par Yves CHIRON

LA CANONISATION DE JEANNE D'ARC

 

 

 

 

SAINTE JEANNE D'ARC

 

L'histoire de sainte Jeanne d'Arc est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la rappeler. En revanche, l'histoire de sa canonisation mérite de retenir l'attention. Jeanne d'Arc est brûlée vive à Rouen le 30 Mai 1431, condamnée par un tribunal ecclésiastique présidé par Pierre CAUCHON, évêque de Beauvais et conseiller d'Henri VI d'Angleterre. La réhabilitation fut rapide : en 1456, l'Inquisition reconnaissait la nullité des procès menés en 1431. Mais Jeanne d'Arc ne fut béatifiée qu'en 1909 et canonisée en 1920.

 

Pourquoi n'avoir pas canonisé Jeanne d'Arc plus tôt ?

 

On commettrait un anachronisme en considérant que depuis sa mort elle n'a cessé de bénéficier d'un culte fervent. Certes, la tradition rapporte que, le jour même de l'exécution de Jeanne à Rouen, un Anglais s'est écrié : " Qu'avons-nous fait ? Nous avons brûlé une sainte!" Certes, au XVIIème siècle, un martyrologe gallican l'inscrit comme "sainte", et, à la même époque, un curé d'Orléans, dans son catalogue des saints locaux, mentionne aussi Jeanne d'Arc. Mais l'héroïne ne bénéficia pas d'une réputation de sainteté ininterrompue. Cette absence de fama sanctitatis explique, en partie, qu'une procédure de canonisation n'ait pas été engagée avant le XIXème siècle. On peut aussi penser que l'église hésitait à qualifier la cause de Jeanne d'Arc : devait-elle être canonisée comme "martyre", victime d'un tribunal ecclésiastique, ou comme une "vierge" aux vertus héroïques ?

 

Jeanne d'Arc n'avait certes pas été oubliée au long des siècles. A Orléans notamment, depuis l'origine, chaque année, le 8 mai, une procession a commémoré la libération de la ville. Cette cérémonie, faite à l'initiative de l'évêque d'Orléans, a associé, dès le départ, les autorités civiles et la population. En 1793, pour la première fois depuis près de quatre siècles, cette procession fut interdite. Elle ne fut autorisée à nouveau qu'en 1803, et, depuis, elle se renouvelle chaque année. C'est d'Orléans qu'est partie, au XIXème siècle, la procédure qui a aboutit à la canonisation. (1)

 

Au XVIIIème siècle, avec Voltaire (La Pucelle d'Orléans, 1762), au XIXème siècle, avec Michelet (le tome V de l'Histoire de France, 1841), l'image de Jeanne d'Arc avait été passablement déformée. C'est Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, qui, le premier, engagea les démarches pour obtenir à la reconnaissance de la sainteté de Jeanne d'Arc. En 1869, à l'occasion de la fête nationale du 8 Mai, il invita tous les évêques des diocèses que Jeanne d'Arc avait traversés lors de son épopée. Dans le panégyrique qu'il prononça alors, il n'hésita pas à évoquer la "sainteté" de Jeanne d'Arc, réservant bien sûr le jugement à l'Eglise.

 

La réuni­on du concile Vatican I, où Mgr Dupanloup prit une si grande part, puis la guerre de 1870 et ses suites retardèrent la mise en place d'un tribunal diocésain chargé de mener une enquête préliminaire sur la réputation de sainteté de Jeanne d'Arc. Ce tribunal, constitué en 1874, travailla pendant quinze mois, en trente-trois séances : des témoins furent entendus pour établir la réputation de sainteté de Jeanne d'Arc et montrer qu'une véritable piété populaire à son égard existait.

