par René OLIVIER

"JEANNE D'ARC... CETTE INCONNUE !..."

 

"La grandeur des actions humaines se mesure à l'inspiration qui les fait naître; la vie de Jeanne d'Arc en est la preuve sublime."

Louis PASTEUR.

 

Le titre de ce texte "Jeanne d'Arc cette inconnue", ne manquera pas de choquer. C'est bien ce que nous espérons!...

 

Tout le monde connaît Jeanne d'Arc, ou du moins croit de bonne foi la connaître, car sa prestigieuse figure est largement popularisée par les statues, les peintures, les écrits, livres et articles et enfin le cinéma.

 

On sait d'elle qu'après avoir reçu de ses voix célestes l'ordre de sauver la France d'un péril extrême, elle a enrichi notre histoire d'une épopée éblouissante. On la voit en armure, à cheval, l'épée au poing ou l'étendard claquant au vent, entraîner à la charge la bouillante chevalerie française. Elle apparaît aux yeux de tous dans sa lumineuse piété et son extraordinaire vaillance. Telle est la Jeanne d'Arc de la légende plus que de la réalité.

 

Mais à coté de cette vision superbe, l'histoire nous montre aussi ce que fut Jeanne d'Arc à la tête de ses troupes, non seulement dans son rôle d'héroïne, mais dans celui de Chef de Guerre, confrontée aux problèmes stratégiques et tactiques du champ de bataille, aux nécessités permanentes de la manœuvre en campagne et du commandant d'une armée. Or, cette "Jeanne d'Arc général", cette "Jeanne d'Arc d'École de Guerre" existe aussi et elle est, hélas... horriblement méconnue... jusque dans les instances militaires les plus relevées de notre temps.

 

Pourtant, de cette Jeanne d'Arc guerrière, témoignent d'une part les récits de ses combats dont on retrouve jusqu'aux moindres péripéties; d'autre part les mémoires et commentaires admiratifs de ceux qui combattirent à ses cotés et sous ses ordres.

 

Ces sources indiscutables nous apprennent en effet que la Pucelle surclassait non seulement les chefs militaires ennemis qu'elle écrasait à chaque rencontre, au point que la  perspective de l'affronter glaçait d'effroi les plus intrépides, comme Fastolf avant Patay, mais aussi les capitaines de sa propre armée, qu'elle déconcertait  par la hardiesse déroutante de ses conceptions, de ses réactions, l'inattendu de ses initiatives, l'agencement savant de ses manœuvres... et plus encore par le mystère de ses succès.

 

De cette élémentaire vérité, citons seulement quelques exemples. D'abord le plus connu de tous. A Orléans, les Anglais ont mis le 12 Octobre 1428, un siège qui dure depuis sept mois. Du 4 au 8 Mai 1429, en quatre batailles, Saint-Loup, Saint-Jean-le-Blanc, les Augustins et les Tourelles, l'ennemi vaincu s'enfuit en toute hâte pour se réfugier dans les places fortifiées du coude de la Loire... où Jeanne les poursuit et les attaque.

 

A Jargeau, les Anglais solidement retranchés peuvent tenir des mois dans l'attente des secours annoncés. Déjà, en l'absence de Jeanne, les capitaines français ont tenté de les déloger : vainement. Le 12 juin, en trois coups de sa grosse bombarde nommée" La Bergère", la Pucelle fait voler en éclats la principale tour de la défense et s'élance à l'assaut. La place est prise dans la journée . Scalles le défenseur anglais de la place est fait prisonnier. Son frère est tué. Le reste de la garnison est presque entièrement massacré.

 

Le 17 Juin, fonçant sur les autres positions ennemies, Jeanne enlève dans la foulée le pont fortifié de Meung, Beaugency et la cité de Meung.

 

Le lendemain 18 Juin, Talbot le commandant-en-Chef ennemi reçoit le renfort considérable de la nouvelle armée de Fastolf  le vainqueur de Rouvray, ce qui confère désormais aux Anglais une énorme supériorité. Affolés à l'idée de devoir se battre à moins d'un contre trois, les capitaines français prévoyant le désastre, préconisent la retraite. Jeanne est furieuse. Désaccord formel. Vive discussion. Elle impose : on attaque. Tout le monde à cheval et en avant. L'ennemi désemparé par la réaction de la Pucelle, s'enfuit. On le poursuit. Direction Patay, plein Nord...

