par Pierre LEVEEL

CHINON DANS LA VIE DE JEANNE D’ARC

 

Les 3èmes Assises des villes Johanniques 

 

 

 

 

Les représentants des villes ayant marqué une étape importante dans la vie de Jeanne d’Arc, se réunissent périodiquement.

 

En Mars dernier, le Maire, Monsieur DAUGE et Monsieur DE FOUCAUD, président de l’Association chinonaise « Connaissance de Jeanne d’Arc », recevaient à Chinon ces délégations.

A cette occasion, le Professeur Pierre LEVEEL, agrégé d’Histoire et Géographie, présentait : Chinon dans la vie de Jeanne d’Arc.

Il a bien voulu accepter que son texte paraisse dans notre bulletin.

 

Il est bon et salutaire que nous nous réunissions chaque année dans une ville johannique. Oui, il faut rappeler à nous-mêmes et enseigner à nos enfants pourquoi et comment « Jehanne, la bonne Lorraine », comme disait François Villon, mérita d’être proclamée patronne secondaire de la France.

 

Que Chinon ait été une étape importante dans sa si brève existence, nul ne le conteste. Né moi-même, il y a fort longtemps, en cette petite ville qu’on a dit de grand renom, grimpant dès mon enfance depuis le Grand Carroi jusqu’au château, j’ai souvent pensé que cette étape chinonaise était la clef de tout le reste pour la mission de Jeanne. Et par exemple, dans une Histoire de la Touraine de la collection « Que sais-je? » j’avais écrit en 1956 : « L’événement décisif de l’épopée de Jeanne est sa rencontre à Chinon avec le gentil dauphin. Tout ce qui s’était passé auparavant à Domremy et à Vaucouleurs, n’avait été que préparation ; tout ce qui suivit ne fut qu’accomplissement de ce pacte extraordinaire entre Jeanne et Charles » (1)

 

Depuis lors, la lecture de nombreux ouvrages consacrés à Jeanne d’Arc (pas tous, ce serait impossible) n’a fait que me conforter dans cette pensée première, tout en admettant bien volontiers qu’il convient de la nuancer. Car notre héroïne est restée dans l’histoire sous le nom de Pucelle d’Orléans, à cause de la ville-clé du royaume, qu’elle a délivrée et qui, en retour, l’a célébrée sans faille au cours des siècles. Et sans la dernière étape, si terrible, à Rouen, Jeanne n’aurait pas été proclamée vierge et martyre S de l’Eglise, béatifiée en 1909 et canonisée en 1920.

 

Mais avant de préciser sous quelle forme Chinon fut sans cesse présent à l’esprit de la bergère, de la combattante et de la Sainte, il nous faut écarter un obstacle récurrent au cours des siècles, quand il s’agit du personnage de Jeanne d’Arc. Dès l’arrivée à Chinon, avant même la montée au château, un puissant parti de malveillants s’agitait à la cour : Charles VII n’allait-il pas se ridiculiser en recevant une jeune illuminée? Et si elle arrivait à capter la confiance d’un roi si jeune et si fragile, qu’adviendrait-il de l’emprise exercée sur lui par un Georges de La Trémoille, le tout puissant ministre, ou par un Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France? Ces premiers adversaires ont survécu à Jeanne, et ce n’est que bien plus tard que déclina vraiment leur influence sur la conduite des affaires.

 

Par la suite,  les accusations et vilenies lancées au procès de Rouen, allaient être diffusées par beaucoup d’écrivains médiocres, et par quelques-uns fort célèbres. Shakespeare oppose à la loyauté de Talbot les ruses maléfiques de Jeanne la sorcière, « the English scourge », fléau des Anglais (2). La Pucelle, « poème héroï-comique » de Voltaire, n’est qu’un conte licencieux qui déshonore son auteur. La Jeanne d’Arc  de Michelet « fut une légende elle-même, rapide et pure, de la naissance à la mort. Elle créait, pour ainsi parler, et réalisait ses propres idées, elle en faisait des êtres ; elle leur communiquait, du trésor de sa vie virginale, une splendide et toute puissante existence, à faire pâlir les misérables réalités de ce monde. »  Autrement dit, d’une manière moins romantique,  Jeanne avait elle-même inventé ses voix et sa mission ; elle n’en était pas moins pour Michelet l’incarnation de la Patrie.

 

Mais déjà des auteurs de second ordre cherchaient d’autres échappatoires.

Etait-elle une bâtarde de la famille d’Orléans, ou une fille adultérine d’Isabeau de Bavière ? A-t-elle été vraiment brûlée? Fit-elle des miracles ? Il faut à ce propos lire quelques pages de Régine Pernoud en 1994 : « Finies les sottises, suppositions et supercheries! » On connaît bien maintenant « la véritable Jeanne d’Arc » (3). Notre grande historienne johannique pensait alors fort justement qu’après la publication des deux procès (de condamnation, et de réhabilitation  ou mieux : procès en nullité de celui de 1431), nul n’oserait, après avoir étudié cette masse de documentsauthentiques, douter des origines et de la mission de Jeanne. Et pourtant les divagations à son propos ont continué, parce que cela fait vendre du papier;  mais il y a aussi une raison plus profonde : comment des auteurs agnostiques  ou seulement sceptiques, pour qui rien n’est supérieur à l’homme, refusant toute possibilité de signes, de prémonitions, de voix d’en haut qui poussèrent Jeanne à l’action, renonceraient-ils à triturer les textes du XVème siècle,  afin d’éliminer tout caractère surnaturel dans la vie et la mort de Jeanne d’Arc? Les témoignages du temps sont clairs et nets ; il faut avoir l’humilité de les lire tels quels sans arrière-pensées. Ainsi font les Chinonais. Leurs associations locales : Société des Amis du Vieux Chinon, Association Connaissance de Jeanne d’Arc, sans s’interdire de publier parfois (et de réfuter) des avis discutables, ont toujours tenu à marquer leur adhésion à la mission divine de celle qu’une fois de plus, nous célébrons aujourd’hui.

