par René OLIVIER

UNE PRESTIGIEUSE DEVINETTE HISTORIQUE


 

Un récit historique étant souvent, par sa nature, quelque peu austère, pourquoi ne pas l'agrémenter en le présentant sous une forme récréative qui ne nuise en rien à son sérieux ?...

Par exemple sous l'apparence d'une devinette qui mette à l'épreuve la perspicacité du lecteur... En voici une précisément qui peut laisser perplexe... "Connaissez-vous dans l'histoire un général déjà rendu célèbre par une éclatante victoire qui se battant à un contre trois, ait remporté en HUIT JOURS, quatre nouvelles victoires, anéantissant une armée ennemie, libérant une province grande comme le conquième de la France, faisant prisonniers tous les généraux ennemis sauf un seul qui réussit à prendre une fuite éperdue?..."

 

Pour vous mettre sur la voie de ce foudre de guerre, en ne citant que les grands noms qui brillent sur les sommets de l'Art militaire, précisons qu'il ne s'agit ni d'Alexandre-le-Grand, ni de Jules César, ni  d'Hannibal, ni de Bélisaire, ni de Condé, ni de Turenne, ni de Napoléon. D'ailleurs, aucun de ceux-là, bien qu'ils se soient tous illustrés par des exploits fameux, n'eut à son actif un pareil prodige!...

 

...Vous ne voyez pas ?... Alors donnez votre langue au chat!...Eh bien! Voici la réponse : ce général existe et il s'appelle... Jeanne d'Arc !

 

Cette définition de notre sainte héroïne est si surprenante, si audacieuse, si peu conforme à la légende bien connue de tous, qu'elle appelle une justification immédiate et vraiment convaincante. Or, par bonheur, la démonstration  est d'autant plus facile... qu'elle a pour elle une éclatante vérité, car ici l'histoire témoigne. Que l'on en juge!...

 

Quand le nom prestigieux de Jeanne d'Arc est évoqué, on pense tout de suite à la victoire d'Orléans qui retentit d'un bout à l'autre de l'Europe comme un coup de tonnerre et marqua, en pleine guerre de Cent-Ans, le point d'inflexion de l'histoire du Moyen Age. Cependant, cette bataille de siège, si brillante soit-elle, n'est rien à coté des autres exploits qui la suivirent.

 

Ce qui suivit est très simple. Les restes de l'armée de Salisbury vaincue à Orléans se sont  repliés en hâte sur les places fortes que les Anglais tiennent

en Beauce : Meung, Beaugency, Jargeau. Mais pour Jeanne d'Arc il est indispensable d'éliminer cette présence ennemie avant de conduire le dauphin à Reims pour y  recevoir  son sacre de roi. Avec l'assentiment de Charles VII, sa décision est prise. Promptement elle rassemble son armée d'Orléans à Selles-en-Berry.

Mais la situation qu'elle trouve en Beauce est des plus inquiétantes. Suffolk, Scales et Talbot, trois chefs de guerre renommés sont retranchés dans les trois solides places fortes avec un effectif de 1700 hommes. De plus Fastolf, le vainqueur de Rouvrai arrive de Ianville avec un renfort de 4.500 hommes. Cela fait 6.200 Anglais que la Pucelle devra combattre avec ses 2.000 hommes ... moins d'un contre trois!...

 

Pour compenser cette infériorité numérique, Jeanne d'Arc est condamnée à battre séparément les trois généraux anglais avant l'arrivée imminente de Fastolf. Autrement dit, elle doit, en combattant toutes forces réunies sur ses lignes intérieures, imprimer à son action un rythme affolant.

 

Par contre, un facteur précieux joue en faveur de la Pucelle. L'armée anglaise a fort mal digéré  sa défaite d'Orléans devant une paysanne de dix-sept ans. Les pensées des soldats vaincus baignent dans une atmosphère lugubre. Ils ont parfaitement  senti au cours de la bataille l'intervention d'une influence surnaturelle qu'ils attribuent  au Diable. Or, que peuvent des hommes d'armes contre le déchaînement des forces infernales?... Aussi, l'embarcadère de Calais ne manque pas de passagers pour le retour vers Douvres!... Dans sa correspondance le duc de Bedford, régent du royaume d'Angleterre, se fait l'écho de ce désarroi.

 

De leur coté, les Français eux aussi sont pris d'une folle inquiétude devant l'approche de l'armée de Fastolf. Jeanne d'Arc doit user de son influence persuasive pour restaurer leur moral et imposer son plan de bataille d'un académisme impeccable mais d'une audace inouïe. Premier objectif : Jargeau en amont d'Orléans. La place est tenue par Suffolk et ses deux frères John et Alexandre avec une garnison de 500 hommes d'armes parmi les meilleurs d'Angleterre et 200 archers d'élite. Le morceau est coriace. Dès l'arrivée, le contingent orléanais placé en tête s'engage prématurément. Une sortie énergique des Anglais le refoule. Mais Jeanne d'Arc intervient, repousse l'offensive et dégage les faubourgs. Au cours de la nuit qui suit, elle organise le siège, disposant l'artillerie, mettant en place le matériel de franchissement et d'escalade, choisissant le point d'attaque et l'emplacement des arbalétrier dont les tirs doivent couvrir l'assaut des assaillants, avec cette sureté qui fit toujours et partout l'étonnement admiratif des chefs de guerre.