 

On connaît le résultat. Les deux armées ennemies sont écrasées sous la charge furieuse. Talbot prisonnier. Fastolf en fuite éperdue. Au bilan, près de 4.000 morts chez les Anglais. Côté Français, un seul tué de la compagnie de Bertrand d'Armagnac. C'est un record mondial dont Jeanne d'Arc demeure la détentrice. Patay qui met un point final à la campagne de la Loire, vient prendre rang dans l'histoire, comme l'une des plus grandes victoires françaises.

 

Après ces huit batailles victorieuses, c'est la marche vers Reims où la Pucelle doit faire sacrer le roi de France. Mais voici qu'à mi-chemin du parcours, le 5 Juillet, la ville de Troyes inféodée aux Anglais depuis le honteux traité du 21 Mars 1420 qui livrait la France à  l'ennemi, ferme ses portes et tire le canon. La situation est grave car pour passer la Seine l'armée doit traverser la ville.

Cette fois, Charles VII est à la tête de ses troupes. D'un tempérament timoré, il est un peu trop porté sur la "négociation". Pendant cinq jours il parlemente avec ses sujets rebelles. Mais les Troyens, confiants dans la solidité de leurs murailles, demeurent intraitables.  La veille ils ont même écrit aux habitants de Châlons et de Reims "leur détermination de refuser le passage à l'armée royale et leur volonté inébranlable de résister à outrance jusqu'à la mort inclusivement, comme ils en ont juré sur le précieux corps du Christ".

 

Après cette longue attente où elle s'est tenue à l'écart des futiles palabres, Jeanne d'Arc qui n'a pas pour deux sous de patience et n'a jamais été douée pour la diplomatie, se plante devant Charles VII et lui déclare tout net : "En deux jours, je prendrai la ville par l'amour ou par la force... et la fausse Bourgogne en sera stupéfaite!"

 

Puis, tournant les talons, elle saute à cheval, rassemble ses troupes et, pendant la nuit, prépare le siège. Le lendemain matin, au vu du dispositif d'attaque, les Troyens sont pris de panique. Après l'exemple de Jargeau, bien connu de tous, ils savent ce qui les attend. Laissant de coté leur héroïque "détermination" de l'avant-veille, ils ouvrent  leurs portes et se précipitent pour présenter genou en terre les clés symboliques et implorer leur pardon. Le matin suivant, Charles VII, la Pucelle et l'armée entrent dans la cité sous les acclamations d'une population enthousiaste. Telle est la solution de l'amour que Jeanne avait annoncée!...

Après le sacre, objet capital de la mission céleste de la Pucelle, mentionnons comme autre exemple la rencontre, toutes forces réunies, de l'armée française commandée par Jeanne d'Arc en dépit de la présence du roi, et de l'armée anglo-bourguignone commandée au plus haut niveau par le duc de Bedford régent d'Angleterre. Ceci veut dire que devant Montépilloy, le 15 Août 1429, le prestige des deux nations se trouve engagé, en même temps que le sort de la souveraineté française.

 

Ici, Bedford qui n'a jamais fait preuve de génie militaire, a l'intention de renouveler les grandes batailles de la guerre de Cent Ans où les Anglais ont toujours été vainqueurs :

Crécy, Poitiers, Azincourt, Cravant, Verneuil, Rouvray. Aussi, adopte-t-il les mêmes dispositions tactiques qui ont fait les succès de l'armée anglaise. Il s'agit de s'établir sur une ligne d'arrêt solidement accrochée sur un obstacle naturel du terrain, ici la rivière Nonette, derrière lequel les compagnies d'archers attendent la charge de la chevalerie française pour la cribler de flèches.

 

Mais face à ce dispositif primaire purement défensif dont elle a parfaitement compris la vulnérable fixité, Jeanne d'Arc a décidé de renouveler son triomphe de Patay, en engageant une bataille de mouvement en rase campagne. Cette intention apparaît avec une lumineuse transparence dans son ordre de bataille, un modèle du genre. La bataille qu'elle prépare dans un but d'encerclement-anéantissement"

ressemble étrangement à celles qui firent la célébrité d'Epaminondas à Leuctres et d'Hannibal à Cannes.

