par René OLIVIER

LA LANCE, L’EPEE ET LA HACHE

 

(LES ARMES DE LA PUCELLE)

 

« NOUS N’AURONS LA PAIX QU’A LA POINTE DE LA LANCE » JEANNE D’ARC.

 

 


Selon la conception que l’on s’en fait communément, le personnage de Jeanne d’Arc relève davantage de la légende que de l’histoire. C’est vraiment dommage car l’image que nous en offre l’histoire, reflet fidèle de la réalité, est bien plus belle que celle de la légende. Mais pour pouvoir l’apprécier, il faut d’abord la connaître.

 

Parmi bien d’autres voies d’approche, c’est à travers le témoignage de ses armes que nous retrouvons les vestiges de l’un des principaux aspects de la personnalité de la Pucelle : le caractère guerrier qui domine sa vie et imprègne son épopée.

 

Ses armes, c’est-à-dire ses instruments de combat, permettent d’après les traces qu’elles ont laissées dans les écrits de ses contemporains, d’évoquer les faits auxquels elles ont participé. Dans cette vie martiale, elles sont parmi les sources les plus chargées de vivants souvenirs.

 

Même si cette révélation réserve quelque surprise, il vaut mieux le dire franchement. Les armes favorites de la jeune bergère devenue Chef de Guerre sont, dans l’ordre de ses préférences qui coïncide curieusement avec celui de leur entrée en scène : la lance, l’épée et la hache. Voyons sur ces trois objets.... et sur leur utilisation par Jeanne d’Arc, ce que l’histoire nous apprend.

 

 

LA LANCE

 

LA LANCE DE NANCY

 

La lance fut donc, dans  l’ordre chronologique et dans celui de ses prédilections, la première arme de la Pucelle.

La première scène où nous voyons notre sainte héroïne charger à cheval, la lance à la main et avec un brio enthousiasmant, se place en fin janvier 1429 au moment où Jeanne entre à peine dans sa dix-septième année, avant même la grande randonnée qui doit la conduire à Chinon, alors qu’elle n’a pas encore revêtu sa célèbre armure de fer.

 

L’événement eut lieu, avant son départ de Vaucouleurs, au cours d’un voyage qu’elle fit à Nancy où le duc Charles 1er de Lorraine, la prenant pour une guérisseuse, l’avait mandée auprès de lui dans l’espoir d’une amélioration de sa santé chancelante.

 

Jeanne bien sûr s’empressa de détromper le vieux rhumatisant en lui disant qu’elle ne pouvait rien pour lui. Mais que s’il consentait à renvoyer Alizon du May, la folle maîtresse qu’il entretenait, pour reprendre auprès de lui sa légitime épouse la vertueuse Marguerite de Bavière... elle ferait volontiers quelques prières pour lui. Nous saisissons là le caractère singulier des personnages conforme aux conceptions de l’époque. Leur curieux échange a, sur ce point, valeur d’indice!...

 

Par contre, la Pucelle lui faisant part de sa propre requête, demande au duc de lui prêter son gendre René d’Anjou avec ses hommes d’armes, car elle en a besoin  pour faire la guerre selon la mission qu’elle a reçue du ciel.

Surpris comme de juste par la témérité de son projet belliqueux, le duc lui demande : « Mais comment veux-tu faire la guerre alors que tu ne sais même pas monter à cheval?... » Piqué au vif, la Pucelle considère la question comme un défi. « Eh bien - lui répond-elle - qu’on me donne un cheval et l’on verra si je sais le mener!... »

Amusé par la vivacité de la répartie, le vieux duc vit là une occasion de se distraire. «  Fort bien - dit-il - qu’on lui amène un cheval! » L’instant d’après, sur la pelouse du château où d’ordinaire les chevaliers se livrent aux exercices préparatoires du tournoi ou du combat, on lui présente tout harnaché, un magnifique coursier de poil noir.

 

Sans préambule, Jeanne saute en selle, saisit une lance et fonce plein galop sur l’un de ces mannequins appelés « quintaines », pour servir de cibles. Elle réussit son coup de lance avec un tel brio, que le duc enthousiasmé lui offre sur le champs la belle monture qu’elle maîtrise si bien. Ce sera par la suite son premier cheval de bataille.

