« UNE ENNEMIE LOYALE.... »

« UNE ENNEMIE LOYALE.... »

 

ANNE DE BOURGOGNE, DUCHESSE DE BEDFORD

 

Dans toute guerre, on a devant soi des ennemis qu’il faut combattre car le devoir l’exige. Mais il en est parmi eux que l’on estime parfois, et que l’on respecte quand des raison précises, de caractère hautement humain et moral l’imposent à la conscience. De tels cas de sympathie naturelle ont, à toutes les époques, laissé des traces dans l’histoire. Mais il semble qu’au XVème siècle où les mœurs chevaleresques imprégnaient encore les pensées, c’est dans les luttes inexorables de la guerre de Cent Ans que l’on retrouve les exemples les plus significatifs d’un tel sentiment dans les mentalités guerrières.

 

 

Un cas typique de ce trait de noblesse s’observe dans les rapports connus de deux grands guerriers de l’époque, appelés par leurs missions respectives à se combattre en permanence. Il s’agit de l’Anglais John Chandos et du Français Bertrand du Guesclin. L’histoire de leurs luttes est émaillée des marques de générosité trouvant leur source et leur raison dans la haute estime, fort justifiée, qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre. Des épisodes célèbres nous le rappellent.

 

Une autre trace éloquente de ces mêmes dispositions nous est offerte dans les récits des rapports qu’eurent, dans les mêmes conditions de lutte, deux autres guerriers célèbres. Le premier est John Talbot, surnommé « le bouclier de l’Angleterre ». Le second est le merveilleux compagnon de Jeanne d’Arc, Jean Poton de Xaintrailles. On retrouve entre eux les mêmes échanges de bons procédés, dans le même esprit courtois qu’entre Chandos et du Guesclin. Aussi, quand le 13 Juin 1453, sur le champ de bataille de Castillon, Talbot tomba, à l’âge de 80 ans sous la lance de Jacques de Chabannes... le coup de lance qui marquait le point final de la guerre de Cent Ans, Xaintrailles en fut endeuillé, bien que son ennemi ait ainsi connu la plus belle mort qui convienne à un grand guerrier.

 

Ces deux exemples prestigieux témoignent des sentiments élevés qui régnaient sur la société médiévale du XVème siècle. Mais les guerriers n’étaient pas les seuls à en revendiquer le privilège. De grandes dames du temps en furent tout autant imprégnées. L’histoire en témoigne avec éclat, notamment en révélant l’attitude d’une haute noblesse d’âme qu’eut vis-à-vis de Jeanne d’Arc, celle qui pouvait à bon droit se considérer comme sa pire ennemie : Anne de Bourgogne, duchesse de Bedford. En examinant objectivement le fond de la situation historique du moment, on retrouve en effet les raisons logiques qui pouvaient inspirer à la duchesse un sentiment de mortelle animosité pour la Pucelle.

 

 

 

Des raisons graves d’être l’ennemie de Jeanne

 

En premier lieu, Jeanne d’Arc était le soutien providentiel de Charles VII, sur qui pesait la lourde responsabilité de l’attentat du pont de Montereau où Jean-sans-Peur, le père de la duchesse, était tombé sous la hache de Tanneguy Duchâtel, le 10 Septembre 1419. On imagine la dose de haine que peut susciter un sentiment filial en pareil cas....

 

Ensuite, c’est encore Jeanne d’Arc qui, par sa guerre victorieuse, avait ruiné à jamais le rêve fameux de Philippe-le-Bon, frère de la duchesse. Cet ambitieux effréné prétendait restaurer aux dépens de la France le vieux royaume de Lotharingie qui eut fait de lui le premier souverain d’Europe. Enfin, par les succès militaires foudroyants de la levée du siège d’Orléans et des quatre batailles du val de Loire, écrasant deux armées anglaises, et bien plus encore par le sacre de Reims, ce grand acte politique dont elle fut l’unique artisan, Jeanne d’Arc brisait l’effort de guerre du mari de la duchesse, le duc de Bedford, au moment même où il allait atteindre le but de sa conquête.

 

Ainsi,  il semblait exister entre Jeanne d’Arc et la famille de la duchesse comme un sort maléfiques les vouant à une inimitié mortelle.

 

Pourtant, dans la délicate sensibilité de son cœur féminin, Anne de Bourgogne se défendait difficilement d’une secrète attirance vers cette jeune héroïne de dix-sept ans dont la vaillance éblouissant son siècle, avait sauvé par les armes son pays d’une ruine imminente. La noblesse de Jeanne trouvait dans toute âme noble des résonances profondes. L’âme d’Anne de Bourgogne, héritée de son illustre grand-père Philippe-le-Hardi, le jeune héros de Poitiers (1), était de celles-là.