Ce premier dossier, porté à Rome, à la Congrégation des Rites, fut étudié et jugé trop faible. En 1885, une enquête supplémentaire fut demandée au successeur de Mgr Dupanloup, Mgr Coullié. Le Supplex libellus postulationis alors envoyé fut jugé encore insatisfaisant . Les postulateurs de la cause obtinrent, en 1887, qu'une troisième enquête préliminaire soit faite pour examiner "plusieurs grâces de guérison obtenues récemment, au diocèse d'Orléans, par l'intercession de Jeanne".

Les éléments alors rassemblés furent jugés suffisamment convaincants pour que, le 27 Janvier 1894, Léon XIII signe le décret d'introduction de la cause. Deux jours plus tard, un nouvel évêque était nommé à Orléans, Mgr Touchet, qui, non sans peine, mènera la procédure à son terme. A partir de 1894 fut instruit le procès "de non-culte". A un moment, le promoteur de la foi (l'"avocat du diable"), informé à Rome qu'une place d'Orléans était ornée d'une statue de Jeanne d'Arc auréolée d'une flamme bleue qui provenait d'un système de rampes à gaz, crut y voir la manifestation d'un culte à la Pucelle, entourée déjà de la nimbe caractéristique des saints. Les défenseurs de la cause de Jeanne d'Arc durent démontrer qu'il ne s'agissait là que d'un procédé décoratif, sans aucune connotation religieuse, et ils citèrent  un autre exemple de statue auréolée par le même procédé : celui d'une statue de la République, sur une autre place de la ville.

 

Finalement, au début de 1897, Mgr Touchet put ouvrir le procès en vue d'étudier l'héroïcité des vertus de Jeanne d'Arc. Le cardinal Parocchi, protecteur de la cause à Rome, avertit Mgr Touchet en ces termes : "Attendez-vous à des difficultés: vous nous présenteriez une religieuse, cela irait tout seul ; une bonne mère de famille, cela irait encore très bien… N'oubliez pas que vous nous présentez une jeune fille habillée en homme, qui fait la guerre et qui a été condamnée par des théologiens. Vous nous dites que c'est une sainte, nous le voulons bien ; mais il faudra le prouver."

Les témoins interrogés ne pouvaient être que des historiens et des érudits locaux. Des spécialistes de Jeanne d'Arc (tel Henri Wallon, auteur, en 1860, d'uneJeanne d'Arc qui reste, aujourd'hui encore, un classique), des spécialistes de l'histoire médiévale (Godefroid Kurth) ou de l'histoire religieuse (Georges Goyau) furent interrogés. Il fut fait aussi très souvent référence au grand travail d'édition des procès du XVème siècle, édition publiée en 54 volumes, de 1841 à 1849, par le chartiste Jules Quicherat. Au total, cent vingt-deux  séances d'instruction eurent lieu à Orléans, quarante-six témoins furent entendus et leurs dépositions occupent deux mille pages in-folio.

Le dossier, porté à la Congrégation des Rites, fit l'objet d'une étude rigoureuse. Le promoteur de la foi éleva à plusieurs reprises des objections qui furent communiquées aux avocats de la cause et à l'évêque d'Orléans. Objections écrites et réponses écrites se succédèrent. La procédure dura plusieurs années. Puis eurent lieu les trois congrégations : anté-préparatoire le 17 décembre 1901, préparatoire le 17 mars 1903 (à l'issue de laquelle les cardinaux présents estimèrent qu'il y avait encore "quelques légers nuages à dissiper") . Léon XIII devait présider la troisième congrégation, le 17 Juillet 1903, la plus décisive. Mais sa santé déclinante l'en empêcha. La troisième congrégation ne put se tenir que sous son successeur Pix X qui, le 6 Janvier 1904, proclama l'héroïcité des vertus de Jeanne d'Arc.

