par René OLIVIER

« LA BATAILLE DE VAUCOULEURS »

 


En ce début d’année nouvelle, comment n’être pas tenté de revivre auprès de notre bien-aimée Pucelle, l’instant capital de son histoire, de notre histoire de France et aussi de l’histoire européenne dont elle rétablit l’équilibre compromis. Il s’agit du moment décisif de l’hiver 1428-1429 où Jeanne d’Arc livra contre l’homme le plus dur à vaincre, Robert de Baudricourt, sa première bataille : la bataille de Vaucouleurs.

 

Jeanne n’avait encore que seize ans. Mais depuis le plein été de 1424, ses mystérieuses voix célestes l’avaient pendant quatre années d’insistance croissante préparée à sa paradoxale mission de guerre. Il n’en fallait pas moins pour la convaincre que le rôle de conduire à la victoire une armée continuellement battue depuis près de cent ans, puisse être confiée à une jeune paysanne ignorante, à peine sortie de l’ enfance. Mais la certitude de la réalité de ses voix l’avait persuadée que la logique du ciel est différente de la notre. Il n’y avait donc qu’à obéir!...

 

Quant-à la façon d’engager cette fantastique aventure, ses voix le lui avaient bien dit : « Vas voir Baudricourt le gouverneur de Vaucouleurs. Demande-lui une escorte pour te conduire au dauphin! ».

 

Avec l’aide de son oncle le bon Durand Laxart, son premier complice, elle se présente à Baudricourt le 13 Mai 1428, jour de l’Ascension, et lui délivre son étrange message. Le guerrier la reçoit fort mal. La croyant agitée par quelque trouble de croissance, il conseille à Laxart de la ramener à son père avec une paire de taloches. Tout simplement.

 

Mais en début Janvier 1429, au moment de l’Epiphanie qui est aussi l’anniversaire de sa propre naissance, Jeanne de plus en plus pressée par ses voix s’installe à Vaucouleurs pour faire le siège de Baudricourt. Au cours de sa seconde visite, elle renouvelle au gouverneur, en termes pressants, son message de l’au-delà. Mais cette fois, elle impressionne le réticent, au point qu’il se demande si la curieuse influence qui l’agite vient de Dieu ou du diable : une réflexion logique dans l’esprit de l’époque. Dans le doute, il la fait exorciser par le bon curé Jean Fournier. Rien de mauvais chez elle. C’est déjà çà!... Mais Baudricourt demeure perplexe. Sans plus!...

 

Enfin, le samedi 12 Février, c’est l’attaque décisive, Jeanne qui souffre de cette attente « comme une femme en mal d’enfant » dira-t-elle plus tard, aborde Baudricourt sur une véritable sommation. « C’est mal ce que vous faites Messire, de ne pas m’envoyer au dauphin sur l’ordre du ciel. Car en ce moment les Français subissent assez près d’Orléans une nouvelle et grave défaite. Et il y en aura de plus graves, si vous ne m’envoyez bientôt vers lui! »

 

Cette fois, Baudricourt est intrigué. Avec son éclair de divination, car c’en est un, Jeanne s’est découverte. On verra bien si elle a dit vrai!... Et Baudricourt continue d’attendre...

 

Pas longtemps, car dix jours plus tard, le mardi 22 Février arrive de Chinon le chevaucheur royal Colet de Vienne. Il est porteur du courrier du dauphin à sa plus lointaine place de l’Est, ainsi que des nouvelles. Et parmi ces nouvelles... celle de la désastreuse bataille de Rouvray où le 12 Février, les deux armées du comte de Clermont et du Connétable d’Écosse Jean Stuart qui y a laissé sa vie, ont subi une terrible défaite. C’est le désastre annoncé par Jeanne au même moment, à six cents kilomètres de distance.

Dès lors tout s’éclaire. Baudricourt a compris :   « Départ pour Chinon demain matin. Je prépare l’escorte! ».

Le lendemain 23 Février à l’aube, c’est dans son émouvante simplicité, la scène qui marque le point de départ de la résurrection de la France au plus fort de son malheur.