 

Par contre, si brillante que soit cette épopée féminine unique dans l’histoire, Anne de Bourgogne ne pouvait se laisser gagner par son sentiment de sourde admiration. Jeanne d’Arc, on en parlait beaucoup autour d’elle. Son frère, son mari, premières victimes de la jeune paysanne ignorante, disaient avec une conviction impressionnante qu’elle était une débauchée. Pour les soldats anglais et bourguignons qui l’avaient affrontée sur les champs de bataille, cet étrange pouvoir surnaturel qui, à la seule vue de son étendard, paralysait les plus braves et lui ouvrait les voies de la victoire, lui venait du diable avec qui elle était en commerce permanent. Tout le monde autour de la duchesse partageait cet avis avec une certitude profonde... et communicative!

 

Dans un tel climat de trouble et d’incertitude où le cœur sensible de la duchesse se trouvait pris entre les élans de son sentiment inavoué et les puissantes influences familiales et extérieures, il fallut l’une de ces vicissitudes de l’histoire que l’on appelle les hasards de la guerre, pour qu’un jour maudit le destin mette le sort de Jeanne à la merci de son ennemis. Le mardi 23 Mai 1430, au plus fort de la terrible bataille qui lui eut permis de délivrer Compiègne assiégée par l’armée bourguignonne comme elle l’avait fait pour Orléans contre l’armée anglaise, Jeanne d’Arc, par les effets d’une abominable trahison, tombait prisonnière des troupes de Philippe-le-Bon.

 

Mais le pire dans ce drame, c’est qu’un sort inexorable allait placer la vie même de la Pucelle à la merci personnelle de la duchesse, au point qu’il dépende d’un seul mot d’elle, nous disons bien d’un seul mot précis... pour que Jeanne soit immédiatement brûlée sur le bûcher.

 

 

A la merci d’Anne de Bourgogne.

 

Cette situation paradoxale ne s’explique qu’en fonction d’une donnée nouvelle : l’intervention dans le destin de Jeanne-la- Sainte, de la hideuse figure satanique de l’évêque Cauchon (2). Les Anglais vaincus, écrasés, subjugués par la Pucelle, n’avaient qu’un dessein, la faire mourir en la brûlant, non seulement pour se débarrasser d’une ennemie terrible qui les battait à chaque rencontre, mais bien plus encore pour exorciser cette force surnaturelle qui subjuguait leurs armées au point de les paralyser. A cette fin, ils avaient acheté à prix d’or la prisonnière en confiant à leur infâme stipendié le diabolique évêque Cauchon, la charge de l’envoyer au bûcher.

 

Une telle mission convenait admirablement à la mentalité du prélat véreux, car il avait senti en Jeanne l’âme angélique qu’il fallait abattre. Une occasion exceptionnelle s’offrait à lui de servir son véritable maître, celui qu’il osera invoquer en lançant en plein tribunal sa célèbre imprécation : « Au nom du diable!... » La haine qui, dans sa conduite, s’étale dans toute son impudeur, n’a pas d’autre signification.

 

Dans ses subtiles machinations démoniaques Cauchon avait compris que le plus sûr moyen de faire mourir Jeanne par le feu était de la déclarer « sorcière ». A l’époque, une telle accusation envoyait au bûcher sans autre forme de procès.

 

Or, selon les conceptions théologiques du XVème siècle, le critère majeur permettant de distinguer une mystique bonne chrétienne d’une sorcière inféodée aux puissances infernales, était la reconnaissance de sa virginité.

 

Sans s’engager dans le périple dialectique sur lequel se fondait cette doctrine, sachons simplement que le sort de Jeanne d’Arc dépendait en définitive de son intégrité virginale, dont elle avait elle-même une idée si haute qu’elle la proclamait sans équivoque dans le nom qu’elle s’était choisi et sous lequel elle se présentait : Jeanne-la-Pucelle. Pour établir cette virginité qui occupait une si grande place dans les pensées de l’époque, deux fois déjà Jeanne avait été examinée par des femmes honorables et compétentes.

 

Le premier de ces examens physiques avait été pratiqué à Chinon dans la première quinzaine de Mars 1429, sur prescription de Charles VII, comme l’une des conditions préalables à l’engagement de Jeanne dans l’accomplissement de sa mission providentielle. Il s’agissait d’abord de vérifier si elle était un homme ou une femme, puis dans le second cas, si elle était vierge.  Ce contrôle fut effectué sous l’autorité d’une très honorable dame, Jeanne de Preuilly, l’épouse de Raoul de Gaucourt, le gouverneur d’Orléans, avec l’assistance de Jeanne de Mortemer, l’épouse de Robert Le Masson intendant de la Maison Royale, ainsi que d’une matrone (sage-femme) dont les textes n’ont pas retenu le nom.

