par René OLIVIER

L'EXAMEN DE POITIERS

 


Le vendredi 4 mars 1429 vers midi, arrive à Chinon, la capitale-refuge du reste du Royaume de France bouleversé par la Guerre de Cent Ans, une curieuse équipée. Une jeune fille en modeste tenue de voyage, portant l'épée au côté, montée sur un grand cheval noir, est entourée de cinq cavaliers en armes.

 

La petite troupe a été précédée la veille par un autre cavalier, le courrier royal Colet de Vienne, porteur d'une lettre de Robert de Baudricourt le gouverneur de la cité frontière de Vaucouleurs en Lorraine.

 

Cette lettre destinée au dauphin Charles VII annonce l'arrivée de la jeune fille et explique la raison de son voyage de cent cinquante lieues en plein hiver.

 

A la lecture de cette lettre, le dauphin demeure perplexe. Il connaît Baudricourt comme un homme sûr, loyal, sensé et bien équilibré dans ses jugements. Mais là,  il annonce tout de même un fait insolite. La fille de dix-sept ans qu'il lui envoie sans escorte vient de se signaler par une manifestation d'allure mystique proprement  bouleversante.

 

Le 12 février dernier, plantée toute droite devant Baudricourt, elle lui annonce sur un ton péremptoire qu'en ce moment même, les Français subissent près d'Orléans une nouvelle et grave défaite. Et elle ajoute qu'en cette situation, il est urgent de l'envoyer au dauphin, pour lui permettre à elle, modeste bergère inspirée, de redresser au nom du Ciel la situation dramatique du royaume de France.

 

Jusque là, l'affaire n'est pas trop préoccupante et Baudricourt en fait peu de cas. Mais voilà que quelques jours plus tard arrive de Chinon Colet de Vienne porteur de quelques nouvelles, parmi lesquelles il annonce que le 12 février précisément, une armée française commandée par le comte de Clermont et le Connétable d'Écosse Jean Stuart a été écrasée à Rouvray par la troupe anglaise du Général John Fastolf. Comment cette étrange bergère a-t-elle pu savoir ce qui se passait au même moment à six cents kilomètres de distance ?...

Si Baudricourt s'était jusque-là montré réservé, tout homme prudent qu'il soit, on comprend que devant une manifestation aussi surnaturelle, il ait aussitôt cédé aux exigences de la jeune fille.

 

Après bien des hésitations et sur les avis mitigés de ses courtisans piqués eux aussi de curiosité, Charles VII, ayant entendu les récits des hommes de l'escorte, décide de recevoir l'étonnante demoiselle.

Amenée au château, après avoir déjoué avec aisance un piège insidieux tendu pour l'éprouver, la jeune fille qui s'annonce sous le nom de Jeanne la Pucelle, révèle au souverain la mission qu'elle a reçu du Ciel. Ses voix de l'au-delà lui ordonnent de faire lever le siège d'Orléans et de conduire le dauphin à Reims pour l'y faire sacrer.

 

Puis, ayant à lui faire une révélation particulière, elle exprime son désir de l'entretenir en tête à tête dans la chapelle. Là, seuls au pied de l'autel, elle lui demande s'il se souvient de la pathétique prière secrète qu'au plus fort de son désarroi moral qu'il adressa au Ciel le 1er novembre dernier au château de Loches. Oui!... lui répond Charles  fort surpris.

 

De cette prière, alors, elle lui révèle le contenu. "Vous avez demandé au Ciel, devant les doutes qui pèsent sur votre naissance, de vous dire si vous êtes vraiment fils du roi et souverain légitime du beau pays de France!"

"Ah bien!... lui lance la Pucelle sur un ton écrasant et en se mettant brusquement à le tutoyer, Voici la réponse du Ciel à ta prière. Tu es bien fils de roi et je t'apporte le secours du Ciel pour sauver ton royaume et te conduire à ton digne sacre!" (1)

 

Cette fois, tout est clair. Pour le dauphin subjugué et radieux, le doute n'est plus possible. Il y a en cette fille un don surnaturel. Un étrange pouvoir qui accrédite son message. Dès lors, on comprend mieux Baudricourt. Cette troublante conviction guidera désormais Charles VII. Dans la situation dramatique du royaume il ne peut laisser passer cette intervention providentielle au sens le plus fort du mot.