 

Sur ces données, après quelques escarmouches de prise de contact qui laissent sur le terrain 300 à 400 morts, Jeanne décide d'en venir aux choses sérieuses. Il s'agit cette fois de sortir cette piétaille anglaise de ses barricades, pour pouvoir s'expliquer en terrain libre. Devant son front immobile, elle fonce seule au galop vers les positions ennemies, plante son étendard sur le talus de la Nonette en signe de défi selon le rite chevaleresque et somme Bedford de sortir de ses retranchements pour accepter le combat en rase campagne. Bedford fait semblant de n'avoir pas entendu. Il attend sur sa position l'approche de la nuit ; puis il se retire discrètement vers Senlis qui lui offre l'abri de ses solides murailles. Charles VII hélas!... toujours en proie à ses marottes pacifistes interdit la poursuite qui eut renouvelé le massacre de Patay. Quel dommage!...

 

Mais à défaut de l'hécatombe promise, qui eut éliminé toute présence ennemie sur notre sol et terminé vingt-quatre années plus tôt la guerre de Cent Ans, devant Jeanne d'Arc l'ennemi est en fuite. La Pucelle reste maîtresse du terrain. Pendant que les derniers archers disparaissent vers l'Ouest, son étendard flotte toujours sur le talus de la Nonette. Le chevaleresque défi n'a pas été relevé!...

 

Pour être bref, car il y aurait trop de choses merveilleuses à dire, n'évoquons comme dernier exemple illustrant notre propos, que celui de la bataille de Lagny. Cette fois, le 6 Avril 1430, Jeanne d'Arc attaque Franquet d'Arras, un redoutable chef anglo-bourguignon qui ravage la région de Senlis. Dès l'arrivée des avant-gardes français partis à sa recherche, l'ennemi tente de se dérober. Mais se  voyant accroché, il s'établit en défensive selon le classique système anglais exactement semblable à celui de Montépilloy.

 

Mais là aussi, Jeanne a compris son intention. Laissant les fantassins au contact pour fixer l'ennemi sur sa position, elle envoie chercher son artillerie toute proche et la dispose derrière le rideau des archers, à bonne distance de tir par rapport aux retranchements ennemis. La mise en batterie terminée, Jeanne fait replier ses archers derrière les pièces. Les canons tirent de plein fouet et bouleversent la belle ligne d'arrêt de Franquet. A ce moment, Jeanne lance sa cavalerie par les ailes. Elle déborde sur les arrières de l'ennemi et encercle le tout réduit à l'impuissance sans aucune possibilité de manœuvre ou de fuite.

Pendant que la troupe française achève le massacre des vaincus, car à l'époque on s'embarrasse peu de prisonniers à nourrir, on amène devant Jeanne d'Arc Franquet d'Arras. Elle lui prend son épée qu'elle trouve fort bonne pour donner, selon sa propre expression " de bonnes buffes et de bons torchons" (c'est-à-dire de bons coups d'estoc et de taille, de la pointe et du tranchant. Là encore, la Pucelle parle en "experte"). Elle garde l'arme comme prise de guerre et s'en servira notamment à Compiègne sur le crâne des archers picards. Quant à Franquet, elle le livre au prévôt de justice de Senlis qui, pour ses méfaits, lui fait trancher la tête.

 

Derrière cet aspect anecdotique où le pittoresque  ne manque pas, la bataille de Lagny revêt, hors de ses proportions sur le terrain, une signification historique  qui la place au premier rang des faits militaires dignes de mémoire. En ce 6 Avril 1430, pour la première fois depuis le début de la guerre de Cent Ans, l'artillerie jusque là utilisée comme arme de siège, fut mise en oeuvre en rase campagne comme composante mobile de l'ordre de bataille, en opération de mouvement. Telle est l'innovation qui fait date dans l'histoire et dont le privilège revient à Jeanne d'Arc. Voilà une nouvelle invocation à ajouter à ses litanies déjà bien fournies. Devant de tels faits, on comprend mieux les louanges unanimes accordées à Jeanne d'Arc dans les récits de ses compagnons de combat, comme virtuose utilisatrice de l'artillerie. C'est bien sur son exemple que partit quelques années plus tard l'œuvre rénovatrice des frères Jean et Gaspard Bureau.

 

Mais à coté de ces exploits militaires qui suffiraient à montrer à quel point Jeanne d'Arc Chef de Guerre est méconnue... et combien il est urgent de restaurer dans les mémoires cet aspect éminent de sa personnalité, il est un côté de sa nature sur lequel on se fait trop souvent une idée sans rapport avec une vérité dont l'histoire témoigne pourtant avec éclat... Et l'on pénètre ainsi dans le domaine religieux si mal exploré où, après cinq siècles de coupable ignorance, Jeanne d'Arc fut enfin reconnue et proclamée sainte.

