par Roger MASSIGAUX

« DOMREMY DANS LA GUERRE »

 

 

Notre ami Bertrand de WARU, membre de notre « Association Universelle » nous remet le texte d’une communication de Roger Massigaux, rendant compte à l’Académie des Sciences et Arts d’Angers (séance du 10 Mars 1972 – In : Mem. De l’Acad 1971-10 – 9ème série, T V et VI )  sur les combats de la 1ère Brigade de Cavalerie dans la campagne de 1940. Qu’il en soit remercié.

Relatant les engagements de cette unité formée de deux régiments de cavalerie montée, le 8ème Chasseurs à Cheval, d’Orléans et le 1er Hussards, d’Angers, ce récit résume les combats de mai 1940 contre le 1er Corps Blindé  allemand de Guderian et ceux du début juin sur le canal de l’Aisne.

Puis, en mission retardatrice générale en couverture du repli des troupes à pied, cette unité de cavalerie montée intervient dans la région de Domremy, le 18 juin précisément, c’est-à-dire 511 ans jour pour jour après la foudroyante victoire de Jeanne d’Arc à Patay qui anéantit l’armée anglaise de Talbot et Fastolf, ouvrant ainsi à Charles VII la route du Sacre sauveur de la souveraineté française menacée.

Voici le passage du récit de Roger Massigaux, dans lequel le sort de Domremy, le village béni de la pucelle se trouve compromis, puis providentiellement sauvé.

 

Le 18 juin nous nous trouvons sur la rive droite de la Meuse à l’Est de Domremy. Nous disposons de deux Groupes d’Artillerie du 99e Régiment d’Artillerie et nous savons que le Groupe REINHARDT fonce dans notre direction. Nous avions un excellent observatoire sur la cote 454 pour notre Artillerie qui se trouve en batterie juste en arrière. Vers 15 heures, l’observatoire me signale qu’une colonne motorisée allemande comportant des blindés arrive dans Domremy et s’arrête en face de l’église, devant le pont sur la Meuse que nous avions fait sauter. Je passe le renseignement au Général qui me donne aussitôt un ordre de tir à transmettre à l 'Artillerie. Reportant le tir sur ma carte pour le contrôler, je constate que, avec les écarts probables, le rectangle couvre entièrement Domremy .

 

Est-ce parce qu’il s’agit de Domremy, est-ce la présence de réfugiés et d’habitants que je sais être restés dans le village, mais j’eus tout à coup le sentiment, qu'au point où nous en étions, il n’était plus possible de faire de telles destructions. Je le fis remarquer au Général, ce qui me valut cette réponse : Faisons-nous la guerre oui ou  non ? Nous avons la chance d’avoir au bout de nos canons une colonne motorisée, arrêtée, il faut en profiter. Si à 30 ou 50 kilomètres d’ici, des ponts ne sont pas détruits, nous risquons ce soir ou demain d’être attaqués, dans le dos, par eux. J’ai la responsabilité des vies de mes troupes, je ne peux pas hésiter et courir le risque.

 

J’étais choqué et j’avoue que je ne me décidais toujours pas à transmettre cet ordre. Le Chef d’Etat-Major, qui avait entendu, vint me trouver pour contrôler sur ma carte le rectangle de dispersion. Seule la sortie Nord du village y échappait. J’insistai, car je sentais le chef ébranlé. Je l’entendis discuter avec le Général et finalement le Général annula l’ordre. « Faites des vœux pour que les blindés ne nous tombent pas sur le dos demain », ajouta-t-il. En fait de vœux, je fis une prière ardente à Jeanne d’Arc, pour qu’elle nous tire de ce mauvais pas, puisque nous sauvions son village avec les habitants qui étaient restés. L’observatoire me signala que la colonne reprenait sa marche, vers le sud, par la route de   la rive gauche, qui un peu loin passe devant la basilique. J’étais angoissé et me demandais comment cela se terminerait. Or une demi-heure plus tard, l’observatoire me signala que la colonne était à nouveau arrêtée, cette fois dans un champ, au fond d’un vallon, où elle se figurait être à l’abri de nos vues. Les équipages étaient sortis de leurs véhicules et tranquillement,  ils pique-niquaient sur l’herbe. Avec quelle rapidité nous avons préparé un tir de la totalité de l’Artillerie dont nous disposions, sur ce vallon si tranquille. Quelques minutes plus tard, le formidable grondement des départs nous montrait que l’ordre était exécuté.

 

L’observatoire rendait compte que les pique-niqueurs couraient comme des lapins dans tous les sens pour se mettre à l’abri, les camions et les chars sautaient en l’air ; cette colonne n’alla pas  plus loin, ce jour-là. Jeanne-la-Lorraine avait en 1940 protégé, comme elle disait : « Les gentils hommes d’armes du Roi de France ».

C'est avec émotion que chaque fois que je suis passé dans la région, je me suis arrêté dans la petite église de Domremy, heureusement sauvée, pour m'y recueillir, y prier, dire merci à Jeanne.