 

Cependant, une autre pensée vient à l'esprit du souverain. Comment faire accepter à tous, à la cour, à l'armée, au pays, une pareille aventure qui engage à la fois le sort de ce qui reste de la monarchie capétienne et de la France elle-même.

 

Alors, selon la logique du temps, Charles VII trouve la ressource qui s'impose. Il doit se couvrir de l'autorité de l'Église, seule juge en une matière aussi engagée sur le terrain religieux. Elle seule peut apporter la caution spirituelle valable aux yeux du peuple sur la validité d'un grand acte souverain.

 

 

 

LE VOYAGE A POITIERS

C'est dans un tel climat et à cette fin précise que le vendredi 6 mars au matin Jeanne-la-Pucelle est conduite de Chinon à Poitiers. Ce voyage dont le but ne lui est pas révélé l'inquiète beaucoup, car pressée par ses voix d'intervenir au plus tôt dans la guerre, elle redoute cette perte de temps apportée à l'exécution de sa mission.

"Où me mène-t-on encore?" demande-t-elle en cours de route aux accompagnateurs qui chevauchent à ses côtés. "A Poitiers!" lui dit l'un d'eux. "Ah!... je comprends qu'à Poitiers j'aurai beaucoup à faire. Mais Messire m'aidera. Or, allons de par Dieu!..." Et elle pousse sa monture.

 

Dès l'arrivée à Poitiers, Jeanne est logée à l'hôtel de la Rose, au numéro 13 de la rue Notre-Dame-La-Petite (l'actuelle rue Sévole de Sainte Marthe), où un blason décoré d'une rose pend au-dessus de la porte. C'est la demeure de Maître Jean Rabateau, Conseiller du roi et Avocat Général du Parlement. Cet homme de droit à tous les sens du terme l'y accueille avec son épouse, une femme de grand cœur et de grand mérite, qui tout de suite entoure la jeune fille de soins maternels. Auprès d'eux, Jeanne trouve ses aises et, sitôt après le dîner, elle se retire dans la chapelle pour y prier longuement.

 

 

 

LA COMMISSION ECCLESIASTIQUE RO-YALE

Les examinateurs, eux, sont répartis dans la ville où la plupart résident déjà. Le couvent des dominicains est tout proche. Le président de la Commission Royale, Régnault de Chartres, Archevêque de Reims et Chancelier de France est logé tout près de l'hôtel de la Rose, chez Dame La Macée où va sous son autorité, se réunir la Commission.

On compte là les premières sommités ecclésiastiques de l'Université de Paris qui se sont soustraites à l'influence de l'ennemi anglais. Au premier rang bien sûr, Gérard Machet évêque de Castres et confesseur du roi. On retrouve aussi avec plaisir Jean Erault qui avait recueilli les troublantes prophéties de Marie d'Avignon et était certain qu'elles s'appliquaient à Jeanne.

Auprès d'eux, d'autres autorités de haut relief, Simon Bonnet évêque de Senlis ; les évêques de Magnelonne et de Poitiers ; Maître Pierre de Versailles futur évêque de Meaux ; le frère Seguin, dominicain qui rapportera bien plus tard l'un des comptes-rendus les plus fidèles des débats ; Jean Lombard, professeur de théologie de l'Université de Paris ; Guillaume Lemaire chanoine de Poitiers ; Guillaume Aimeri professeur de théologie des frères Prêcheurs; Pierre Turelure, autre dominicain inquisiteur à Toulouse et futur évêque de Digne; Maîtres Jacques Madelon ; Mathieu Ménage et Guillaume Lemariée, ainsi que l'envoyé du duc d'Alençon Jordan Morin.

