par René OLIVIER

LE PLUS BEAU PRINTEMPS 

DE NOTRE HISTOIRE

 


La sortie printanière de notre Bulletin nous incite à songer à un autre printemps, le plus beau de notre histoire : celui de la levée de Jeanne d'Arc, qui allait en cinq campagnes victorieuses renverser le sens de la guerre de Cent Ans et remettre la France sur la voie de son destin.

 

Tout d'abord, en jetant un regard d'ensemble sur les événements de ce mois de mai 1429, une question s'impose d'elle-même dans nos pensées d'hommes réfléchis ou quelque peu rationalistes du XXème siècle. Comment cette jeune bergère de dix-sept ans parfaitement ignorante, arrivant de sa lointaine province avec la formidable prétention de prendre le commandement de l'armée française continuellement battue depuis près d'un siècle, réussit-elle à s'imposer aux responsables du sort du pays ? Telle est la grave question à laquelle l'Histoire doit répondre.

 

Devant les faits connus, nous pouvons en effet nous demander si ceux qui détenaient l'autorité dans ce premier tiers du XVème siècle n'avaient pas perdu le sens pour se laisser glisser dans une telle aventure!...

 

Eh bien non!...Lorsqu'on examine d'un peu près les données qui déterminèrent les dirigeants du pays à agir de cette manière apparemment paradoxale, l'élémentaire réflexion nous amène à reconnaître qu'à leur place nous aurions agi comme eux, car il n'était pas possible de faire autrement. Voilà pourquoi!...

 

 

DEUX "DECIDEURS" POUR LA PUCELLE

 

Les deux premiers "décideurs" que la Pucelle vit se dresser sur sa route en ce mois de mai, ceux qu'en bonne logique eussent dû renvoyer la jeune bergère à ses pâturages, nous les connaissons bien. Ce sont deux hommes de raison parfaitement équilibrés : Baudricourt le gouverneur de Vaucouleurs et le dauphin Charles VII.

 

La réaction du premier est caractéristique d'un esprit sensé. Le 13 mai 1428, jour de l'Ascension, à l'étrange démarche de Jeanne lui demandant de l'envoyer au dauphin pour l'aider à sauver la France, il répondit à son oncle Durand Laxart qui l'accompagne, de lui donner une paire de claques et de la ramener à son père. On le comprend!...

 

A la seconde visite qu'elle lui fait le 08 juin 1429, le gouverneur est impressionné par le discours de Jeanne, au point de se demander si elle ne serait pas possédée par le diable. Pour en décider, il a recours à l'aide de Jean Fournier le bon curé de Vaucouleurs. Le prêtre pratique l'exorcisme et rassure Baudricourt sans toutefois le convaincre de croire aux propos de la fille. On le comprend!...

 

A la troisième visite, le samedi 12 février, Jeanne courroucée par la résistance du guerrier, lui révèle qu'au moment même où elle lui parle, une désastreuse bataille est en cours près d'Orléans, à 600 km de Vaucouleurs, où les Français subissent une nouvelle et grave défaite. Baudricourt ne change pas d'avis pour autant. On le comprend!...

 

Mais dix jours plus tard, le samedi 22 février arrive de Chinon le coursier royal Colet de Vienne, annonçant la bataille de Rouvray à l'instant où Jeanne l'avait décrite. Cette fois, Baudricourt a compris. Il est "retourné". Il convoque la Pucelle :

"Départ pour Chinon demain matin. Je prépare l'escorte!..." On le comprend!... Le premier obstacle est levé.

 

A l'arrivée à Chinon, le vendredi 4 mars vers midi, le même scénario se rennouvelle. Charles VII est un réaliste... aussi réaliste que nous. Il y a bien la lettre d'accompagnement où Baudricourt raconte la prophétie de la bataille de Rouvray... Mais tout de même!... Cette histoire est bien difficile à croire. On le comprend!...

 

Puis le dauphin décide, deux jours après, le 6 mars, quatrième dimanche de carême, d'entendre cette étrange Pucelle. Reçue au château, elle l'entraîne dans la chapelle pour un entretien particulier. Là, en tête à tête, au pied de l'autel, elle lui demande s'il se souvient de la prière secrète qu'au plus fort de son désarroi moral, doutant même de la légitimité de sa naissance, il adressa au Ciel le 1er novembre dernier dans son oratoire du château de Loches. "Oui!"lui répond-il fort surpris. Alors elle lui redit le contenu de sa prière et elle lui apporte la réponse du Ciel. Il est bien le fils du roi!