 

Au petit matin, après la sommation d'usage et une vaine tentative de "négociation" des assiégés, la Pucelle engage l'assaut. Près d'elle Jean d'Alençon hésite. Elle le semonce : "Ah ! gentil duc, times-tu ? (as-tu-peur) Ne sais-tu pas que j'ai promis à ton épouse de te ramener sain et sauf?..."D'un bond elle saute dans le fossé sous une pluie de pierres, plommées de coulevrines et traits d'arbalètes. Ses gens d'armes la suivent. On applique les échelles à la muraille. Elle monte la première. A peine est elle à mi-hauteur, une pierre de faix lancée des créneaux éclate sur sa chapeline de fer et la précipite assomée dans le fossé. Mal remise de ses deux blessures d'Orléans, elle revient à elle et relance l'assaut. Tout le monde aux échelles. Antoine de Chabanne saute le premier dans la place. En un instant les Anglais sont repoussés des murailles. Suffolk capitule, prisonnier avec tant d'hommes de guerre. Son frère Alexandre est tué. Un corps d'élite de 700 hommes est détruit. La place est reconquise... Un peu plus tard, pour la Noël de 1429, Jeanne d'Arc reviendra fêter l'anniversaire de ses dix-sept ans dans cette bonne cité de Jargeau où elle eut sa seconde victoire.. et sa troisième blessure. Mais pour l'instant elle a autre chose à faire. Le temps presse!...

 

Le temps presse car Fastolf a déjà quitté Ianville pour secourir les pièces de la Beauce si dangereusement menacées par la Pucelle. Le lendemain, laissant une garnison dans la ville reconquise, Jeanne d'Arc ramène son armée et son matériel vers Orléans pour préparer sa prochaine attaque  sur Meung où un pont fortifié commande le passage de la Loire. Le 14 Juin elle donne ses ordres au duc d'Alençon : "Je vueil demain après disner (le repas de midi) aler voir ceulx de "Meun. Faites que la compagnie (l'armée) soit preste de partir à ceste heure!. Le soir du 15 Juin l'armée d'un peu plus de 2.000 hommes est devant Meung, prête à l'attaque, pendant que Fastolf, toujours en route, avance prudemment vers Patay. A l'allure de sa marche il semble avoir perdu de son mordant de Rouvray... L'idée d'affronter Jeanne d'Arc n'est pas pour l'enthousiasmer. Après ce qui s'est passé à Orléans et à Jargeau, on le comprend un peu!...

 

Le pont de Meung est aussitôt attaqué, enlevé et pourvu d'une garnison française. Mais au moment où la Pucelle se retourne contre la ville, une mauvaise nouvelle lui parvient, qui risque fort de bouleverser la situation. C'est l'arrivée du connétable de France, Arthur de Richemont, à la tête d'un corps de 1.200 Bretons. Le côté dramatique des choses c'est qu'à la suite d'une sordide intrigue de cour Charles VII est en conflit avec Arthur et a donné l'ordre de le combattre dès qu'il se présenterait. Voilà donc le spectre de la guerre civile se profilant derrière celui de la guerre étrangère. Ca fait beaucoup!...Par bonheur la rencontre entre le Connétable et la Pucelle renverse la situation." Jeanne ! on m'a"dit que vous devez me combattre - dit Richemont - Mais j'ignore si vous êtes"de Dieu ou du Diable. Si vous êtes de Dieu je n'ai pas peur de vous car "Dieu connaît mes intentions. Si vous êtes du Diable, je vous crains encore" moins!... " " Ah ! beau Connétable - lui répond la Pucelle - vous n'êtes pas "venu par moi. Mais puisque vous êtes venu, soyez le bienvenu. "Aussitôt l'accord se fait. Richemont se place avec son armée sous les ordres de Jeanne. Quant-à Fastolf, la Pucelle l'attend maintenant de pied ferme...

 

Après la reddition du pont de Meung, avec la même rapidité qu'elle imprime à toutes ses manoeuvres, Jeanne d'Arc vient mettre le siège devant Beaugency. Impressionnés par les préparatifs de l'attaque imminente, les défenseurs anglais Richard Guestin et Mathieu Gough capitulent dans la nuit du 17 au 18. Aussitôt  Jeanne d'Arc renforcée par les troupes du Connétable, se prépare à recevoir dignement l'armée de Fastolf qui cette fois arrive, enrichie des restes des garnisons vaincues.

 

Avec l'aurore du 18 Juin 1429 se lève un grand jour pour la France et pour Jeanne d'Arc. Arrivant de Ianville, Fastolf déjà angoissé à l'idée d'affronter l'irascible Pucelle, apprend la capitulation de Beaugency. Pour son moral, c'est le coup de grâce. Sur une brève concertation avec Talbot et Scalles, il décide de battre en retraite sur Paris. Son armée de 7.000 hommes, grossie des contingents des places vaincues, s'étire aussitôt sur six kilomètres de l'itinéraire de retour. Elle n'ira pas bien loin!...