 

Au côté de ces prélats, de ces savants, de ces clercs, interviendront au cours des débats de nombreux notables et soldats, ainsi que des femmes. Quel fastueux tribunal pour apprécier les bonnes dispositions d'une simple bergère ignorante! Quelle disproportion!... Comme on le voit, Charles VII n'as pas pris l'événement à la légère. L'Église non plus. Cette procédure, à elle seule, place d'emblée Jeanne d'Arc toute jeune bergère qu'elle soit, à sa haute dimension religieuse, historique et nationale.

 

 

 

LE REGISTRE DE POITIERS

Sur les débats de ce haut cénacle, on ne possède pas grand chose. Il en fut pourtant dressé un compte-rendu aussi scrupuleux qu'édifiant dont tout le monde connaît l'existence sous le nom de "Registre de Poitiers". Jeanne elle même y fit de fréquentes allusions par la suite.

On a cru que ce précieux document avait été perdu. Mais non, il a été détruit. Détruit par qui et pourquoi ? Certes, ces questions se posent, mais la réponse est facile. Il faut en effet comprendre que par sa haute valeur historique et la lumineuse image qu'il dressait de la si vertueuse et héroïque Pu-celle, ce compte-rendu sincère avalisé par les plus hautes autorités ecclésiastiques, eut fait ressortir aux yeux des contemporains eux-mêmes et à ceux de la postérité : l'abominable infamie du procès de Rouen qui sous l'autorité ouvertement satanique de l'évêque Cochon envoya Jeanne-la-Sainte au bûcher.

Lorsqu'on connaît, par une étude fouillée de sa misérable vie, la diabolique puissance d'intrigue de ce prélat pervers dont les maléfices s'étalent dans l'histoire du XVème siècle avec une constance démonstrative de ses vices et bas instincts, on comprend avec quel acharnement il se soit appliqué à faire disparaître ce document capital. (2)

 

 

 

 

 

CHEZ DAME LA MACÉE.

Avant d'engager la Commission Royale d'Examen dans l'audition de la Pucelle, Regnault de Chartres en réunit les membres chez dame La Macée où il est logé!

 

Le but de ce préalable est de préciser la raison et les modalités du débat en fonction des prescriptions de Charles VII et de répondre aux deux questions essentielles :

 

1.    Cette assemblée de gens d'Église et de savants trouverait-elle en Jeanne une tare pouvant empêcher le roi de l'employer ?

2.    Sa foi et sa moralité sont-elles irréprochables ?

Comme premières informations, Pierre de Versailles communique à l'assemblée toutes les données déjà recueillies, avec la lettre de Baudricourt contenant l'annonce de la bataille de Rouvray, ainsi que les avis des personnes ayant déjà côtoyé Jeanne depuis son arrivée à Chinon et en particulier ceux des membres de son escorte ayant vécu avec elle dans les conditions difficiles du long  voyage depuis Vaucouleurs.

 

En outre, indépendamment des travaux de la Commission de Poitiers, Charles VII avait envoyé à Vaucouleurs et Domremy une discrète mission d'information composée de deux ou trois moines, à laquelle semble bien avoir participé son chambellan Perceval de Boulainvilliers à qui l'on doit les seules et merveilleuses révélations recueillies à la source, sur la naissance et l'enfance de Jeanne.

 

 

 

A L'HOTEL DE LA ROSE 

Sur ces données, Regnault de Chartres et les membres de la Commission Royale préfèrent, par un égard plein de délicatesse pour l'inspirée du Ciel, se rendre auprès d'elle en l'hôtel de la Rose où elle réside, plutôt que de la convoquer à leur siège chez dame La Macée.

 

Ils s'y portent donc tous ensemble, pour la séance inaugurale de leurs travaux, le vendredi 11 mars au matin. Jeanne, au retour de la messe en l'Eglise Saint-Etienne toute proche, n'est pas informée de leur venue, ni de leur intention.

 

 

 

L'EPISODE PITTORESQUE DE THIBAUT GOBERT

Le premier à franchir le pas de la porte, sans doute pour annoncer les religieux qui le suivent, est un jeune écuyer de fort bonne figure et de solide stature, Thibault Gobert. La scène pittoresque nous est livrée par le récit fort éclairant de l'écuyer François Garivel qui en fut témoin.