 

 

LA LANCE DE CHINON

 

Le second épisode que l’histoire nous offre, où la Pucelle renouvelle son coup de lance avec le même brio et le mêle succès qu’à Nancy, se situe le mardi 8 Mars à Chinon où l’avant-veille elle a été reçue pour la première fois par le dauphin Charles VII.

 

Devant le château, Jeanne montée sur son beau cheval noir, se livre tout simplement à ses exercices préparatoires aux combats qu’elle aura à affronter bientôt. Parmi les spectateurs toujours intéressés par ces genres de prouesses, voici le dauphin lui-même et auprès de lui son cousin, le jeune duc Jean II d’Alençon qui sera bientôt le plus ardent compagnon de guerre de la Pucelle, celui auquel elle accordera l’insigne privilège de l’appeler  «  mon beau duc » en le tutoyant quelquefois.

 

Là encore Jeanne saisit la lourde lance de frêne longue de cinq mètres, armée de la pointe d’acier. Elle pique des deux et embroche son « faquin » avec une aisance qui arrache aux spectateurs un cri d’admiration. Le « beau duc » en est si subjugué qu’à son tour, spontanément comme le duc de Lorraine, il fait présent à la Pucelle d’un cheval alezan, une belle monture certes, car il s’agit d’un cadeau princier.

Si l’on en croit les nombreux témoins de la vie de Jeanne, notamment celui de Marguerite la Touroulde qui vécut auprès d’elle et nous en a laissé un portrait inoubliable, ces chevauchées d’exercice étaient familières à la Pucelle pendant toute la durée de sa préparation à sa haute mission. Elle y avait acquis une maîtrise et un intérêt que l’on pourrait peut-être appeler une passion, car son but n’était pas du tout de se donner en spectacle.

 

 

LA CHARGE À LA LANCE DE SAINT-JEAN-LE-BLANC

 

Jusqu’ici, les épisodes connus que nous rapporte l’histoire sur les exploits de Jeanne d’Arc avec son arme favorite entrent dans le cadre des préalables à ceux du champ de bataille. Mais cette fois elle nous livre le premier récit du mémorable et victorieux combat où cet excellent entraînement portera ses fruits.

 

Le vendredi 6 Mai, Jeanne d’Arc est devant Orléans assiégée depuis six mois et demi par les Anglais. L’avant-veille elle a livré son premier combat improvisé où en une journée elle enleva et détruisit avec sa garnison ennemie, la bastille de Saint-Loup, la plus orientale du dispositif d’investissement sur la rive droite de la Loire. Mais aujourd’hui débute le « coup de faux stratégique » qui doit balayer les positions ennemies de la rive gauche et débloquer le pont qui fait communiquer la ville avec la Sologne. Jeanne a décidé d’en faire sauter le verrou le plus en amont. Il s’agit de la puissante bastille fortifiée de Saint-Jean-le-Blanc.

 

Selon une pratique qui deviendra chez elle une habitude et un réflexe tactique, elle passe la nuit à mettre en place son dispositif d’attaque, en vue de déboucher dès l’aurore, par surprise, sur son objectif. Sortant par la porte de Bourgogne vers trois heures du matin, elle concentre ses troupes sur l’île aux Toiles. Puis de là, elle les achemine par un pont de bateaux sur la base de départ de son attaque.

 

Mais dès que du haut de leurs murailles crénelées de Saint-Jean-le-Blanc les veilleurs anglais perçoivent aux timides lueurs de l’aube les premiers Français prenant pied sur la rive, ils donnent l’alerte. Pris de panique devant le souvenir du sort de la garnison de Saint-Loup, les occupants de la place déguerpissent en hâte, abandonnant leur position pour se réfugier dans la citadelle voisine des Augustins.

 

De leur coté, les premiers Français débarqués sur la rive, au lieu d’attendre le gros de la troupe, foncent sur l’objectif assigné à l’attaque. Mais trouvant la citadelle vide, ils estiment la bataille gagnée sans être livrée et se replient vers leur point de débarquement.

