(D'après un article paru en 1836)

 

LES ÉCOLES DE CHARLEMAGNE
(D'après un article paru en 1836)

Ce ne fut pas seulement par les armes que Charlemagne combattit la barbarie ; elle était pour lui un adversaire constant et redoutable qu'il rencontrait partout aux frontières comme au sein même de ses vastes Etats.

Ce fut contre elle qu'il eut à lutter toute sa vie. Au milieu de ses guerres continuelles, dans l'intervalle de ses expéditions lointaines, il trouva le temps d'organiser un administration régulière et vigilante qui rétablit l'ordre dans son immense empire ; il y attira à grands frais les hommes renommés de tous les pays, et y fonda des écoles célèbres qui répandirent quelques lueurs au milieu des ténèbres de ce temps.

Mais on a répété trop souvent que ce grand homme était resté étranger aux sciences qu'il avait protégées, qu'il était dépourvu de toute instruction et n'avait pas même su lire. L'historien Eghinard, qui fut son secrétaire, assure qu'il avait au contraire étudié sous Pierre de Pise, sous Alcuin le Saxon, homme d'une science universelle et sous la direction duquel il donna beaucoup de temps et de travail à la rhétorique, à la dialectique, et surtout à l'astronomie. Il étudiait aussi le calcul et observait le cours des astres avec une curieuse et ardente sagacité. Il s'essayait à écrire, ajoute son historien, et portait d'habitude sous son chevet des tablettes, afin de pouvoir dans ses moments de loisir s'exercer à tracer des lettres ; mais ce travail ne réussit guère ; il l'avait commencé trop tard.

C'était un talent bien rare alors que celui d'écrire. Une de ses occupations favorites était de corriger les manuscrits. La veille de sa mort, il avait encore retouché soigneusement avec des savants grecs et syriens, les Evangiles de saint Marc, de saint Luc et de saint Matthieu. Passionné pour les cérémonies romaines et le chant grégorien, il s'appliquait à la musique sacrée avec la même ardeur ; il se piquait de faire sa partie au lutrin, chantant d'ordinaire à demi-voix et en coeur. Il instruisait les clercs lui-même et se montrait fort sévère pour les moindres fautes. Il donnait le signal, battait la mesure avec une baguette, et marquait d'ordinaire par un son guttural la fin de chaque morceau.

Charlemagne visitait souvent les écoles qu'il avait fondées, il interrogeait lui-même les élèves et lisait soigneusement leurs compositions. Voici ce qu'en rapporte le moine de Saint-Gall, annaliste latin du IXesiècle :

« Lorsqu'après une longue absence le roi victorieux revint en Gaule, il se fit amener les enfants qu'il avait confiés au docte Clément, et voulut examiner lui-même leurs lettres et leurs vers. Ceux de moyenne et de basse condition présentèrent des oeuvres au-dessus de toute espérance ; les nobles, d'insipides sottises. Alors le sage roi imitant la justice du juge éternel, fit passer à sa droite ceux qui avaient bien fait, et leur parla en ces termes : « Mille grâces, mes fils, de ce que vous vous êtes appliqués de tout votre pouvoir à travailler selon mes ordres et pour votre bien. Maintenant efforcez-vous d'atteindre à la perfection, et je vous donnerai de magnifiques évêchés et des abbayes, et toujours vous serez honorables à mes yeux. »

Ensuite il tourna vers ceux de gauche un front irrité qui troubla leurs consciences ; il leur lança avec ironie cette terrible apostrophe : « Vous autres, nobles, vous, fils des grands, délicats et jolis mignons, fiers de votre naissance et de vos richesses, vous avez négligé mes ordres, et votre gloire, et l'étude des lettres, vous vous êtes livrés à la molesse, au jeu, et à la paresse ou à de frivoles exercices. »

Après ce préambule, levant vers le ciel sa tête auguste et son bras invincible, il fulmina son serment ordinaire : « Par le roi des cieux, je ne me soucie guère de votre noblesse et de votre beauté, quelque admiration que d'autres aient pour vous ; et tenez ceci pour dit, que si vous ne réparez par un zèle vigilant votre négligence passée, vous n'obtiendrez jamais rien de moi. » »