par René OLIVIER

LA STRATEGIE DE L'ASCENSION

 


LA SITUATION

 

 

Pour Jeanne d'Arc, la bataille de Saint-Loup n'est qu'un épisode. Celui de son "Baptême du feu". Cette action improvisée, cette victoire inattendue ne s'intègre pas dans un plan de campagne, car la stratégie de la levée du siège d'Orléans n'est pas encore élaborée dans la pensée de la Pucelle. Éveillée en sursaut pour son premier combat, elle a bien réagi. Et elle a gagné. Sans plus ….

 

Pour les Anglais par contre, la chute de Saint-Loup est une catastrophe car elle élargit la zone de pénétration des convois de renfort français par la forêt du Nord. Puis surtout elle fait sauter le verrou qui contrôlait la voie fluviale en amont d'Orléans, compromettant ainsi doublement l'efficacité du siège, dont le but est de bloquer toute communication  entre la ville et l'extérieur pour obtenir son asphyxie.

 

Mais il y a bien pis encore ; car si jusque là le passage des différents convois français a été pour les Anglais un insuccès, la bataille de Saint-Loup est unedéfaite. C'est la première et grave défaite de leurs armes depuis le temps déjà lointain où du Guesclin leur avait causé tant de misères. Et cette défaite, comble de malheur, leur vient d'une simple villageoise de seize ans!… A quoi servent dès lors tant de brillants hommes de guerre ? Ah!… leur moral s'en ressent durement !…

 

Sur ces données vient se brancher la suite des initiatives de la Pucelle. Les chevauchées du Samedi 30 Avril où elle vint lancer à Belle-Croix son défi à Glasdal et celle du 2 Mai à visées purement psychologiques n'étaient que des préalables. La tentative improvisée d'attaque par surprise sur Saint-Pouër n'était qu'une "vaillance d'armes" ne répondant à aucune logique opérationnelle. On y voit une simple diversion sensibilisante à type de "coup de semonce". De même les deux arrivées de Gien, celle du 3 Mai et celle de Dunois le 4 Mai suivie de la prise accidentelle de Saint-Loup sont de simples prémisses.

 

Mais désormais, le grand, le vrai problème se pose dans l'esprit de la Pucelle. C'est celui de la conception et de la structuration de la stratégie des opérations de la levée du siège d'Orléans selon la mission capitale assignée par les Voix célestes.

 

Or, le lendemain Jeudi 5 Mai est la fête de l'Ascension. En dépit de son allant, de sa fougue, de son impatience, Jeanne ne peut combattre. Son respect pour ce saint jour le lui interdit. C'est un cas d'"abstinence de guerre", comme l'on dit en ce temps-là.

 

Mais par contre, rien ne l'empêche de poursuivre toute seule, dans son for intérieur, les préparatifs de son offensive libératrice. C'est dans cette perspective que sautant à cheval suivie d'un seul archer elle se livre à l'inventaire des positions et forces ennemies qu'elle aura à attaquer. Et aussitôt s'élabore dans son esprit son plan d'opération.

 

Il serait présomptueux de notre part d'apprécier la contribution céleste dans l'élaboration de l'éblouissante pensée militaire de la Pucelle. Cette donnée capitale est hors de nos moyens humains de compréhension. Mais il n'est pas sacrilège d'imaginer que la lumineuse idée stratégique qui permit de liquider en quatre jours de combats un siège traînant depuis sept mois, ait bénéficier de l'éclairage surnaturel auquel la sainte bergère de Domremy était sensible plus que quiconque.

 

LA STRATEGIE DE JEANNE D'ARC

 

Les données recueillies lors de cette reconnaissance du Jeudi 5 Mai sont d'elles mêmes assez parlantes. Le dispositif anglais, suivant l'ordre de son arrivée, comporte sur la portion occidentale de la rive droite du fleuve, une concentration maximale d'ouvrages fortifiés reliés entre eux par des cheminements couverts faisant de cet ensemble un massif défensif de blocage inexpugnable. Il groupe depuis la rive vers le Nord, les bastilles de Saint-Laurent, la Croix-Boisée, Londres, Rouen, Saint-Pouër, avec Charlemagne sur l'île du milieu du fleuve. Sur la même rive droite, à quatre kilomètres en amont était l'ouvrage de Saint-Loup anéanti la veille.

 

Sur la rive gauche, s'échelonnant de l'amont vers l'aval, Saint-Jean-le Blanc puis au centre le puissant dispositif de blocage du pont des Tourelles avec son avancée des Augustins. Enfin, à l'extrémité occidentale de la même rive, juste en face de l'île Charlemagne, l'ouvrage de Saint-Pryvé. Disons au passage que cette disposition ne relève pas de la part de l'assiégeant, de conceptions poliorcétiques bien probantes.

Le simple schéma de ce dispositif ne manqua pas de dicter à la logique inspirée de la Pucelle une stratégie d'une évidente clarté dont nous retrouverons la preuve dans sa fulgurante mise en œuvre du lendemain.