 

C’est alors qu’ayant suivi du haut des créneaux des Tourelles les péripéties de cette première phase, John Glasdall le commandant de la place juge le moment venu d’intervenir et lance une attaque improvisée contre ces Français isolés.

 

A ce moment, Jeanne d’Arc et La Hire restés sur l’île aux Toiles pour assurer le transit du reste de leurs troupes, voient les Français refluer le dos au fleuve. Jugeant le danger auquel ils sont exposés, ils poussent leurs chevaux sur un bateau, débarquent sur la rive, se mettent en selle, couchent la lance sous le bras et ralliant au passage les Français acculés à la rive, foncent avec furie, à bonne distance de charge sur les assaillants anglais qu’ils mettent, selon l’expression du texte de la Chronique, «en une fuite laide et honteuse.»

 

Le récit ne dit pas combien d’ennemis restèrent sur le terrain, sous les lances de Jeanne et de la Hire. Il nous montre seulement la Pucelle chargeant à la lance, cette arme de choix que nous lui voyons brandir tant de fois à l’exercice, avec une virtuosité qui soulevait d’enthousiasme des meilleurs connaisseurs en la matière.

 

 

LA VISION PRESTIGIEUSE DE SAINT-AIGNAN-SUR-CHER

 

Le mardi 7 Juin devant le château de Saint-Aignan-sur-Cher, le dauphin Charles VII est entouré de deux jeunes gens. Ce sont les frères Guy et André de Laval, les petits-fils de Bertrand du Guesclin. Ils arrivent du fief familial le château de Vitré bouillants d’impatience pour s’engager dans l’armée de la Pucelle. Dès la nouvelle de ses exploits d’Orléans et de sa victoire ils débordent d’enthousiasme à l’idée de combattre à ses cotés avec cette même ardeur qu’ils ont héritée de leur illustre famille.

 

Charles VII leur a fait un gracieux accueil et, pour les honorer, honneur insigne en vérité, il a demandé à la Pucelle de venir les rejoindre, de son cantonnement tout proche de Selles-en-Berry où elle forme son armée pour la campagne du Val-de-Loire.

 

Dans cette attente toute vibrante de pensées chevaleresques, voici que débouché de la route et se plante devant eux, bien droite dans son armure blanche, la lance haute, sur son cheval noir, Jeanne d’Arc auréolée à leurs yeux de la gloire toute fraîche de sa victoire d’Orléans.

 

Le saisissement qu’ils en éprouvent est si fort qu’ils sauront la traduire dans la lettre qu’ils adressent le 8 Juin à leur mère et leur grand-mère. Un document que par bonheur l’histoire nous a gardé et qui, par sa juvénile fraîcheur d’âme se place parmi les plus beaux écrits du XVème siècle. Ils y relatent notamment l’accueil d’une exquise gentillesse que Jeanne leur fit en son propre logis de Saint-Aignan.   « C’était chose toute divine de la voir et de l’ouïr » y disent-ils pour traduire leur sentiment.

Mais l’important pour nous est dans un simple  mot  de  leur  témoignage.  Dans les

épisodes marquants de sa vie guerrière, Jeanne d’Arc, en grand arroi, portait la lance haute... la lance son arme favorite.

 

 

LA PAIX AU BOUT DE LA LANCE

 

Charles VII avait une lubie connue : celle du « pacifisme ». Bien fâcheuse tendance pour  un monarque.... surtout en pleine guerre de Cent Ans. Cette faiblesse, on le comprend, s’accordait mal avec le tempérament de la pucelle, plutôt porté vers les solutions martiales. Elle en était réellement peinée.

 

Les épisodes sont nombreux où cette disposition du souverain vint contrecarrer les desseins de Jeanne d’Arc dans l’accomplissement de sa mission providentielle. Surtout quand ce renard de duc de Bourgogne profitait de la manie du dauphin pour lancer de grossières manœuvres « diplomatiques » à visées dilatoires, en vue de ralentir la fulgurante poussée conquérante de la Pucelle.