 

Immédiatement, Charles VII est "retourné". Comme Baudricourt. Fort de sa nouvelle certitude, pendant que la Pucelle va s'agenouiller dans un coin de la chapelle, il sort de là radieux, lui d'ordinaire taciturne. "On ne l'avait jamais vu dans cet état" disent ses familiers. On le comprend, le seconde barrage est levé.

 

Dès lors, la décision est prise. On arme la Pucelle. On la met à cheval, à la tête des pauvres restes de l'armée française. Elle fond sur les Anglais comme la foudre et en quatre jours de combat, fait lever le siège d'Orléans qui traînait depuis sept mois. Comme elle l'avait annoncé. Désormais, la preuve est faite. Le Ciel semble accréditer l'étrange message de la bergère.

 

 

DE LA CAUTION ROYALE A CELLE DE L'EGLISE...

 

Mais si jusqu'ici Jeanne a obtenu la caution royale, sa caution religieuse par contre demande à être avalisée, confirmée et comme solennisée pour ne pas dire sacralisée par les plus hautes instances ecclésiastiques du moment.

 

Charles VII a bien ressenti cette nécessité, car s'il est personnellement convaincu au point d'arrêter sa grave décision, il lui faut à présent convaincre tout le monde : la cour, le clergé, l'armée, le peuple, c'est à dire la France elle-même. Et là, une autorité autre que la sienne doit trancher.

 

A cette fin, Charles VII a vu grand, à sa mesure de souverain rétabli par Jeanne dans ses certitudes et prérogatives royales. Dès le mercredi 20 mars il a institué à Poitiers, sous l'autorité de Regnault de Chartres, Archevêque de Reims, une Commission Ecclésiastique réunissant les principales têtes de l'Université de Paris repliées devant l'occupation anglaise. La Pucelle y est examinée du 22 au 29 mars. Les conclusions extrêmement favorables à Jeanne sont remises au dauphin le dimanche 10 avril.

Mais conjointement à cette initiative, Charles VII a cru bon de solliciter aussi les avis des deux autorités religieuses du siècle, à qui il s'empressa de communiquer les pièces de l'examen de Poitiers dès qu'elles seront établies.

 

Le premier de ces docteurs jouit d'un ascendant considérable au sein du clergé français. Il a même failli être pape au conclave de 1417 où cinq suffrages se sont prononcés en sa faveur. Il s'agit de Jacques Gélu archevêque d'Embrun . Il avait été éducateur puis ambassadeur de Charles VII et gardait sur lui, sur ses pensées intimes, une influence largement justifiée par ses hautes vertus et qualités. Le dauphin savait qu'il ne pouvait ni tromper ni se tromper.

 

Sollicité pour donner son avis sur une question aussi délicate, Gélu s'empressa de répondre avant que les conclusions de Poitiers lui soient connues. Son courrier parvint à Charles VII dans les premiers jours d'avril. L'éminent prélat ne s'y montraient pas décidé à se laisser impressionner par une jeune bergère. L'avis qu'il fondait sur ses premières informations donnent la mesure de sa prudence et de sa franchise, en recommandant :

"Qu'il ne faut pas aisément s'arrêter au discours d'une fille, d'une paysanne nourrie dans la solitude, d'un sexe fragile et tant susceptible d'illusions. L'on ne doit pas se rendre ridicule aux nations étrangères. Les Français sont déjà assez diffamés par la facilité de leur naturel à être dupés".

 

Et d'ajouter à cette mise en garde que trois choses rendent la fille suspecte. Ce sont :

1°) Ses origines. Elle vient de Lorraine, à la frontière du pays Bourguignon ennemi.

2°) C'est une bergère aisée à être séduite.

3°) Elle est une fille et il ne lui appartient pas plus de manier les armes que de prêcher, de rendre  la justice et d'avocasser.

 

On peut juger à cela, d'une part la manière directe et réaliste du prélat ; d'autre part, la dose de certitude déjà ancrée dans l'esprit de Charles VII par la révélation de sa prière secrète, pour oser armer la Pucelle en dépit de ce coup de semonce tombé de si haut!

 

Puis, en même temps que les conclusions de Poitiers arrivent à Gélu les nouvelles stupéfiantes d'Orléans. La bergère rentrant le lundi 9 mai à Tours, à la tête de son armée, couverte de la gloire de ses quatre batailles victorieuses.

