Exposition

EXPOSITION: "Trois écritures, trois langues"

Mme Svetlana Avramova, de l'ambassade de Bulgarie à Bruxelles, nous a communiqué la matière d'un sujet qui illustre parfaitement notre dossier sur la fraternité des langues. Il s'agit d'une exposition faisant l'objet d'un projet du Ministère de la Culture de la République de Croatie: "Trois écritures, trois langues".

L'exposition "Trois écritures - trois langues", pierres gravées, manuscrits anciens et publications croates à travers les siècles constitue la présentation la plus vaste et la plus détaillée jamais réalisée sur l'art de l'écrit croate depuis le Haut Moyen Age jusqu'au début du XXème siècle

Les Croates se servirent dès les débuts de leur histoire de plusieurs écritures et langues. Une grande partie des pièces exposées concerne l'écriture glagolitique, la plus ancienne des écritures slaves. L'écriture glagolitique fut utilisée en Croatie dans la vie publique et privée jusqu'au XXème siècle, en tant qu'expression et symbole de l'identité culturelle croate, mais elle resta une exception dans le monde slave.
Il existe un grand nombre de théories sur la façon dont cette écriture fut créée; la plupart des spécialistes considèrent qu'elle vit le jour à la faveur de la mission confiée aux saints slaves Cyrille et Méthode au IXème siècle, et poursuivie par leurs disciples. Les premiers textes glagolisants furent écrits en slavon de rédaction croate et relevaient uniquement de la liturgie. Au cours des siècles, ces textes accueillirent de plus en plus d'éléments de la langue populaire.
parallèlement, les Croates utilisaient l'alphabet cyrillique, dont les signes acquirent avec le temps des formes caractéristiques sous ces latitudes, où son évolution emprunta une voie particulière.
Les plus anciens monuments linguistiques en caractères latins datent du début du IXème siècle, au cours du processus de christianisation. Le latin, langue de la littérature (riche création des "latinistes croates"), fut utilisé dans la vie privée et publique (par exemple au Parlement croate) jusqu'au milieu du XIXème siècle. A partir du XIIIème siècle, de plus en plus de textes en langue croate sont rédigés en écriture latine, qui devient à la fin du XVIIIème siècle l'écriture officielle de la Croatie.

Cette exposition du Ministère de la Culture de la République de Croatie a été présentée une première fois à Berlin (Staatsbibliothek zu Berlin - Preussischer Kulturbesitz, du 26 avril au 8 juin 2002). Le dépositaire du projet est la Bibliothèque Nationale et universitaire de Zagreb. Cette exposition offre aux spécialistes une solide collection scientifique, et au grand public un panorama clair et complet, avec environ 250 pièces qui, en trois écritures et trois langues, embrassent une période de mille ans.

Trois écritures - trois langues

Ainsi que le considèrent la plupart des spécialistes contemporains, c'est au milieu du IXème siècle que saint Cyrille créa l'écriture glagolitique afin d'accomplir sa mission de christianisation des Slaves de Moravie. Les signes glagolitiques ne rappellent aucun autre alphabet connu. Parallèlement, l'écriture cyrillique, avec pour source l'alphabet grec oncial, se développait dans l'Empire bulgare à la faveur d'un long processus historique. Dans un premier temps, ces deux écritures furent utilisées de façon parallèle mais, au fil des années, l'alphabet cyrillique prit entièrement le dessus sur l'alphabet glagolitique chez les orthodoxes (Russes, Biélorusses, Ukrainiens, Serbes, Bulgares, Macédoniens, Monténégrins). Parmi les Slaves catholiques (Polonais, Tchèques, Slovaques, Slovènes) en revanche, les deux écritures slaves furent détrônées au Moyen Age par l'alphabet latin. Seuls les Croates catholiques utilisèrent parallèlement ces trois écritures, souvent ensemble (sur un même document), jusqu'à une période assez récente. Ces trois écritures étaient sur un pied d'égalité, utilisées indifféremment pour transcrire trois langues. Ainsi, elles apparaissent diversement combinées, par exemple:

• GLAGOLITHIQUE - SLAVON / CROATE• CYRILLIQUE - SLAVON / CROATE• LATINE - LATIN / CROATE

 

Les manuscrits et les livres imprimés recèlent de nombreux exemples de ces six combinaisons. Dans la plupart des cas, une des variantes domine, mais bien souvent on trouve une langue dans deux écritures, deux langues dans deux écritures, ou encore une langue dans trois écritures.