 

Cette stratégie se résume d'un mot. L'armée assiégeante de l'ennemi est coupée en deux masses inégales par le cours de la Loire. Ses plus fortes installations sont groupées et solidement organisées sur la portion en aval de la rive droite. Leur attaque serait donc difficile, coûteuse et inutile, car ce ne sont pas elles qui bloquent la communication de la ville par le pont. En outre, il leur est impossible d'apporter leur appui sur la rive gauche car de jour la grosse bombarde "La Longue" en position sur les remparts interdit le passage du fleuve par l'île Charlemagne.

 

Donc l'attaque française libératrice doit porter uniquement sur la rive gauche. Elle doit procéder toutes forces réunies sous la forme d'un large mouvement en "Coup de faux" depuis la base la plus orientale de Saint-Jean-le-Blanc, puis celle des Augustins pour déboucher sur l'obstacle principal des Tourelles et balayer enfin la dernière position de Saint-Pryvé.

 

Ainsi, au retour de sa reconnaissance exploratoire du jeudi 5 Mai, Jeanne a enfin, sous cette image inspirée de "coup-de-faux" foudroyant, la stratégie de sa bataille d'Orléans bien conforme aux exigences de sa céleste mission.

 

Notons encore qu'au cours de sa randonnée autour du dispositif ennemi, pour respecter le rituel chevaleresque de son temps en complétant l'effet des deux précédentes semonces des 30 Avril et 3 Mai, Jeanne avait dicté à Jean Pasquerel un message qu'elle attacha à une flèche et fit envoyer par un archer dans la bastille de Belle-Croix en criant : "Lisez, ce sont nouvelles". En voici le contenu :

 

" Vous hommes d'Angleterre, qui n'avez pas de droit sur le royaume de France, le Roy des Cieux vous ordonne et mande par moi Jehanne la Pucelle, que vous sortiez de vos bastilles et vous rentriez chez vous : sinon je vous ferai un tel hahaï qu'il en restera éternelle mémoire. C'est la troisième fois que je vous écris. Je ne vous écrirai plus….

"Jésus ! Maria ! signé : Jehanne-la-Pucelle

 

 

LA STRATEGIE DES CAPITAINES

 

Mais hélas!… pendant que Jeanne chevauchait en quête des précieuses observations sur lesquelles s'élaborait son plan de bataille, Gaucourt toujours jaloux de sauvegarder son autorité sans toutefois bénéficier des providentielles lumières de la Pucelle, réunissait chez Coussinot, le Chancelier du duc d'Orléans, un "Conseil des Capitaines" afin d'élaborer à l'insu de Jeanne un "plan d'opérations" tout imprégné des classiques idées fumeuses qui avaient déjà causé tant de désastres à nos armées.

 

Ce plan prévoyait une attaque fictive de Saint-Laurent pour attirer sur la rive droite les anglais des Tourelles, des Augustins et de Saint-Pryvé, afin de pouvoir se jeter sur les forteresses de la rive gauche ainsi dégarnies et les prendre par surprise. Une telle utopie ne se discute même pas ; mais elle caractérise bien le niveau des conceptions opérationnelles françaises et anglaises de l'époque.


Si la Pucelle avait, pendant sa reconnaissance, été tenue dans l'ignorance de cette "conférence", il parut tout de même impossible de ne pas l'en informer tout en lui cachant les modalités réelles de l'action projetée. A cette fin, Ambroise de Loré fut chargé d'aller la chercher.

 

Quand le Chancelier d'Orléans commença d'expliquer que le lendemain vendredi on attaquerait du coté de Saint-Laurent, Jeanne qui n'avait pas voulu s'asseoir, marchait agacée de long en large dans la pièce. Puis, comprenant qu'on lui cachait quelque chose, elle s'arrête et sur un air sévère lance au Chancelier : "Dites-moi tout ce que vous avez conclu et préparé. Je sais garder des secrets autres que celui-là !.

 

Dunois pour réparer la gêne intervient alors : "Jeanne, ne vous courroucez pas. On ne peut tout dire en même temps. Ce que le Chancelier vous a dit a été conclu entre nous. Mais si les Anglais de la rive gauche viennent soutenir ceux de Saint-Laurent, nous passerons le fleuve pour attaquer les Augustins et les Tourelles ainsi dégarnis."

 

Le caractère utopique et enfantin de la manœuvre sautait aux yeux de la Pucelle. Ainsi, sans engager un débat qui ne serait pas à leur portée, elle leur lance agacée : "Ceci est bien à condition que tout s'exécute ainsi ! "Bien sûr, il n'en fut rien!..  Ce qui permit de passer le lendemain, sous  l'autorité de la sainte Pucelle, aux actes sérieux.

 

C'est donc en application de la stratégie conçue par la Pucelle au cours de sa reconnaissance du jour de l'Ascension le jeudi 5 mai 1429, que fut engagée la foudroyante offensive en "coup de faux" sur la seule rive gauche, aboutissant à la défaite des assiégeants de Saint-Jean-le-Blanc, les Augustins, les Tourelles, Saint-Pryvé et le lendemain dimanche 9 Mai, à la fuite de l'armée anglaise vers ses fortifications du coude de la Loire, où Jeanne ira les poursuivre et les vaincre jusqu'à l'écrasante victoire de Patay marquant la fin de cette première campagne.