 

Allant au-devant de lui, Jeanne qui aime tant la compagnie des guerriers, le toise et, avec une familiarité militaire toute spontanée qui reflète le fond sa nature, lui tape sur l'épaule en s'écriant : "Ah!... que voilà un brave homme. Je voudrais bien en avoir un grand nombre comme lui!..." Jeanne d'Arc avait une manière bien personnelle, un certain style de jeune vierge guerrière qui ne pouvait choquer. Au contraire!...

 

 

 

LE VERITABLE SENS DU DEBAT

Les fragments actuellement connus des interrogatoires de Poitiers ne permettent pas de reconstituer dans son intégralité l'acquis historique de cet épisode crucial. Mais on y découvre dans la succession des sujets évoqués et plus encore dans les changements de ton des réparties, une dynamique qui en révèle le contenu vivant.

 

Dans l'attitude des docteurs, le choix de leurs questions et surtout l'ardeur des réponses de Jeanne, passe un courant ascendant de haute portée psychologique.

 

On y voit notamment apparaître une translation des initiatives du débat, des juges vers la Pucelle, révélant la marque autoritaire et impérative de l'être céleste qui compose la moitié surnaturelle de son ardent personnalité.

 

Il s'agit là d'une propriété unique de Jeanne que l'on verra bientôt s'exprimer dans ses actes guerriers qui vont dominer le champ de bataille.

 

 

 

MAITRE PIERRE DE VERSAILLES

A l'arrivée impromptue de Thibault Gobert, Jeanne ne se doute encore de rien. Mais voici qu'apparaissent derrière le jeune guerrier les premiers moines de la Commission. Cette fois, Jeanne a compris. "Ah! s'écrie-t-elle, Je vois bien que vous venez pour m'interroger. Mais que voulez-vous me demander? Je ne sais ni A ni B!".

Sur ce simple préambule, Regnault de Chartres et ses assesseurs s'installent dans la vaste salle du rez-de-chaussée de l'hôtel de la Rose. Jeanne vient s'asseoir sur le banc en bout de table et leur demande ce qu'ils veulent.

 

Maître Pierre de Versailles lui révèle qu'ils lui sont mandés par le roi, car elle lui a dit que Dieu l'envoyait vers lui. Et il lui explique par belles paroles et douces raisons que c'est ce qu'il convient de prouver.

 

 

L'OUVERTURE DE MAITRE JEAN LOMBARD

Après quelques précisions sur elle, sa famille, son pays et que Jeanne eut conté les péripéties de sa randonnée depuis Vaucouleurs, surmontées grâce à une aide providentielle, le dominicain frère Jean Lombard professeur de théologie de l'Université de Paris ouvre le débat sur une première question : "Pourquoi êtes-vous venue de Domremy à Chinon ?"

 

Jeanne raconte alors avec une transparente sincérité qu'au temps où elle gardait les animaux de son père, derrière la maison toute proche de l'église de Domremy, elle entendit une voix lui dire que Dieu avait grande pitié du bon peuple de France. Qu'elle devait aller à Vaucouleurs, d'où un capitaine la conduirait au roi. Qu'elle avait obéi et était ainsi arrivée au roi. De là elle doit, par les armes, faire lever le siège d'Orléans et conduire le roi à Reims pour son sacre.

 

Bien que d'autres questions lui firent posées sur les apparitions. Et aussi sur son habit d'homme. Jeanne répondit sagement qu'ayant à vivre au milieu d'hommes, les impératifs de décence et de vertu lui en faisaient obligation. Ce qui fut parfaitement admis.

 

Jusque là, remarquons-le, c'est la simple bergère qui s'exprime sur le ton naturel du récit, avec une pointe d'émotion à l'évocation d'un si grand souvenir.