L’une de ces fallacieuses tentatives atteignit le souverain par le canal d’une fausse mystique nommée Catherine de La Rochelle, se prétendant inspirée par le ciel pour ramener la paix entre France et Bourgogne. Jeanne d’Arc eut tôt fait de démasquer la supercherie et d’en reconnaître l’origine. Ce qui lui permit d’administrer en quatre mots à Charles VII une leçon de haute politique à graver en lettres d’or dans le marbre : « Vous ne trouverez la paix, si ce n’est à la pointe de la lance!... » telle était, dans la pensée de Jeanne d’Arc, la place de la lance... son arme favorite!...

 

 

LA CHARGE DE PATAY

 

Toujours à propos de la lance, un épisode capital de la vie de Jeanne d’Arc... et aussi de l’Histoire de France, mérite notre attention. Il s’agit de la célèbre bataille de Patay où le 18 Juin 1429 Jeanne d’Arc termina par une écrasante victoire sa glorieuse campagne de la Loire. Après Orléans, Jargeau, Meung et Beaugency, ce nouvel exploit élimina toute possibilité d’intervention ennemie pendant la marche vers Reims où Charles VII devait être sacré Roi  de France.

 

Le terme d’écrasante pour qualifier cette victoire n’est pas une clause de style. Il doit être pris dans son sens le plus fort, puisque la charge française laissa sur le terrain plus de 4.000 cadavres ennemis des deux armées réunies de Talbot et Fastolf, contre un seul Français tué dans la compagnie de Bertrand d’Armagnac. Cette proportion constitue un record unique dans l’histoire militaire. Il demeure l’apanage de Jeanne d’Arc.

 

La seule question qui nous intéresse ici est dans ce que l’histoire de la bataille de Patay ne nous dit pas. Les récits contemporains laissés par les participants fournissent pourtant des détails du plus grand intérêt. Ainsi, on connaît avec précision le débat au cours duquel la Pucelle, par sa seule volonté, contre celle de tous ses capitaines, sauf le Connétable de Richemont qui la soutint, imposa la décision cause du succès.

 

L’attention des témoins s’est donc portée sur cet aspect stratégique et tactique capital, en négligeant les détails anecdotiques de l’exécution où tout se ramenait à une charge furieuse sur la colonne anglaise surprise en flagrant délit de mouvement, le long des 6 km de route entre Saint-Sigismond et Patay.

 

Ainsi, aucun d’eux ne mentionne l’arme avec laquelle Jeanne d’Arc entraîna la charge de ses troupes. On sait seulement que partout elle tenait à être la première au combat, sur les échelles aux Tourelles où elle fut blessée, à Jargeau où elle fut précipitée par une pierre de faix. Avant l’engagement de Patay, elle n’admit qu’avec difficulté, au prix de vives discussions et en ayant l’air de faire une concession, que l’on envoyât quelques éclaireurs de La Hire pour localiser l’ennemi. Par contre, elle était en tête du corps de bataille dont la charge déboucha sur les archers de Talbot.

 

Donc, la question se pose : à défaut de l’épée, arme trop courte et n’ayant pas l’effet de choc nécessaire pour une action de cet ordre, avec quoi la Pucelle a-t-elle chargé?...

Tenait-elle sa lance familière comme à Saint-Jean-le-Blanc, ou son étendard?...

 

L’étendard, Jeanne l’a dit et des témoignages le confirment, était ordinairement porté par l’un de ses deux pages Louis de Coutes ou Raymond dont c’était le principal office. Cependant, Jeanne a dit aussi qu’elle le prenait parfois « pour éviter de tuer », autrement dit pour remplacer dans sa main la lance meurtrière qu’elle se trouvait naturellement portée à utiliser dans le feu de l’action.

 

Qu’en fut-il donc ce 18 juin sur le champ de bataille de Patay? ...Nous ne le saurons jamais de façon formelle ; à moins qu’un jour, la découverte fortuite d’un document oublié vienne nous renseigner. De telles aubaines se produisent parfois.

 

La seule conjecture que l’on puisse avancer est que dans la fièvre si bien décrite de cette opération décisive, seuls les réflexes guerriers ont le dessus... et ceux de Jeanne d’Arc nous sont parfaitement connus... ainsi que son affinité particulière pour la lance... son arme favorite. Et nous savons aussi qu’elle était toute à sa bataille, qui fut son oeuvre exclusive;

 

 

 

 

L’EPEE

 

La seconde arme de Jeanne d’Arc, l’épée, éclaire d’éblouissantes lueurs, toute son histoire. On lui connaît plusieurs épées : toutes sont chargées d’une haute signification.

