1492, la vigie de la « Pinta »,apercevant une des îles Bahamas, crie : « Terre ». Colomb mourra en 1506, après troisautres voyages transatlantiques, persuadé d'avoir touché le Japon.Paris Rive gauche, rive droite, déjà !Sur la rive droite, le dynamisme artisanal et marchand de Paris. Quant à la rivegauche, c'est déjà le quartier des intellos.Le destin de Paris - ou plutôt celui de son nom - s'est joué sur la plaine de Grenelle(aujourd'hui boulevard du même nom) lorsque Labienus, lieutenant de César - lequelessayait de dompter les Arvernes -, écrase le petit peuple des Parisii commandé par le vieuxCamulogène. La ville des Parisii, peut-être dans l'île de la Cité, peut-être ailleurs du côté deNanterre, se nomme Lucoticia, dont les Romains firent Lutetia, civitas parisiorum, Lutèce,cité des Parisii. Le Moyen Age oublie Lutèce, bon pour une petite ville sans ambition, et neretient que Paris, un mot qui claque haut et ferme. Puis passent les Huns à qui Geneviève(née à Nanterre) refuse l'entrée. Arrivent alors les Francs et Clovis, qui se fait enterrer sur lamontagne Sainte-Geneviève. Ensuite passent et repassent, pillant et massacrant, lesVikings. Charles le Simple les calme en leur offrant un duché qui deviendra la Normandie.La paix revenue, Paris jette peu à peu les bases de sa grandeur à venir. De part et d'autrede l'île de la Cité, forteresse centre des pouvoirs civil et religieux, se développe cette «nébuleuse suburbaine » qui, souligne Jacques Le Goff, caractérise le paysage urbain des XIeet XIIe siècles. Sur la rive droite de la Seine se forment quelques bourgs, à l'allure plutôtrurale, autour de l'abbaye Saint-Germain-l'Auxerrois ou de l'église Saint-Martin-des-Champs. Mais, au bord du fleuve, sur la grève (future place de Grève, puis de l'Hôtel-de-Ville), naît un quartier nouveau, préfiguration du marché très actif que va devenir Paris. Ontrouve là des mariniers, mais aussi de nombreux bouchers et poissonniers, mi-marchands,mi-artisans, qui tiennent marché sur la grève. D'autres viendront à leur tour, artisans etmarchands drapiers. Le quartier prospère, investit. Et des monuments viendront rendrecompte de cette prospérité exemplaire : l'église Saint-Jacques-la-Boucherie, hommagereconnaissant de riches bouchers parisiens. Il en reste le clocher (la tour Saint-Jacques).Hélas, elle n'est pas d'époque, François Ier l'a fait reconstruire, heureusement façongothique.Sur la rive gauche, ce sont des bourgs plutôt ruraux et un peu endormis qui se sontconstitués autour d'établissements monastiques : Saint-Germain, le plus ancien et le plusimportant, né autour de la fameuse abbaye dont le clocher fortifié témoigne des rudesses dutemps ; Sainte-Geneviève, sur sa colline, à peine un village, entre vignes et jardins ; Saint-Marcel, enfin, lui aussi peuplé de vignerons, mais également de tanneurs, qui traitent leurspeaux dans les eaux de la Bièvre. Ce quartier-là, pour s'animer, attendra les étudiants, lescollèges et l'université.La Sorbonne : collège pour 26 théologiens pauvresEt les intellectuels, autre « invention » du Moyen Age, sous l'influence d'Aristote,redécouvert grâce aux Arabes d'Espagne. C'est ainsi que l'on verra défiler sur cette rivegauche des « grosses têtes » de toutes obédiences. Presque toutes religieuses, mais librescependant, philosophiques, en coquetterie parfois avec des hiérarchies aux lunettesopaques. Venues s'instruire, instruire, penser, ces têtes-là se nommaient Pierre Abélard,Robert de Sorbon, Albert le Grand, Roger Bacon ou Thomas Becket, saint Bonaventure ousaint Thomas d'Aquin (trente ans à Paris).En créant pour vingt-six théologiens pauvres, en 1257, un modeste collège doté sur sesbiens et avec un coup du pouce royal de Saint Louis, Robert de Sorbon ouvrait une sorte deboîte de Pandore dont s'échappait la pensée pour se frotter au