 

 

 

L'INTERVENTION DE MAITRE GUILLAUME AIMERI

A ce moment de son récit, un autre savant, un autre docteur interrompt un peu sèche-ment la Pucelle par une grave question où il se sent sur un terrain solide. Maître Guillaume Aimeri est professeur de théologie des Frères Prêcheurs : " Mais si Dieu veut libérer le peuple de France, lui lance-t-il, il ne lui est pas nécessaires de recourir aux hommes d'armes. Le seul plaisir de Dieu suffit pour déconfire les ennemis et les faire retourner chez eux!" - "En nom Dieu, lui répond Jeanne, les hommes d'armes batailleront et Dieu donnera la victoire!". Ebloui par la réponse fulgurante, Maître Aimeri s'en déclare satisfait. "C'est bien répondu," s'exclama-t-il.

 

Avec cette réponse, nous sommes au point d'inflexion de l'attitude de Jeanne. Au premier de ses juges elle a répondu avec naturelle, simplicité à la question posée. Avec le second elle sort de ce rôle et passe spontanément à un autre... et quel rôle!... Le rôle d'enseignante de la théologie, sur l'un des grands principes de toute bonne théologie... à celui qui devient ainsi son élève : le professeur des dominicains. Et devant elle, le docteur dépose les armes. Il a compris. Le savant cénacle sait à présent qui est Jeanne la Pucelle... et par qui elle est inspirée. Dans le débat, le ton a changé.

 

 

 

L'ALGARADE DU BON FRERE SEGUIN

C'est dans cette atmosphère où Jeanne s'est déjà échauffée, qu'intervient à son tour un autre docteur à l'âme d'une grande bonté et droiture, mais d'un abord quelque peu rustique et de manière assez rude. Il s'agit du frère Seguin, dominicain lui aussi et savant passionné.

 

Cet homme de foi et de doctrine est passé maître en matière de dialectique. Il sait même, au besoin, prêcher le faux pour savoir le vrai. Mais peut-être n'a-t-il pas saisi le fond de ressources dont dispose la Pucelle. L'initiative hardie qu'il prépare lui permettra d'en faire expérience.

"Quelle langue parlent vos voix ?" lui demande brutalement le religieux avec son accent limousin assez rocailleux. Cette question d'un intérêt modeste en regard de l'importance du débat, a le don d'irriter la Pucelle. "Meilleur que la vôtre!" lui lance-t-elle.

 

Un sourire discret s'est à peine effacé sur les visages ecclésiastiques que l'imprudent persiste dans son audacieuse offensive : "Croyez-vous en Dieu ?" lance-t-il à la jeune sainte. "Mieux que vous Messire!" lui répond-elle.

Cette remise en place lui suffit-elle ? Pas du tout, car impatienté par les vigoureuses réparties de la Pucelle, le savant frère lui glisse, en soignant son élocution, une objection de taille à la faire trébucher : "Eh bien! Dieu défend que l'on vous croie sans un signe qui atteste vos propos. Et pour ma part je ne conseillerai pas au roi de vous confier ses gens d'armes, les mettant en péril sur une simple parole!".  Autrement dit il lui demande simplement de faire un miracle.

 

Cette fois, l'attaque est directe avec sa charge d'irritation. Mais Jeanne n'est pas dupe du défi. "En nom Dieu, lui répond elle, je ne suis pas venue à Poitiers pour faire des miracles. Conduisez-moi à Orléans. Je vous montrerai des miracles qui prouveront ma mission. Que l'on me donne des hommes:  ce qu'on voudra. Je délivrerai Orléans!".

 

Dans cet échange animé, le ton est monté! L'humeur de la Pucelle aussi, révélant le fond et la richesse de son tempérament. Les réparties débouchent comme les volées de bombarde qu'elle tirera bientôt à Jargeau pour abattre en trois coups la grosse tour de la défense anglaise. Et quel spectacle pour les autres participants!...

 

Quant au frère Seguin, il gardera un tel souvenir de cet échange que vingt sept ans plus tard, lorsqu'il viendra témoigner devant le tribunal chargé de réhabiliter la sainte, il en redira avec émotion toutes les paroles gravées en lettres d'or dans sa mémoire comme un authentique don du Ciel. Car c'est à lui que nous devons de les connaître. Jeanne l'avait "retourné". Il est l'une de ses conquêtes!...