 

Le second examen physique, de confirmation, avait eu lieu à Poitiers une douzaine de jours plus tard, au moment de la comparution de Jeanne devant une commission de docteurs chargés d’apprécier la rectitude de sa foi et de statuer sur le bien-fondé de sa mission providentielle. Il fut pratiqué par des matrones expertes, sous la haute autorité de la reine Yolande d’Aragon la belle-mère de Charles VII, l’une des plus grandes dames du temps.

 

Dans les conditions historiques exposées plus haut, l’idée diabolique d’exploiter à ses fins criminelles les sentiments hostiles que la duchesse ne pouvait manquer de nourrir contre Jeanne, vint aussitôt s’insinuer dans les pensées perverses de l’ignoble prélat.

 

Son raisonnement s’imposait de lui-même par sa propre logique. En confiant à Anne de Bourgogne la direction du troisième et ultime examen physique dont le résultat devait décider du sort de son ennemie. Cauchon pensait offrir à la duchesse, l’arme idéale de sa vengeance contre celle qui avait si bien servi l’assassin de son père,  ruiné les plus chers espoirs de son frère et écrasé les armées de son mari. Il faut le reconnaître,  dans son intention venimeuse le calcul était juste. La tentation était de taille. On croirait y entendre le doux sifflement du serpent du paradis terrestre. Mais l’habile séduction parviendrait-elle à envelopper l’âme de la duchesse ?...

 

Dès qu’il fut désigné par les Anglais, le 3 Janvier 1431, pour conduire le procès de leur prisonnière, Cauchon ne perdit pas un instant pour mettre son plan à exécution. Son premier geste fut de prescrire le nouvel examen dont le verdict devait amener Jeanne reconnue sorcière, à sa perte immédiate. Il en confia donc la responsabilité à Anne de Bourgogne qui se fit assister dans cet office par deux matrones dont l’une a laissé son nom dans les textes : Anne Bavon.

 

L’examen eut lieu aussitôt, dans les premiers jours de Janvier 1431, au moment où Jeanne entrait dans sa dix-neuvième année. Il fut effectué dans la tour du château du Bouvreuil où Jeanne était prisonnière. En engageant cette vérification, la duchesse était toute pénétrée de la pensée tant de fois rabâchée dans son entourage, que Jeanne était une fille pervertie. Elle s’attendait donc à une simple confirmation des conséquences physiques de ses débauches. Aussi, sa surprise fut grande quand la constatation des deux matrones fit éclater la vérité conforme aux résultats des deux examens précédents.

 

Alors, Anne comprit vraiment qui était l’héroïne ainsi livrée à sa merci. Profondément émue par le destin grandiose et tragique de cette simple paysanne inspirée, elle donna libre cours au sentiment obscur qu’elle avait parfois ressenti pour elle. La pensée perverse de Cauchon, la raison de sa propre désignation et le sens inavoué de la mission qu’il lui assignait lui apparurent en toute clarté. Son cœur de femme d’honneur en eut un mouvement d’indignation, de dégoût et de révolte vis-à-vis du cynisme du prélat, et de compassion pour sa victime.  Dans ce sursaut, l’âme noble de l’enfant de Poitiers, dont elle portait en elle l’héritage, lui dicta sa conduite. Elle prit sur son autorité de proclamer l’intégrité virginale de la Pucelle et fit signifier aux geôliers qui la gardaient, l’interdiction formelle de lui faire violence. L’ordre fut, semble-t-il, transmis par Jean Geoffray le secrétaire personnel de la Duchesse.

 

 

La duchesse Anne face à Cauchon

 

Pour Cauchon,  ce verdict inattendu, qui lui arrachait sa proie, était une catastrophe. Toute sa subtile stratégie s’effondrait d’un coup. Mais, favorisé par le haut pouvoir de récupération qu’ont tous les fils de Satan, il mit en place, aussitôt, une mesure défensive qui révèle, à elle seule, la nature et la perfidie de ses secrets desseins, en faisant jurer à la duchesse et à ses deux collaboratrices de garder sur l’examen lui-même et, surtout, sur son résultat, le secret le plus absolu. Dès lors, tout au long des débats qui suivirent, jamais l’examen ne fut évoqué, alors que dans une procédure de cet ordre, une pareille lacune est inconvenable. C’est Jeanne elle-même qui, en pleine audience, lança comme un défi au tribunal l’offre d’une nouvelle vérification... accueillie dans un silence gêné (3).