 

Peu après l’épisode inaugural de la lance de Nancy que nous avons suivi, Jeanne reçut à Vaucouleurs, avant même de revêtir l’armure, sa première épée dans des conditions qui méritent d’être relatées.

 

L’ÉPÉE DE BAUDRICOURT

 

Nous savons les difficultés que Jeanne connut pour faire admettre par Baudricourt, le gouverneur de Vaucouleurs, la mission providentielle dont elle était investie. Au bout de deux mois de vaines tentatives, il n’avait pas fallu moins qu’un fait surnaturel pour convaincre cet incrédule: la révélation de la bataille de Rouvray, au moment où elle se livrait à 600km de là. Mais sa certitude acquise, le guerrier fit amende honorable d’une manière chevaleresque qui est tout à son éloge.

Le mardi 22 Février 1429 à Vaucouleurs, devant la porte de France, Jeanne est à cheval, chaudement vêtue pour le long voyage par ce temps glacial. Autour d’elle, son escorte armée de six cavaliers. C’est l’instant pathétique du départ pour Chinon. La population émue de Vaucouleurs se rassemble pour un adieu ému à la Pucelle car tout le monde ici a compris la signification spirituelle et historique de sa haute mission.

 

Baudricourt est là; ému lui aussi et silencieux. Mais il lui reste un mot à dire... et un geste à accomplir... Un geste que lui dicte sa conscience... sa conscience de chevalier. Ce sera donc un geste chevaleresque.

 

Au cours de la longue lutte que la Pucelle a dû mener contre lui pour le convaincre et obtenir son aide, Baudricourt a résisté tant qu’il a pu, en homme de raison. Puis, devant l’évidence du prodige, il a cédé. Il a été vaincu. Or, dans l’ordre de Chevalerie auquel il appartient, que fait un chevalier lorsqu’il est loyalement vaincu?... Il remet son épée à son vainqueur!

 

Alors, le chevalier Baudricourt fait son devoir. Il déboucle sa ceinture, s’approche de Jeanne et lui remet son épée. Quel geste!...

Bien sûr, cette épée est aussi l’arme qui permettra à Jeanne de se défendre au cours de sa longue randonnée, en cas de mauvaise rencontre. Mais cette autre raison n’est qu’accessoire car Jeanne vient de le dire clairement aux villageois, en une parole touchant aux profondeurs de la destinée humaine : « Des gens de guerre, je n’ai point peur. Dieu saura bien me frayer ma route, car c’est pour cela que je suis née. Il y a quatre ou cinq ans que mes frères du paradis et mon Seigneur me le disent!... » Jeanne sait qu’elle n’aura pas besoin de l’épée. Mais elle accepte le don... ou plutôt « l’hommage » de Baudricourt... car elle en a compris le sens.

 

Telle est, avec sa haute signification chevaleresque, la première épée de Jeanne d’Arc, la seconde arme de son entrée sur la scène de l’histoire.

 

 

L’ÉPÉE DE SAINTE-CATHERINE-DE-FIERBOIS

 

Si l’épisode de Vaucouleurs est émouvant, que dire de celui qui mit dans la main de Jeanne d’Arc sa seconde épée!...Ici, la signification chevaleresque, si prestigieuse soit-elle, est transcendée de très haut par sa portée spirituelle.

 

Quand Charles VII fut à son tour convaincu de l’origine surnaturelle de la mission de la bergère de Domremy, il la fit équiper d’une superbe armure blanche forgée à ses mesures par le maître armurier de Tours Colas de Monbazon. Puis il voulut lui offrir une épée aussi belle que doit l’être un présent royal. Mais Jeanne refusa.

 

Jeanne  en effet avait un autre dessein. Elle fit envoyer à l’abbaye de Sainte Catherine-de-Fierbois un armurier de Tours, porteur d’une lettre pour le frère Gilles Lecour prieur de cette communauté. Elle demandait à ce religieux de faire creuser le sol sous les dalles de la chapelle, derrière l’autel, d’extraire de la fosse une épée marquée de cinq croix qui s’y trouvait et de la lui faire ramener. C’est avec celle là qu’elle voulait combattre et pas une autre, fut-elle de don royal.