 

En abordant cette dimension nouvelle de la nature de la Pucelle, la grande difficulté est de se représenter ce foudre de guerre comme une mystique atteignant les plus hauts degrés de la spiritualité. Cette fusion dans son tempérament de dispositions aussi opposées, tient du miracle au sens le plus fort du mot.

 

L'approche la plus juste de ce troublant paradoxe paraît être dans l'expression de l'évêque Jacques Gélu qui, en réponse à la question posée à sa science par le dauphin, définit Jeanne d'Arc comme "l'ange des armées de Dieu".Par cette notion capitale qu'il faut prendre au pied de la lettre, les péripéties de l'épopée de la Pucelle, passant d'une envolée fulgurante aux horreurs d'une fin dramatique bien propre de celle du Calvaire, s'intègrent dans le grand combat eschatologique dont elles confirment la réalité et éclairent le mystère.

 

Ce caractère angélique de la Pucelle n'avait pas échappé à de nombreux contemporains moins fondés qu'un Jean Gerson ou un Jacques Gélu pour en apprécier le contenu théologique. Les citadins de Vaucouleurs et d'Orléans avaient dans leur délicate sensibilité populaire, spontanément baptisé Jeanne "l'Angélique". Même un voyageur étranger comme l'Italien Giovanni di Molino, écrivant d'Avignon à ses compatriotes, qualifiait la Pucelle de "gentil ange venu de Dieu et envoyé pour restaurer le bon pays de France". Sa lettre écrite sous le coup de l'émotion soulevée par la victoire de Patay, parvint à Venise le 14 Juillet 1429.

Notons encore qu'à l'opposé de cette origine céleste de Jeanne, l'inféodation ouvertement satanique de son ennemi mortel l'infâme évêque Cauchon, s'inscrit elle aussi dans la même perspective eschatologique. Elle a valeur de preuve. Tous les actes de ce maudit  sont chargés d'une signification précise qui ne laisse aucun doute sur son appartenance infernale.

 

La destinée historique de Jeanne d'Arc se situe à ce niveau. Sinon, tout devient incompréhensible.

 

Ceci étant dit, l'ange des armées de Dieu, l'ange des batailles que nous voyons charger à cheval, en armure, la lance au poing comme à Saint-Jean-le-Blanc, ou combattre à l'épée comme devant Compiègne, n'a plus rien de paradoxal. Il se comprend désormais. Il se situe à sa place, sur la ligne de clivage inaccessible aux humains, où le ciel et la terre se rejoignent et se séparent. Grâce à cette unique position d'équilibre, l'ange guerrier "voit" dans le surnaturel les causes des événements de notre monde. Il comprend d'emblée les mystères hors de portée des simples observateurs terrestres. Il converse avec ses frères de l'au-delà. Il leur parle sur le ton direct de l'oraison jaculatoire qu'ils écoutent si bien. Ils lui répondent et il entend leurs voix.

 

Etonnons-nous après cela de la formidable quantité de faits surnaturels déconcertants dont les contemporains de Jeanne ont laissé des récits émerveillés!... C'est par exemple l'annonce à Vaucouleurs de la Bataille qui, au même moment se livrait à Rouvray, à 600 Km de là; c'est la prédiction de la mort toute proche du cavalier de garde à la porte du château de Chinon; c'est l'annonce à deux reprises de la blessure qu'elle va recevoir lors de l'attaque des Tourelles; c'est la révélation à Chinon de la prière secrète de Charles VII et tant d'autres prodiges dont les documents d'époque donnent des preuves irrécusables.

 

Même les difficiles situations militaires dont la brillante résolution fit de Jeanne d'Arc la grande rénovatrice de l'Art de la guerre au XVème siècle relèvent de cette logique particulière. Nous en voyons la preuve dans un événement chargé d'une telle signification qu'il mérite d'être rapporté.

La scène se passe peu après les quatre victoires qui du 3 au 7 Mai 1429 provoquèrent la levée du siège d'Orléans. Sous l'effet de saisissement produit par le renversement brutal de la situation militaire, tous les esprits persuadés du caractère surnaturel de l'intervention de Jeanne d'Arc, sont hantés par la même grande question : quelles peuvent être les modalités de cette prodigieuse communication céleste qui guide les actes de la Pucelle pour en obtenir de tels effets?...