monde extérieur et s'yvivifier.A partir du XIVe siècle, il y eut à Paris environ 10 000 étudiants, des maîtres, desprofesseurs et des recteurs. L'université de la Sorbonne était née et sa réputation fera letour du monde.Encore un détail sur Paris. Evaluer une population du Moyen Age est une tâcheparticulièrement ingrate pour l'historien sans recensement individuel national. Dans lemeilleur des cas, des agents du fisc recensaient les « feux », c'est-à-dire les foyers. Maisqu'est-ce qu'un « feu » : un couple avec un enfant ou une veuve avec six enfants et unegrand-mère ?Pour Paris en 1328, on connaît le nombre de « feux » : 61 098. Qu'en déduire ? Si l'onmultiplie ce chiffre par 3 habitants on obtient une population de 183 294 personnes ; par 3,5: 213 843 ; par 4 : 244 394 ; par 5 : 305 490. N'en jetons plus.Les gens sérieux que sont les historiens retiennent une petite moyenne prudente : entre 200000 et 210 000, voire, selon certains, 240 000 habitants. Ces chiffres font de Paris la plusgrande ville de la chrétienté (les grandes rivales, Venise, Florence, Milan, sont créditées de110 000 habitants)Tavernes, « bordeaux »... Le triomphe du sexeAu Moyen Age, ni l'Eglise ni même la foi, pourtant si profonde, n'ont pu bannir le sexe, lesexe non légitime alors, c'est-à-dire hors mariage. Comme le souligne Jacques Le Goff, lemilieu urbain, et spécialement le milieu bourgeois, est essentiellement masculin. Il y a,derrière les murailles, tout un peuple de jeunes hommes non mariés, voire non mariables :les apprentis, les valets, les manouvriers, les pauvres, mais aussi ceux qu'on appelait alorsles « jeunes fils », progéniture de bourgeois et ancêtres de nos « blousons dorés », maisencore les écoliers et tant d'autres clercs, tonsurés et par force célibataires.Quant aux femmes, les plus fortunées - ou les plus chanceuses - trouvaient très tôt un mari.Les autres - servantes, filles de cuisine, lingères ou fileuses - tardaient souvent à se caser.Officiellement du moins. Certaines, travail fini, vont rire et s'amuser dans les tavernes, où seretrouvent toutes les classes de la société, et notamment les joyeux lurons à la recherche detout ce que condamne l'Eglise : la boisson, le jeu et les filles. Ce que confirme François Villon- qui dans ce domaine est expert - dans sa « Ballade de bonne doctrine à ceux de mauvaisevie ». Après avoir énuméré quelques types d'asociaux, les « pipeurs » (tricheurs), leshasardeurs de dés, les « tailleurs de faux coins » (faux monnayeurs), les parjures et autreslarrons, il conclut ainsi son premier couplet :« Où s'en va l'acquêt, que cuidez ?[Où va le profit, que pensez-vous ? ]Tout aux tavernes et aux filles. »Et les filles, il en connaissait le petit écolier, des légères et des moins légères : la belleGautière, qui fréquentait les étudiants, Blanche la Savetière, femme ou maîtresse d'unsavetier, la gente Saucissière, femme ou employée d'un charcutier, Guillemette laTapissière, Jeanneton la Chaperonnière, et Catherine la Boursière, respectivement femmes,maîtresses ou employées d'un tapissier et de fabricants de chaperons (bonnets) et debourses. Sans compter Marion l'Idole, ou Marion la Peautarde, prostituées professionnelles,comme l'était sans doute la Grosse Margot - à moins qu'elle ne fût une enseigne, le débatn'est pas tranché -, dont Villon feint d'être l'amant souteneur qui accueille puis reconduit lesclients :« S'ils payent bien, je leur dit que bien stat [ça va bien]« Retournez ci, quand vous serez en ruit [rut]En ce bordeau où tenons notre état. »Une voie de Paris, sans doute par pudeur, a habilement modifié son identité véritable : c'estla rue du Petit-Musc, dans le 4e arrondissement. Au Moyen Age, cette ruelle sombre etpropice abrite, la nuit, les amours tarifées de pauvres filles et s'appelle, avec simplicité, larue « Pute y musse » (« musser » : se cacher).Et nombre de ces pécheresses vieillissantes tombant dans la mendicité, l'évêque de Paris,Guillaume d'Auvergne, fonde en 1226 à leur intention, hors les murs, un couvent des Filles-Dieu que Louis IX, futur Saint Louis, dote et où il fait entrer 200 repenties. Sous la menaceanglaise, en 1360, on transfère le couvent à l'intérieur des murailles, rue du Caire (elleexiste toujours)... pas bien loin de la cour des Miracles, aujourd'hui rue Pierre-Lazareff. Leproblème de la prostitution préoccupait le bon roi, qui décide en 1254 de redresser la barrede la moralité en expulsant des villes et villages les « femmes folles » et les « ribaudescommunes ». Deux ans plus tard, marche arrière : le roi doit se contenter de faire parquerles prostituées dans certaines rues ou certains quartiers. A Paris, près de Notre-Dame (ruede Glatigny), sur le Petit-Pont qui dessert la Cité au bout de la rue Saint-Jacques, sur lesrives de la Seine, notamment autour du port au foin (rive droite). En 1268, autre tentative :Saint Louis s'attaque, sans succès, aux étuves ou plus exactement aux étuveurs, tenanciersde ces bains publics et mixtes, qui ne sont pas sans évoquer certains de nos instituts demassage thaïlandais. Ce n'était pas la relève des thermes à la romaine, oubliés depuis bienlongtemps, mais des établissements nouveaux où, dans de grands baquets de bois remplisd'eau chaude, se prélassent, voire se mignotent sans façon, hommes et femmes. Cettemode, urbaine par définition, est accueillie avec une immense faveur, notamment par lesbourgeois. A Paris, en 1290, on compte déjà vingt-sept étuves. Et le phénomène gagne deproche en proche : Provins, Troyes, Châlons (en Champagne), Sens, puis Auxerre, Chartres,Orléans, Beauvais, Soissons, Laon, Reims, Amiens, puis Rouen, Caen, Le Mans, Strasbourg(onze « bains » en 1350).Cette industrie du plaisir de l'eau tourne souvent au « bordeau » (bordel), comme le dit sibien François Villon. Et les filles d'étuves, comme leurs clients d'ailleurs, ont douteuseréputation. Sous l'effet des malheurs du temps - guerres et famines -, la prostitutionrecrute, les étuves se multiplient et les lupanars se banalisent et même - notamment dans leMidi - s'institutionnalisent, devenant des « services publics » où les bourgeois peuventenvoyer leurs « jeunes fils » se faire déniaiserCathédrales : La contagion ogivaleAu Moyen Age, le gothique ne se pose pas en successeur de l'art roman, maisplutôt en rival. Une architecture révolutionnaire qui naît vraiment au XIIe siècle.Frédéric LewinoTudieu, quelle mortification pour nos cathédrales ! Etre traitées de gothiques ! Voilà quatresiècles que cela dure. Depuis que Giorgio Vasari, peintre, architecte et historien du XVIesiècle, disciple de Michel-Ange, écrivit que ces édifices « sans proportion » relevaient d'unart barbare, de « Goths ». Ce mépris se perpétue durant de nombreux siècles, mêmeMolière se moque des « hideurs monstrueuses ». Il faut attendre les romantiques et surtoutVictor Hugo pour que la cathédrale gothique, « cette oeuvre totale », gagne ses lettres denoblesse.Rien n'incarne plus admirablement l'identité française que la cathédrale ogivale. Ne naît-ellepas au coeur du royaume, à Sens, à Saint-Denis, à Paris, voilà neuf siècles ? Puis elle gagnele reste du pays avec la même ardeur conquérante que celle des Capétiens. Au Moyen Age,cette architecture révolutionnaire est donc qualifiée d'« opus francigenum ». A la manièrefranque !Pourtant, le temps des cathédrales ne débute pas avec le gothique, comme on pourrait lepenser. Depuis l'an mil, la France est en pleine reconstruction religieuse après lesdévastations des Vikings. Des dizaines de cathédrales, des centaines d'églises et d'abbayess'élèvent dans un nouveau style qui fait fureur, le roman. Vers le milieu du XIIe siècleseulement, le