 

Le petit groupe des citadins qui l’ont connue, hébergée, aidée et surtout aimée se presse autour de Jeanne. Chaudement équipée pour la longue randonnée de 150 lieues au plus gros de l’hiver, elle monte le beau bai-brun tout fringant que lui offrit quelques jours plus tôt le duc Charles II de Lorraine émerveillé par l’exploit à la lance qu’elle avait réalisé devant la cour de Nancy.

 

Autour d’elle l’escorte des six cavaliers auxquels Baudricourt a fait prêter serment de la bien conduire en tout respect et prudence jusqu’au dauphin. Ce sont le chevalier Jean de Metz, l’écuyer Bertrand de Poulengy avec leurs soldats Julien et Jean de Honnecourt. Colet de Vienne avec son archer Richard sera le guide. Il est porteur de la lettre où Baudricourt relate l’annonce par Jeanne de la bataille de Rouvray. A Chinon, ce message pèsera d’un grand poids!

 

Tout auprès du cheval de Jeanne, le cher oncle Durand Laxart, tout ému, lui prend la main pour un dernier adieu. Mais soudain, que se passe-t-il sur cette scène d’une grandiose simplicité?. Baudricourt s’avance pour accomplir un geste d’une haute portée, dont l’histoire tant contée de cet épisode n’a jamais rendu le véritable sens.

 

Baudricourt est chevalier. Profondément chevalier avec toutes les hautes valeurs, prérogatives et obligations que comporte ce noble titre. Cette conduite imprègne toute sa vie que nous connaissons bien.

 

Or, dans cette dure bataille, cette bataille de Vaucouleurs, pendant neuf mois interminables, Baudricourt assiégé par Jeanne a tenu contre elle avec obstination. Puis, finalement, il a été vaincu?...Il remet son épée à son vainqueur.

 

Alors Baudricourt dégrafe son baudrier. Il s’approche un peu plus de Jeanne et lui présente son épée, Jeanne a compris le geste. Elle prend l’épée. Elle reçoit l’hommage. Ce sera le trophée de sa première victoire... Et elle s’en servira au besoin, en cas de mauvaise rencontre. Comme elle sait déjà se servir de la lance...

 

Tel est le sens de la remise de l’épée par Baudricourt. Le véritable sens, celui qu’il faut comprendre dans l’esprit de la Chevalerie, encore vivant au XVème siècle... et auquel bientôt la Pucelle redonnera tout son éclat.

 

A présent, autour de l’oncle Laxart, les citadins conscients de vivre un grand moment, expriment leur émotion dans leurs dernières recommandations contre les dangers et embûches d’un aussi long voyage en pays largement occupé par l’ennemi.

 

Mais Jeanne les rassure :  « Je ne crains pas les hommes d’armes. Si nous rencontrons des routiers, mon seigneur me gardera. Il m’ouvrira la route au milieu d’eux pour que j’arrive au dauphin. »

 

Puis, réfléchissant comme pour puiser dans ses pensées profondes l’ultime confidence qu’elle leur livrera en signe d’adieu : « Je suis née pour cela!...Il y a quatre ou cinq ans que mes frères du Paradis et mon Seigneur me le disent!... »

 

Quel aveu dans ce mot où Jeanne révèle discrètement sa véritable identité angélique. Ceux du Paradis sont donc ses frères. Elle est leur sœur. C’est bien de chez eux qu’elle vient... et l’on sait pourquoi faire!...

 

On comprend mieux ainsi les paradoxes, les invraisemblances, les illogismes de la prodigieuse intervention terrestre d’une simple bergère ignorante de dix-sept ans. Les heureux citadins de Vaucouleurs eurent le rare bonheur d’être les premiers à l’apprendre de sa propre bouche.

 

« Allez! et advienne que pourra! » lance encore Baudricourt. Sa main s’élève. La porte de France grince dans le cliquetis de ses chaînes. Le pavé résonne sous les fers des chevaux. Jeanne d’Arc et ses six compagnons d’épopée s’éloignent dans le premier rayon de l’aurore.