Trois écritures

L'écriture glagolitique - En accueillant l'écriture glagolitique, la Croatie adopte également le slavon. Au cours de son évolution séculaire, cette langue connut une variante dite "slavon de rédaction croate", dans laquelle on écrivit et imprima des textes religieux jusqu'au XXème siècle. Dans les affaires publiques, la langue populaire croate pénétra très tôt dans la littérature glagolitique, et l'écriture glagolitique entre peu à peu dans tous les domaines de la vie privée. Les caractères carrés de l'écriture glagolitique croate constituent sa particularité. L'intérêt pour l'écriture glagolitique connaît depuis quelques années un regain. Aujourd'hui, elle est enseignée aux quatre coins de la Croatie comme matière facultative dans les écoles primaires.

L'écriture cyrillique - Les premiers monuments linguistiques en caractères cyrilliques conservés jusqu'à nos jours, datent, à l'instar des documents glagolitiques, du XIème siècle. Outre nombre d'autres spécificités orthographiques, l'écriture cyrillique croate possède aussi des caractères carrés. Elle fut utilisée dans la vie publique jusqu'au XIXème siècle.

L'écriture latine - Vers l'an 800, le duc Viseslav fit graver, en latin et en écriture latine, son nom et une inscription pieuse sur une cuve baptismale. Cette dernière constitue le plus ancien monument linguistique croate conservé, qui fut suivi par d'autres inscriptions relatives aux ducs et aux souverains, actes, statuts de villes et communes, etc. Jusqu'à la fin du XIIIème siècle, l'écriture latine fut utilisée uniquement pour les textes en latin, puis pour la langue croate à partir du XIVème siècle.

Littérature plurilingue

Ces trois écritures et trois langues fournirent ses assises à la culture plurilingue croate. Or, il faut bien noter que cela ne signifie pas que ces langues et écritures étaient compartimentées, séparées les unes des autres. En effet, les six combinaisons mentionnées plus haut coexistaient, et leur cohabitation n'influa pas seulement les érudits mais aussi sur les gens ordinaires, contribuant à faire régner la tolérance dans la culture linguistique et de l'écrit.

Le slavon - Au Moyen Age, dans les territoires croates uniquement, il était une langue sacrée, l'une des langues de l'Eglise. Cependant, avec le temps, il connut des changements: plus le croate s'éloignait du slavon, plus les copistes et les imprimeurs étaient hésitants. Ainsi vit-on très tôt y pénétrer des croatismes qui nous donnent de précieux renseignements sur l'origine des manuscrits et livres imprimés.
Le premier livre croate fut imprimé en slavon et en écriture glagolitique le 22 février 1483, mais aucun des exemplaires conservés ne comporte la page portant les données sur l'imprimerie et le lieu d'impression.

Le latin - Le territoire de la Croatie faisait jadis partie de l'Empire romain. Lorsque les Croates s'y installèrent, au VIème siècle, ils trouvèrent dans les villes du littoral adriatique une population qui parlait le latin. Avec la christianisation, les Croates adoptèrent le latin qui éatit pratiqué par la noblesse et le clergé. Durant tout un millénaire, le latin fut utilisé dans la vie privée et publique: depuis l'inscription de la cuve baptismale du duc Viseslav (vers l'an 800), jusqu'au milieu du XIXème siècle, lorsqu'il cessa d'être une langue officielle. Le latin était aussi la langue des sciences et de la culture. LA poésie croate en latin à l'époque de l'Humanisme et de la Renaissance constitue (avec les "latinistes croates") à l'échelle européenne une contribution fondamentale aux valeurs culturelles de ce siècle. Le premier livre croate imprimé en latin est un recueil de poésies que le poète de Sibenik Juraj Sisgoric publie sous le titre "Elegiarum et carminum libri tres" (Venise, 1477).

Le croate - Les premiers monuments linguistiques conservés datent du XIème siècle, pour les documents en écriture glagolitique et cyrillique croates, et du XIVème siècle pour ceux en caractères latins. Le premier livre imprimé en croate est le Lectionnaire de Bernardin de Split (Venise, 1495). Vingt-six ans plus atrd, en 1521, est publié également à Venise le premier chef-d'œuvre de la poésie croate: le poème épique Judith du Splitois Marko Marulic. La Croatie avait se développer sur son sol plusieurs foyers culturels, qui donnèrent le jour à trois langues littéraires, à partir des trois dialectes du croate.
Au XIXème siècle, l'un d'eux fut choisi comme fondement d'une langue littéraire standard, unique et commune à tous les locuteurs du croate: il s'agissait du parler de Dubrovnik, orthographié selon les règles fixées par Ljudevit Gaj.