 

Nous pouvons imaginer la stupéfaction provoquée par cette demande. Mais on obtempéra... avec empressement. La fosse dégagée, plusieurs épées s’y trouvaient, dont l’une était marquée de cinq croix près de la garde. C’était celle que Jeanne demandait. Sur la lame, une fine couche de rouille pulvérulente disparut en la frottant. Emerveillés, les moines de Sainte-Catherine firent aussitôt ouvrager un superbe fourreau de velours vermeil semé de fleurs de lys dans lequel l’arme fut ramenée à la Pucelle. La nouvelle s’étant répandue comme une traînée de poudre, le clergé de Tours offrit un second fourreau de drap d’or. Mais Jeanne en fit confectionner un troisième en cuir fort, pour le combat.

 

D’après les recherches historiques ultérieures, il semble bien que ces mystérieuses épées aient été placées là, par Charles-Martel et ses principaux feudataires, en ex-voto, après leur victoire de Poitiers sur l’armée d’Abd-el-Rahman le Waali d’Andalousie... une victoire qui sauva l’Occident. Quel prodige!...

 

 

L’ÉPÉE DE FRANQUET D’ARRAS

 

La troisième épée qui eut une importance particulière dans la vie de Jeanne d’Arc est une prise de guerre.

 

Au cours de la bataille qu’elle livre le 6 Avril 1430 dans la plaine de Vaires, sur les bords de la Marne à 2 Km à l’Ouest de Lagny, Jeanne d’Arc bat et capture un redoutable chef anglo-bourguignon qui ravage la région : Franquet d’Arras.

 

Bien qu’engageant de part et d’autre des effectifs sans rapport avec ceux des grandes batailles de la guerre de Cent-Ans, cette rencontre revendique une place de choix dans l’histoire de l’Art militaire. Pour la première fois depuis son introduction en Occident, l’artillerie jusque là considérée comme arme de siège, est mise en oeuvre par la Pucelle en rase campagne, comme unité de manœuvre en guerre de mouvement, c’est-à-dire dans une forme toute nouvelle de combat. Le mérite et le privilège de cette innovation font partie de l’apanage des talents militaires inspirés de Jeanne d’Arc. Cet important détail de valeur historique, généralement ignoré, méritait d’être mentionné au passage.

 

La victoire étant rapidement obtenue, pendant que son armée achève le massacre des troupes ennemies, on amène devant la Pucelle son prisonnier Franquet d’Arras. Le premier geste de Jeanne est de le désarmer. Elle lui retire son épée qu’elle trouve fort bonne. Elle lui plaît. C’est une prise de guerre. Elle la garde pour son propre usage. C’est avec cette arme qu’elle combattra désormais, jusqu’à la dernière bataille de la porte de Compiègne où, seule en arrière pour couvrir la retraite des siens, à trois reprises elle tient en échec une horde d’archers picards.

 

Cette épée de Franquet d’Arras sera longuement évoquée lors de l’infâme procès de Rouen. Jeanne déclarera sans artifices, au satanique évêque Cauchon, qu’elle appréciait cette arme car, selon sa propre expression quelque peu soldatesque   «  elle donnait de bonnes buffes et de bons torchons » c’est-à-dire en clair, frappait bien d’estoc et de taille, de la pointe et du tranchant. Et nous voyons ainsi apparaître une vivante image de la Pucelle au combat.

 

 

L’ÉPÉE DE SAINT-DENIS ET LES PRÉSENTS DU DUC DE BRETAGNE

 

Parmi les armes de la panoplie de Jeanne d’Arc dont on retrouve trace dans l’histoire, on note l’existence d’une autre épée prise en combat à un chevalier bourguignon devant Paris. Jeanne d’Arc l’offrit en « ex-voto » parmi une armure complète, après sa blessure de la porte Saint-Denis, comme il était d’usage.