 

 

MAITRE JEAN ERAULT ET MARIE  D'AVIGNON

Si à défaut des documents brûlés par l'infâme évêque Cochon, on n'en connaît point les termes, on sait que l'intervention de Maître Jean Erault contribua par la richesse de son apport, à élever le ton du débat au niveau le plus proche du Ciel, où le langage que l'on parle est celui de la prophétie.

 

Aux temps où le pauvre roi Charles VI recouvrait par moments sa lucidité, une pieuse avignonnaise, Marie Robine qu'on surnommait La Gasque, lui avait révélé d'après ses rêves prophétiques que de grands malheurs marqueraient son règne, mais qu'il ne devait pas perdre courage car "une Jeune Vierge sera envoyée. Elle fera la guerre et libérera de ses ennemis le Ro-yaume de France." C'était un curieux coup d'éclairage venu de l'au-delà et à l'époque il n'était pas le seul.

 

La prophétie s'étant répandue, le professeur de théologie Jean Erault avait examiné de près cet acte de voyance et son étude l'avait conduit à la certitude que la prophétie s'appliquait à Jeanne la Pucelle. C'est donc cette conviction qu'il vint exposer à l'assemblée de Poitiers ; et l'on devine de quel poids elle dut peser dans les consciences des religieux.

 

 

 

LES PROPHETIES DE LA PUCELLE 

Dans l'ambiance émue créée par cette révélation, on imagine l'impact dynamisant que la certitude de Jean Erault dut avoir sur Jeanne elle-même. Est-ce ce sentiment qui stimula en elle un sens divinatoire auquel ses dons surnaturels la prédisposaient plus que quiconque ?

 

C'est ainsi qu'en pleine assemblée, déchirant à son tour le voile qui cache l'avenir, elle annonce en toute clarté ce que seront, à leur future maturité, les fruit de son intervention. "Le siège d'Orléans sera levé. Les Anglais seront chassés de France. Le roi sera sacré à Reims. Paris rentrera en son obéissance. Le duc Charles d'Orléans prisonnier depuis Azincourt reviendra d'An-gleterre".

 

Parmi les participants subjugués, il en est un particulièrement frappée par l'envolée prophétique de la Pucelle. C'est le frère Seguin lui-même. Si bien que vingt sept ans plus tard, dans le procès déjà évoqué, il en fera le récit ému, en ajoutant émerveillé : "Et moi, j'ai vu toutes ces prédictions s'accomplir!" N'était-ce pas là les "signes" qu'il avait souhaité ? La bergère avait tenu parole! Quel témoignage!...

 

 

L'AUTORITE DU CHEF DE GUERRE

Ce qu'il faut suivre, au cours des épisodes successifs sur lesquels nos sources nous renseignent, c'est l'évolution sensible, régulière, ascendante et significative du tempérament de la Pucelle, passant par étapes, du pâturage au champ de bataille. L'esprit plutôt timide de l'entrée en matière avec Pierre de Versailles, s'éveille avec Jean Lombard. Il s'alarme avec Guillaume Aimeri. Il s'irrite avec Seguin. Il s'exalte avec Jean Erault et Marie Robine. Il éclate dans toute sa puissance avec les prophéties. Enfin il se déchaîne pour engager son premier acte de Chef de Guerre en lançant au roi d'Angleterre sa rituelle lettre de défi, dans le plus pur style des traditions chevaleresques.

 

A côté d'elle, à la table-tribunal où siègent Regnault de Chartres et ses assesseurs, se trouve Jean Erault, son allié. D'un ton impératif, Jeanne lui lance : "Maître, prenez une plume et de l'encre et écrivez ce que je vous dictes !  « Roi d’Angleterre, et vous Duc de Bedford qui vous dite Régent du Royaume de France, et vous Guillaume de La Poule, Comte de Suffolk, Jean sir de Talebot, et vous Thomas sir d’Escales, qui vous dites lieutenant dudit Duc de Bedford, faites raison au Roi du Ciel. Rendez à la Pucelle qui est envoyée de Dieu, le Roi du Ciel, les clés de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est venue ici de la part de Dieu pour réclamer le sang royal. Elle est toute prête à faire la paix si vous voulez lui faire raison, à condition que vous rendiez le pays de France et que vous paierez les dommages que vous y avez faits pendant le temps que vous l’avez occupée.