 

Les Français aussitôt prévenus par leurs éclaireurs, du rassemblement de l'armée ennemie, croient qu'elle se prépare à combattre. Les capitaines démoralisés eux aussi par la disproportion des forces en présence ne pensent qu'à la fuite. Jeanne d'Arc les houspille : c'est à l'attaque qu'il faut songer :"Ayez tous de bons éperons - leur lance-t-elle - non pour fuir, mais pour les poursuivre car ils ne s'arrêteront pas de ce jour ! " Devant ce colloque dont l'histoire a retenu tous les détails, on se rend compte avec effroi de ce qu'eut été la bataille de Patay, si Jeanne d'Arc n'en avait été l'âme... et la tête !...

 

A ce moment, voyant les Français se former pour l'attaque, les généraux anglais improvisent les mesures défensives qui s'imposent. Avec son avant-garde parvenue en vue de Patay, Fastolf installe à la hauteur de Lignerolles une position d'arrêt que viennent garnir les troupes en marche, à mesure de leur arrivée. En queue de colonne, Talbot fait mettre pied à terre à 500 archers montés, l'élite de son armée, pour former à la hauteur de Saint-Sigismond un élément retardateur qui doit se replier ensuite sur la position de résistance de Ligneroles.

 

Mais voilà que l'armée française, déployée en ordre de bataille, débouche plein galop de Beaugency, prenant l'ennemi en flagrant-délit d'installation sur ses positions défensives de fortune. Le rideau d'archers de Talbot est écrasé sous la charge et le massacre commence. La ligne d'arrêt de Fastolf vole en éclats. En moins d'une heure sur les huit kilomètres de Saint-Sigismond à Patay, le champ de bataille n'est qu'une traînée sanglante de soldats anglais. Les pertes sont lourdes : 3.700 tués au minimum.

 

Plus de 300 prisonniers et un petit nombre de fuyards parmi lesquels Fastolf. Talbot, lui, n'aura pas cette chance. La soudaineté et la violence de l'attaque française ne lui ayant pas laissé le temps de chausser ses éperons, il est rejoint, désarçonné et capturé par un homme d'armes de la compagnie de Xaintrailles, Jean Daneau à qui cet exploit vaudra d'être anobli par Charles VII. Du côté français, comme Jeanne l'avait  prédit,  un seul tué de la compagnie de Bertrand d'Armagnac.

 

Cette disproportion des chiffres appelle un commentaire. A Patay, Jeanne d'Arc malgré l'avis contraire de ses capitaines, a engagé le combat à un contre trois. De plus, si le rapport  existant entre les pertes du vainqueur et celles du vaincu peut être retenu comme un critère d'appréciation des talents militaires d'un chef de guerre, il est ici de 1 pour 3.700. Il est bon que l'on sache que jamais avant la Pucelle, ni jamais après elle, ce record ne fut battu par quiconque. Il est le propre de Jeanne d'Arc.

Autre conclusion à tirer sur la haute portée stratégique de la bataille de Patay.

C'est la première fois depuis le début de la guerre de Cent-Ans que grâce à l'attaque foudroyante de la Pucelle, les Anglais sont déboutés de leurs traditionnelles pratiques de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt, de Cravant, de Verneuil, de Rouvray qui leur permirent presque de se rendre maîtres du royaume de France. Là, ils se voient imposer une vraie bataille de mouvement en rase campagne, celle où se jugent les talents d'improvisation des grands chefs de Guerre. Ainsi considérée, la bataille de Patay inaugure ce que nous tenons à appeler de son vrai nom : la révolution de l'Art militaire médiéval dont Jeanne d'Arc fut l'ardente rénovatrice.

Au soir du 18 Juin 1429, se déroule la scène grandiose qui est l'épilogue de la campagne où en huit jours la Pucelle-de-France remporta quatre victoires. Jeanne d'Arc  armée de pied en cap s'avance à cheval, sous l'étendard royal qui claque dans le vent au haut des remparts de Patay. Auprès d'elle, le Connétable Arthur de Richemont et le duc d'Alençon. Du chaos du champs de bataille, Xaintrailles et Jean Daneau amènent leur illustre prisonnier, celui que l'on appelle " Le Bouclier de l'Angleterre", Lord John Talbot Commandant-en-Chef de l'armée anglaise. "Vous ne croyez pas ce matin qu'il vous adviendrait ainsi ?" lui demande Jean d'Alençon. " C'est la fortune de la guerre !" lui répond  le grand soldat...

La signification de cette vision d'apothéose est tirée par l'auteur qui a reconstitué sur des données nouvelles l'histoire de la bataille de Patay : le colonel de Liocourt (*):" La guerre donne souvent lieu à des situations tout à fait inattendues ; mais le spectacle d'un maréchal prisonnier présenté à une jeune fille de dix-sept ans qui vient d'écraser son armée est un cas d'une saveur exceptionnelle."