 

Si son propriétaire désarmé par Jeanne nous demeure inconnu, on sait seulement qu’il était à la fois robuste et fort riche, à en juger d’après les proportions de l’arme et les luxueux ornements de son baudrier. La panoplie entière demeura longtemps accrochée à Saint-Denis.

 

Il faut encore mentionner les deux épées offertes à Jeanne par le duc Jean II de Bretagne, en même temps qu’une dague et des chevaux, en hommage admiratif pour ses victoires d’Orléans et du coude de la Loire.

 

 

LA HACHE

La troisième arme de prédilection de Jeanne d’Arc, la hache, nous ramène au merveilleux récit déjà évoqué des frères Guy et André de Laval. C’est par le témoignage ému des petits-fils de du Guesclin qu’à deux reprises nous voyons la Pucelle la hache à la main.

 

Il s’agit ici non point de la hache d’hast à long manche de bois, mais de cette arme de combat rapproché, d’un maniement plus aisé, que dans son superbe tableau du sacre de Reims, Ingre a représentée en premier plan, sur la tassette droite de l’armure de la Pucelle.

 

Le 8 juin, au moment où Jeanne quitte Selles-en-Berry à la tête de son armée pour aller attaquer Jargeau, les frères de Laval assistent à son départ auquel ils auraient tant voulu participer. Voici le passage de leur lettre où ils relatent la scène :

 

« Ce lundi soir elle est partie de Selles » « pour  Romorantin, à trois lieues en » « avant, pour  s’approcher des grandes » « routes.  Le Maréchal de Boussac et un » « grand  nombre de gens armés et de la » « commune étaient avec elle. Je la vis » « monter à cheval, armée tout en blanc » « sauf  la  tête, une petite hache en sa » « main, sur un grand coursier noir. »

Un peu plus tard, après qu’elle eut mis la colonne en ordre de marche, elle lance l’ordre de départ.

« Puis, se tournant vers la porte de l’église, qui était bien proche, elle dit d’une assez douce  voix de femme : vous les prêtres et gens d’Église, faites processions et prières à Dieu. - Et  alors elle se mit en chemin, en disant : Tirez avant!... Tirez avant!... Son étendard ployé que  portait un gracieux page, etelle avait sa hache petite en la main. Un de ses frères, qui était  venu depuis huit jours, partait aussi avec elle, tout armé en blanc. »

 

Telles sont les traces historiques, rares mais formelles, de l’affinité de Jeanne d’Arc pour sa troisième arme de combat... une arme dont on ne s’embarrasse pas, surtout à cheval, si l’on n’a l’intention de s’en servir quand les nécessités l’imposent.

 

Les armes que nous venons de passer en revue apportent sur la compréhension profonde de la nature de Jeanne d’Arc une contribution d’une valeur inestimable.

Cet être exceptionnel que son épopée, unique dans l’histoire de l’humanité, place dans une situation d’équilibre sans autre exemple connu, entre ciel et terre, possède une double appartenance : d’une part dans l’au-delà, par sa nature angélique ; d’autre part dans notre monde matériel d’ici-bas, par sa nature héroïque.

Cette transcendance et cette immanence dont elle jouait en virtuose au gré des nécessités ; ce haut pouvoir de vivre à la fois dans le domaine des causes célestes et dans celui de leurs effets terrestres, explique notamment l’aisance prodigieuse avec laquelle elle battait les chefs militaires ennemies et surclassait ceux de sa propre armée.

 

L’apport merveilleux de Jeanne d’Arc à notre connaissance de l’être humain est de démontrer que cette possibilité de vivre en pleine conscience dans les deux domaines et de les faire communiquer en nous, est une faculté de notre nature. Mais une faculté généralement en sommeil car elle est, en fait, l’un des attributs de la sainteté, élevée chez Jeanne à son plus haut degré.

S’il fallait définir, d’après la personnalité de la Pucelle guerrière la relation intime du surnaturel et du terrestre au sein de l’humain, c’est à la notion biologique très significative de « symbiose » que l’on ferait appel.

 

Et si l’on devait donner à Jeanne d’Arc un nom qui  la définisse parfaitement dans la totalité de ses valeurs, il faudrait recourir à celui sous lequel elle s’est elle-même reconnue :

« L’Ange des Batailles ».