Et vous archers, compagnons de guerre, nobles gentils et autres, qui estes devant la bonne ville d’Orléans, allez vous-en de par Dieu, en votre pays. Et si vous ne le faites, attendez des nouvelles de la Pucelle qui vous ira voir bientôt à votre bien grand dommage.

 

Roi d’Angleterre, si vous ne le faites ainsi, en quelque lieux que soient vos gens en France, je les attendrai, je les chasserai qu’ils veuillent ou non. Je suis chef de guerre, envoyée par Dieu, le Roi du Ciel, pour vous bouter hors de toute la France. Et s’ils veulent obéir, je les prendrai à merci. Ne vous obstinez pas dans votre projet, car vous me conserverez pas le Royaume de France qui est à Dieu,le Roi du Ciel, Fils de Sainte-Marie.

            Mais c’est le Roi Charles, vrai héritier qui le conservera, car Dieu, le Roi du Ciel, le veut ; et cela lui est révélé par la Pucelle, car il entrera à Paris en bonne compagnie.

Si vous ne voulez pas croire ces nouvelles qui viennent de la part de Dieu, en quelque lieu que nous vous trouverons, nous frapperons sur vos gens et nous ferons un si grand tumulte que, depuis 1000 ans, il n’y en a pas eu de si grand en France. Et croyez fermement que le Roi du Ciel enverra plus de force à la Pucelle qu’il n’en faut pour repousser les assauts que vous dirigez contre elle et ses bonnes gens d’armes, et on verra aux horions qui aura le meilleur droit, du Roi du Ciel ou de vous.

            Vous, Duc de Bedford, la Pucelle vous prie et vous requiert de ne pas nous faire détruire. Si vous lui faites raison, vous pourrez encore venir à sa compagnie, là où les français feront le plus beau fait qui fut jamais accompli par la chrétienté. Et faites réponse si vous voulez faire la paix en la cité d’Orléans. Si vous ne faites, qu’il vous souvienne bientôt de nos très grands hommages.

 

            "Ecrit ce mardi de la Grande Semaine." 

 

La lettre est aussitôt envoyée au Quartier Général de l'armée anglaise du siège d'Orléans, où elle est remise le 24 mars, y faisant l'effet d'une bombe.

 

Selon Thibaud Gobert et François Garivel, les principaux témoins de cet épisode, le bon moine Seguin fut le plus ému par le contenu doctrinal de cette lettre  où l'on peut voir, dans sa rusticité médiévale, l'un des plus beaux monuments de la pensée française.

 

 

 

L'EXAMEN PHYSIQUE

Comme il avait été prescrit par Charles VII, l'examen doctrinal des savants religieux devait être complété par un examen physique constatant l'intégrité virginale de Jeanne.

 

L'autorité en fut confiée à celle qui figure dans l'histoire comme l'une des plus grandes Dames du temps, Yolande d'Aragon, la belle-mère de Charles VII. Elle fut assistée dans cet office par l'épouse de Gaucourt, Jeanne de Preuilly et l'épouse de Robert le maçon, la dame de Trêves.

 

Toutes trois témoignèrent devant la Commission ecclésiastique que Jeanne était digne de porter avec honneur le surnom qu'elle s'était choisi, car la preuve en était faite.

 

 

 

LE VERDICT DE POITIERS

Au terme de ces débats qui durèrent plusieurs jours, comme le rapporte l'un des meilleurs observateurs de l'événement, François Garivel, conseiller du roi pour la justice "Les clercs délibérèrent longuement sur elle. Mais ils firent sagement en conseillant au roi de l'employer et de l'envoyer au siège d'Orléans".

 

Il ne paraît pas douteux qu'au cours de ces débats, la sensibilité mystique de quelques uns au moins de ces religieux ait int