 

Puis les dossiers de trois guérisons dues à l'intercession de Jeanne d'Arc (survenues, respectivement, en 1891, 1893 et 1900) furent examinés, et leur caractère miraculeux fut proclamé en 1908. La cérémonie de béatification put donc avoir lieu le 18 avril 1909. Il restait à obtenir que deux nouvelles guérisons soient reconnues miraculeuses pour que la canonisation fût prononcée. Cela n'alla pas sans aléas. (2)

 

Puis, la guerre survenant, à Rome on ne voulut point, par une canonisation de la guerrière Jeanne d'Arc, sembler prendre partie pour la France contre l'Allemagne. C'est après la guerre, le 18 mars 1919, que Benoît XV reconnut la validité des miracles. Le 16 mai 1920, en présence de presque tous les cardinaux, archevêques et évêques français, de près de trois cent évêques étrangers et d'environ quinze mille pèlerins français, eut lieu la cérémonie de canonisation. Le pouvoir politique français s'associa à cette canonisation par un vote de la Chambre des députés qui, à l'initiative de Maurice Barrès, décida le 24 Juin suivant, que la fête de Jeanne d'Arc serait désormais fête nationale. Puis, par un "bref" en date du 2 mars 1922, Pie XI déclarera sainte Jeanne d'Arc patronne secondaire de la France.

 

C'est la bulle de béatification de 1909 qui nous indique le mieux les raisons pour lesquelles Jeanne d'Arc a été portée sur les autels (3). A l'évidence, ce ne sont point les qualités de chef de guerre que l'Eglise a honorées chez Jeanne d'Arc mais les seules vertus théologales et cardinales. Certes, le pape loue son "habileté militaire" et n'hésite pas, en évoquant la levée du siège d'Orléans, à montrer une Jeanne d'Arc qui "répand la terreur dans les troupes ennemies". Mais aussi, le fait est souvent oublié, le pape, se fondant sur les procès canoniques, affirme :

" Elle était la première au combat, mais elle ne frappait personne de l'épée. Jamais ne l'éclaboussa aucune tache de sang versé par elle."

La sainteté dans la guerre n'obligeait donc pas à refuser un combat, inévitable, mais imposait à Jeanne d'Arc de ne pas y prendre part elle-même. Pareillement le pape loue Jeanne d'Arc d'avoir su faire preuve de pitié : "Courageuse comme une héroïne, elle était redoutable pour ses ennemis, mais c'est à peine si elle pouvait retenir ses larmes à la vue des mourants".

Les autres vertus mises en avant sont sa piété, démontrée par tant de témoignages et de faits ; son courage dans l'épreuve, jusque sur le bûcher ; son humilité qui ne lui faisait désirer aucune position avantageuse en récompense de ses victoires ; la pureté qu'elle a su conserver "au milieu du carnage et de la licence des camps".

NOTES :

1.      <![endif]>Celui qui fut le principal maître d'œuvre de la canonisation a publié, en 1920, une biographie en deux volumes : card. Xavier-Marie Touchet, "La Sainte de la Patrie", réédition Dominique Martin Morin, 1992. Les trois derniers chapitres sont consacrés aux procès de béatification et de canonisation. Voir aussi : Mgr P.M. Brun, "Les péripéties de la canonisation de sainte Jeanne d'Arc", Bulletin de la société archéologique et historique de l'Orléanais, n°43, 1970, pp.121-134, et, pour une relecture du procès de canonisation dans son contexte historique : Jacques Dalarun, "Naissance d'une sainte", L'Histoire, n°210, mai 1997, PP.50-55. J. Dalarun a voulu "démonter la construction de la sainte" et procéder à "un décapage salutaire", mais peu convaincant.

2.      Notamment une suspension du procès décidée en juin 1914 par PieX, suite à la controverse soulevée par une guérison. Suspension levée le mois suivant quand le pape eût été éclairé plus complètement sur l'affaire.

 

3.      Lettre apostolique "Virginis", 11.4.1909, publiée in Documents pontificaux de Sa Sainteté saint Pie X, Publications du "Courrier de Rome", 1993, t.II,pp. 43-46