C'était revenir sur la grande question des voix qui, avant même le signe irrécusable d'Orléans, avait tant préoccupé les savants examinateurs de Poitiers, pour décider de l'opportunité de confier une armée à une jeune bergère de dix-sept ans.

Sur ce sujet de brûlante actualité, le mardi 24 Mai, se tient à Loches un conseil royal auquel participent, autour de Charles VII son confesseur Gérard Machet, Dunois, Robert Le Masson, Perceval de Cagny, Christophe d'Harcourt et d'autres chevaliers. Tous s'interrogent sur le grand mystère de la source céleste des victoires de Jeanne. Le point dont on débat est de savoir si l'on osera s'en ouvrir directement à la Pucelle elle-même?...

 

C'est alors que Jeanne, toute auréolée de la gloire de sa récente victoire d'Orléans, vient se jeter aux pied du dauphin pour l'implorer de décider immédiatement la marche sur Reims qui doit le conduire à son digne sacre. Déjà, deux jours plus tôt, le dimanche 22 Mai revenant ensemble de Tours à Loches, Jeanne avait fait à Charles VII, en termes pressants, la même requête sans pouvoir obtenir la décision souhaitée.

 

Si dans cette ambiance la grande énigme des rapports célestes de Jeanne tourmente les esprits des participants du conseil royal, c'est Christophe d'Harcourt qui, n'y tenant plus, ose la poser clairement à la Pucelle. Pour aborder le sujet, il lui demande d'abord si son insistance pour la marche sur Reims lui vient du ciel. " Oui!...lui répond Jeanne... et je suis fort aiguillonnée dans ce sens!..." Alors vient l'interrogation : "Ne voulez-vous pas dire ici, en présence du roi, comment il en est de votre conseil quand il vous parle?...

 

Jeanne répond en rougissant : "je comprends bien ce que vous voulez savoir et je vous le dirai volontiers." Charles VII intervenant comme pour appuyer la question du chevalier, dit à son tour : "Oui, Jeanne, vous plairaît-il de déclarer en présence des personnes qui sont ici, ce que d'Harcourt vous demande?"

 

Devant cette insistance, Jeanne prenant pour exemple le cas concret qui la tourmente dans le présent et pour peser de tout le poids de l'autorité céleste sur la décision qui s'impose, leur explique que lorsqu'elle éprouve une difficulté du fait que ce qu'elle dit de la part de Dieu n'est pas cru, elle se retire à part et le prie en se plaignant amèrement de l'incrédulité de ses interlocuteurs.

Alors, en réponse à sa prière, une voix lui dit : "Va!... fille de Dieu! va!...va!...je serai à ton aide... Va!...". Après cet aveu, élevant les yeux au ciel comme dans une sorte d'extase, Jeanne ajoute avec émotion que lorsqu'elle entend cette voix, elle en éprouve une joie si grande qu'elle voudrait toujours demeurer dans cet état.

Cette pathétique révélation, rapportée par Dunois dans sa vivante réalité, produit un tel effet que les hésitations de l'esprit timoré du dauphin sont comme balayées par un effluve de grâce. Si bien que cette fois la décision est prise. L'armée sera formée à Gien pour la marche du sacre. Mais dans l'attente, selon son intention clairement attestée par Perceval de Cagny, Jeanne va attaquer, sur les places de la Loire, les restes de l'armée ennemie vaincue à Orléans, car pendant la traversée de la Bourgogne, cette présence pourrait constituer une menace sur ses arrières. Elle doit être liquidée par une nouvelle et rapide campagne.

Ainsi définie par elle-même, la position de Jeanne d'Arc en équilibre entre le ciel et la terre, permet de mieux comprendre les nombreux faits surnaturels qui jalonnent son histoire. Ces phénomènes révèlent à quel point, tant dans le domaine spirituel que dans celui de sa prodigieuse maîtrise de la conduite de la guerre, Jeanne d'Arc vivant témoin dans notre monde de la réalité de l'au-delà est un être d'une extrême richesse...

...Une richesse insoupçonnée et c'est bien en cela que, selon notre titre provocateur, Jeanne d'Arc demeure, hélas! une grande inconnue!...