 

Mais est-ce là la seule parade du prélat maudit à l’échec de sa première manœuvre? - Hélas non!... car dans la pratique du mal où il était expert, son esprit était plein de ressources. C’est ainsi qu’après la fin de la phase préparatoire du procès, l’instruction étant terminée le 17 Mars, Cauchon se rendit parfaitement compte de l’inquiétante légèreté de l’acte d’accusation privé par le résultat de l’examen du seul motif permettant sûrement d’envoyer Jeanne au bûcher.

Dans une telle conjoncture, comment procéder pour éliminer avec l’accusée elle-même cette cause si embarrassante? - C’est là que sa froide et criminelle logique intervint à nouveau. Il fit apporter à Jeanne qui n’avait jamais éprouvé de sa part une telle sollicitude, une alose bien préparée, car on savait depuis Orléans qu’elle appréciait ce poisson. Dès qu’elle en eut mangé, Jeanne fut atrocement malade au point  que l’on pensa sa vie en danger... ce qui ne faisait pas du tout l’affaire des Anglais bien décidés à la brûler vive.

 

Qui vint alors visiter en urgence Jeanne dans sa cellule de la tour?... Maître Jean Tiphaine... le médecin personnel d’Anne de Bourgogne. Était-ce là un nouvel acte de sollicitude de la duchesse vis-à-vis de celle qu’elle s’attachait à sauver? - Si aucun aveu formel ne l’établit, le fait contient trop de coïncidence et de logique pour ne pas y songer. A leur tour, les Anglais  alarmés, dépêchèrent deux autres médecins, Guillaume de la Chambre et Guillaume Desjardins. Après une saignée purificatrice du poison que contenait l’alose, la bonne et robuste nature de la Pucelle reprit le dessus.

 

L’échec de l’empoisonnement ne laissait donc pas d’autre voie à l’abominable Cauchon, pour assouvir sa haine en servant la vindicte des Anglais, que celle de la poursuite du difficile procès. Pour se ménager à cette fin d’utiles complicités, Cauchon s’était depuis janvier, assuré l’aide comme « promoteur » d’un moine Jean d’Estivet, un rustre à l’âme si grossière qu’ en dérision de son langage ordurier, ses confrères avaient baptisé « Benedicite ». Chassé de Beauvais en même temps que l’évêque, il l’avait suivi à Rouen comme son chien fidèle. En outre, pour donner une certaine autorité à sa procédure Cauchon obtint une caution précieuse : le Grand Inquisiteur de France Jean Graverant avait adressé le 4 Mars au Vice-Inquisiteur de Rouen, Jean Le Maistre, une « commission spéciale ».

 

Le fait capital invoqué dans cette procédure, celui qui permit de l’envoyer à la mort, fut faute d’autre grief, le port de l’habit masculin. C’était bien là le prétexte puant de fausseté, le type même de l’argument dans lequel l’inversion systématique de la vérité est l’indice le plus révélateur de l’inféodation satanique de son auteur, selon la divine parole évangélique (4). Quand Jeanne avait comparu en vêtements masculins devant les examinateurs de Poitiers, cette pratique vestimentaire imposée par le caractère guerrier de sa mission et les impératifs moraux de la décence qu’elle devait garder parmi les hommes d’armes, fut parfaitement comprise et approuvée. De même, elle fut admise par les plus hautes autorités ecclésiastiques consultées : Jean Gerson et Jacques Gélu. Devant l’indigence de ses motifs d’accusation, Cauchon trouva dans ce sujet un argument majeur pour conduire sa victime au bûcher.

 

Dans son esprit subtil, Anne de Bourgogne comprit le danger de cette nouvelle attaque. Animée par son sentiment profond pour la Pucelle, elle décida d’y parer pour la sauver, une nouvelle fois, des griffes de son ennemi. Jeanne ayant accepté de reprendre des vêtements féminins sous condition d’être placée dans une prison de femmes, c’est-à-dire à l’abri des tentatives intempestives de ses geôliers, la duchesse lui envoya dans sa prison son tailleur personnel, Jeannotin Simon, en vue de lui confectionner les habits nécessaires.