 

 

LA RENCONTRE DU 13 MAI

 

Le vendredi 13 mai, c'est la scène célèbre de la rencontre à la sortie de Tours avec le dauphin. Jeanne allant au-devant de lui, s'incline sur l'encolure de son cheval. Charles VII approche sa monture et pénétré d'émotion, se découvre, la relève et l'embrasse, privilège réservé aux princes de sang.

Jacques Gélu apprend tout cela. Désormais la réalité lui apparaît sous un tout autre jour. Aussitôt il saisit la plume et adresse à Charles VII une nouvelle épistole qui parviendra à Chinon le 26, dix huit jours après la victoire d'Orléans.

 

Mais cette fois le ton est changé! Quels arguments!... Quelles certitudes!... Quel enthousiasme chez ce digne prélat de soixante ans soudain conquis et converti par une jeune fille de dix-sept ans dont les exploits guerriers fabuleux ébranlent l'Europe comme des coups de tonnerre. Et il écrit au souverain son ancien élève :

"Les merveilles qui viennent de s'opérer pour l'éternelle gloire de votre Altesse et de la Maison de France retentissent à toutes les oreilles. Une jeune fille en est l'instrument... C'est le conseil de la Pucelle qui doit être demandé, cherché principalement et avant celui de tous les autres. Elle représente la majesté divine."

 

Rien ne pouvait être plus clair. Toute la lettre est de ce style et exprime le même sentiment. A l'acte de méfiance légitime succède l'acte de foi sans réserve. Le prélat y révèle que pour soutenir le roi contre ses ennemis jusque là victorieux, Dieu aime bien pour les confondre, se servir d'une humble villageoise de la plus modeste condition, ignorante et simple au-delà de toute expression, que rien n'avait préparée à une semblable mission, mais pieuse et vertueuse.

 

Et pour conclure, Gélu engage Charles VII à considérer Jeanne comme l'Ange du Dieu des Armées pour la délivrance de son peuple et le relèvement de son royaume. Les recommandations de l'archevêque reflètent et confirment les conclusions de Poitiers qu'il connut tardivement.

 

 

LE ROLE DE JEAN GERSON

 

L'autre haute autorité religieuse consultée par Charles VII en même temps que Jacques Gélu est le célèbre Jean Gerson la grande voix du siècle en qui beaucoup reconnaissent l'auteur de "l'Imitation de Jésus-Christ".

La réponse de Gerson, datée de Lyon le 14 mai veille de la Pentecôte arriva à Chinon six jours après la victoire d'Orléans et une douzaine de jours avant celle de Gélu partie d'Embrun. En raison des délais d'acheminement des courriers, Gerson avait connu plus tôt les résultats de Poitiers. Mais de plus, ses amis siégeant dans la commission, Gérard Machet le confesseur du roi, Pierre de Versailles et Jourdain Morel l'en avaient informé! Confiant dans les impressions favorables des examinateurs, Gerson n'eut pas la réaction de méfiance de la première lettre de Jacques Gélu.

 

La réponse de Jean Gerson fut si précise qu'elle prit la forme d'un véritable traité dont le titre résume à lui seul le contenu :

"Du triomphe admirable d'une certaine Pucelle qui a passé de la garde des brebis à la tête des armées du roi de France en guerre contre les Anglais."

 

On y lit notamment "Que le parti qui a juste" cause prenne garde de ne point rendre inutile, par  "incrédulité ou ingratitude, le secours divin qui "s'est manifesté si miraculeusement. Car c'est par "Dieu que cela s'est fait !"

 

Cet acte de haute portée historique fut le dernier du grand théologien. Le 12 Juillet suivant, la nouvelle se répandit sur la France : "Le saint est mort !"

 

Aussitôt connues dans l'Europe entière, les réponses de Gerson et Gélu constituaient une caution morale définitive pour les décisions déjà prises par Charles VII sur ses certitudes personnelles. Elles furent reçues comme la justification religieuse de l'épopée de la Pucelle dès son début. Par elles, c'était toute l'Eglise de France qui s'engageait auprès de Jeanne d'Arc.

 

Tel fut le beau mois de Mai 1429, qui, grâce à Jeanne d'Arc marqua avec le réveil de la nature, le radieux printemps de la renaissance française dont d'autres fruits merveilleux vont bientôt mûrir sur les champs de bataille de Jargeau, Meung, Beaugency et Patay, en ouvrant à Charles VII la route du Sacre.