gothique éclot au sein de cette activité fiévreuse, se posant davantage en rivaldu roman qu'en successeur. Le gothique est une architecture urbaine destinée à accueillirl'allégresse religieuse du peuple, alors que le roman appartient aux monastères pour abriterle recueillement ascétique.Ce « jaillissement de la glèbe féconde », comme l'écrit Charles Péguy, a pour procréateursquelques prélats visionnaires. A commencer par Henri Sanglier, archevêque de Sens, qui estpeut-être le premier à introduire l'arcade ogivale dans une cathédrale, celle de Sens (1130).Mais l'édifice conserve encore la sobriété massive du roman. Simon de Vermandois, évêquede Noyon, puis Gautier de Mortagne, évêque de Laon, lui emboîtent prudemment le pas.Mais le véritable inventeur de l'art ogival, celui qui offre au monde le premier édificereligieux resplendissant de grâce et de lumière, celui qui ose jongler avec les audacesarchitecturales, c'est l'abbé Suger. Cet érudit, compagnon d'étude du roi Louis VI, régent duroyaume de France lors de la deuxième croisade, décide en 1137 de reconstruire l'abbayecarolingienne de Saint-Denis, qui sera la basilique actuelle. Il désire la remplacer par unvaste palais de prière digne d'un Dieu glorieux. Pour cela, il exige de son architecte, restéanonyme, un choeur et une nef immenses laissant pénétrer la lumière à flots. Il veut de l'or,des vitraux, des sculptures et des reliques rapportées de Terre sainte. « Qu'on démolisse lechoeur et qu'on le refasse avec de grandes fenêtres. De la lumière, un embrasement delumière ! Que les objets du culte resplendissent », écrit-il. Pour la première fois, des vitrauxcolorés ornent les fenêtres. Lors de la consécration du choeur, le 11 janvier 1144, tous lesdignitaires présents, y compris le roi, sont saisis par l'impressionnante splendeur des lieux.En repartant pour leur diocèse, les évêques de France sont bien décidés à imiter l'abbéSuger.La graine gothique est, dès lors, semée. En 1163, l'évêque Maurice de Sully lance laconstruction de Notre-Dame de Paris. La France se couvre de chantiers employant desmilliers d'artisans. En seulement deux siècles, quatre-vingts cathédrales, mais aussi cinqcents vastes églises et des dizaines de milliers de simples églises paroissiales jaillissent versles cieux. La contagion ogivale s'étend très rapidement à l'Angleterre (en 1174, Guillaumede Sens reconstruit le choeur de la cathédrale de Canterbury) et à l'Allemagne. L'Occidentchrétien est devenu un énorme chantier, déployant un effort bien supérieur à celui desEgyptiens pour bâtir les pyramides.Mais la seule flamme épiscopale n'aurait pu alimenter cet embrasement gothique. Ce dernierse nourrit d'un concours de circonstances presque... divin. A commencer par la présence ducalcaire lutécien sous le bassin parisien, qui permet de tisser la dentelle de pierre propre augothique. Tout aussi importante se révèle la réforme grégorienne de la fin du XIe siècle quidélivre l'évêque de la férule royale. Le voilà donc maître incontesté de sa ville, pouvantimposer ses projets architecturaux et ses goûts artistiques. Enfin, pour ne rien gâcher, delongues périodes de paix civile et d'immenses progrès agricoles assurent une prospéritéindispensable à l'édification de tels ouvrages.La découverte de la pierre angulaireMais, surtout, il ne faut pas oublier le rôle essentiel joué par les croisades. A plusieurs titres,d'ailleurs. En partant pour Jérusalem, la noblesse française laisse le champ libre àl'émergence d'une bourgeoisie citadine qui participe pleinement au financement descathédrales. Ensuite, les innombrables reliques rapportées de Terre sainte et deConstantinople attirent dans les cathédrales où elles sont exposées de nombreux pèlerins etdonateurs. Mais, plus capital encore, les maçons et tailleurs de pierre qui accompagnent lescheval