 

Bien entendu, cette nouvelle initiative capable de ruiner le seul maigre prétexte dont il disposât à l’encontre de Jeanne, ne fit pas l’affaire de Cauchon. Il en vit aussitôt le danger. Dans ce jeu d’attaques et de parades, son esprit diabolique dut faire appel à toutes les ressources de la perfidie dont il était capable. Mais chacune de ses sordides manœuvres faisait ressortir un peu plus le caractère satanique de ses intentions. Quand Jeanne eut pris les vêtements de femme offerts par la duchesse, Cauchon favorisa les entreprises abjectes de ses gardes, afin qu’elles constituent pour la vertu de la prisonnière une menace telle qu’elle soit obligée de reprendre les habits masculins comme un ultime moyen de sauvegarde. A cette nouvelle entreprise perverse, un seigneur anglais, un « milour » (my lord) comme le désigna Jeanne - il s’agissait de Warwick le gouverneur de la citadelle - n’eut pas honte de se déshonorer en participant personnellement à cette odieuse manœuvre. Jeanne se vit contrainte de le repousser avec son énergie habituelle, comme le dernier des faquins... Et elle s’en plaignit en plein tribunal.

 

Après ces odieuses tentatives, Jeanne faisant passer la défense de sa vertu avant celle de sa vie, reprit aussitôt l’habit masculin que l’on avait eu soin de placer discrètement à sa portée. Ainsi, constatant  le lundi 28 Mai que Jeanne était revenue à ses anciennes pratiques vestimentaires, Cauchon traduisant le fait dans son jargon théologico-judiciaire, le considéra comme une « rechute », lui permettant de qualifier Jeanne de « relapse » immédiatement passible du bûcher. Le sort dramatique de la Pucelle de France s’engagea ainsi, avec une logique inexorable, vers le dénouement criminel qui pèse encore de nos jours d’un poids écrasant sur la conscience de l’humanité elle même.

 

Nous ne savons comment, dans l’intimité de sa pensée, Anne de Bourgogne réagit à la mort de la Pucelle dans des conditions héroïques qui bouleversèrent les bourreaux eux-mêmes. Mais devant de tels faits, la sensibilité d’une âme noble n’a pas deux façons de se comporter. Celle de la duchesse se retrouve d’elle-même dans ses trois tentatives aussi louables qu’infructueuses de sauver Jeanne.

 

En compulsant les sources historiques pourtant prolixes sur la guerre de Cent Ans et sur la dynastie bourguignonne des Valois (5), on se rend compte avec regret que, sans doute, en raison de son mariage anglais, la duchesse de Bedford n’eut pas les faveurs des biographes, alors que son rôle historique présente, sous la discrétion naturelle de sa personnalité, un relief surtout moral d’une valeur exceptionnelle.

 

Si bien que, parmi tant d’autres figures du passé connues sous le même prénom, d’Anne Comnène à Anne de Hongrie en passant par une pléiade de femmes illustres, Anne de Savoie, Anne de Beaujeu, Anne Boleyn, Anne de Clèves, Anne Stuart, Anne d’Autriche etc.... toutes généreusement célébrées par les écrivains, notre si attachante duchesse fait quelque peu figure de délaissée de la littérature.

 

Si l’attitude d’Anne de Bourgogne auprès de son frère Philippe-le-Bon et de son mari Jean de Bedford fut bien celle que l’on peut attendre d’une sœur et d’une épouse fidèle à sa famille, les tentatives hardies qu’ elle prit pour arracher son ennemie Jeanne d’Arc aux flammes du bûcher, méritent de la part de l’historien, comme un acte de simple justice, l’hommage reconnaissant  que l’on doit à une Grande Dame.

 

                                   René OLIVIER.

 

N O  T  E  S 

 

(1) Le 19 septembre 1356, Philippe quatrième fils du roi Jean-le-Bon, âgé de 14 ans, combattait auprès de son père, sur le champ de bataille de Poitiers, lui criant : « Père, gardez-vous à droite!... Père gardez-vous à gauche!... » Cet exploit lui valut comme apanage le duché de Bourgogne ... et son surnom bien mérité de le Hardi. Il demeura toute sa vie d’une parfaite loyauté vis-à-vis de la couronne de France.

 

(2) Évêque de Beauvais, Cauchon venait d’être chassé de son siège épiscopal par ses diocésains, pour ses insupportables manigances politiques avec l’ennemi anglais.

 

(3) On lui demandait pourquoi on l’appelait « Pucelle » réponse  de Jeanne : « Je puis bien dire que je suis telle et si vous ne le croyez faites-moi examiner par des femmes. »

 

(4) Évangile de Jean : 8,44 : « Votre père c’est le diable... Il est le père du mensonge. »

 

(5) Par le roi Jean-le-Bon, descendant de Charles de Valois frère de Philippe-le-Bel, la seconde Maison des ducs de Bourgogne était une branche cadette de la lignée capétienne.

 

 

ICONOGRAPHIE   :  L’effigie d’Anne de Bourgogne est au Louvre