 

 

Chinon fut dans l’ esprit de Jeanne, bien avant sa chevauchée de février-mars 1429. Depuis son village au bord de la Meuse, elle n’avait bien sûr aucune idée précise d’une petite ville  au bord de la Vienne, blottie dans ses remparts et dominée par la longue forteresse aux trois châteaux. Mais elle en savait l’essentiel : là vivait le roi de France, celui qu’elle appela obstinément son « gentil » - c’est-à-dire noble - dauphin, jusqu’à ce qu’il eût reçu l’onction de Reims. A la lisière orientale du royaume -car le Saint-Empire commençait sur la rive droite de la Meuse - Domremy avec les villages voisins de la rive gauche, tenait pour Charles VII, proclamé roi en 1422 à Mehun-sur-Yèvre. Ils refusaient toute allégeance, soit à Philippe le Bon, duc de Bourgogne, soit à Jean de Lancastre, duc de Bedford, régent de France pour son neveu le tout jeune Henri VI. De Vaucouleurs, cet îlot de territoire meusien qui tenait contre Anglais et Bourguignons était commandé par Robert, le rude sire de Baudricourt auquel Jeanne s’adressa trois fois. Il lui donna enfin une escorte pour l’accompagner jusqu’à Chinon. Certes il y avait à Nancy  un jeune prince connaissant les pays de la Loire : René d’Anjou, duc de Bar et héritier de Lorraine; mais il éluda ce voyage qui pouvait être dangereux ; d’ailleurs, tout en admirant Jeanne d’Arc, celui qui mérita plus tard d’être appelé « le bon roi René » ménageait les partis en présence ; nullement fâché, par exemple, de recevoir de Bedford une pension de 2000 Francs. (4)

 

Baudricourt correspondait souvent, bien que ce fût difficile, avec la cour de Chinon. Des messagers allaient et venaient, tel ce jeune chevaucheur de l’écurie du roi, Colet de Vienne. Il fut dans la troupe de Jeanne, mais la précéda au château de Chinon, portant au nom du capitaine de Vaucouleurs un message de confiance en la bergère de Domremy (5). On savait, en ce pays de Barrois resté fidèle, qu’Orléans était à demi encerclé depuis le mois d’octobre 1428 ; mais les nouvelles allaient lentement. Baudricourt, si longtemps hésitant, ne crut en la mission de Jeanne qu’après la bataille de Rouvray-Saint-Denis, en Beauce, le 12 février 1429, la célèbre « Journée des harengs ». Car le même jour, Jeanne lui avait révélé cette défaite, alors que personne à Vaucouleurs ne pouvait humainement la connaître. Elle ajoutait que, si on ne l’envoyait pas à Chinon, d’autres revers plus graves s’ensuivraient. Vérification faite après l’arrivée des nouvelles, le capitaine de Vaucouleurs n’hésita plus, et laissa partir Jeanne à la fin de février.

 

La petite troupe chevaucha vers Chinon durant onze jours, formée de six jeune hommes et de Jeanne la Pucelle, habillée comme eux. Deux gentilshommes qui déposèrent au procès de 1456, n’ont pas caché l’admiration et le respect qu’elle inspirait à ses compagnons de route. Noble homme Jean de Novelompont, dit Jean de Metz, rappelle que « par crainte des ennemis qui étaient tout autour, en allant devers le roi, ils allaient parfois de nuit.... Et ainsi ils la conduisirent au roi, jusqu’au dit lieu de Chinon, aussi secrètement qu’ils le pouvaient »(6). Noble homme Bertrand de Poulengy avoue qu’en chemin, ils eurent bien des doutes, « mais Jeanne leur disait toujours de ne rien craindre, parce que lorsqu’ils seraient parvenus à Chinon, le noble dauphin leur ferait bon visage » (7).

 

 

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La plupart des personnes qui nous font l’honneur d’assister à cette commémoration connaissent, en gros, « l’emploi du temps » de Jeanne à Chinon : son arrivée à la porte de Bessé, son attente au Grand Carroi, sa montée au château, sa reconnaissance du roi dissimulé parmi les seigneurs de la cour, ses entretiens en tête-à-tête avec le « gentil dauphin », son logement en la tour du Coudray, avant et après le voyage de Poitiers.

 

Sans rappeler plus longuement les épisodes bien connus du séjour de Jeanne en cette ville, et pour en venir à l’essentiel, essayons de connaître ce qui fut souvent appelé « le secret de Jeanne ». Mme Régine Pernoud, tous témoignages étudiés et confrontés, conclut que ce secret reste un secret (8). Secret sur les paroles mêmes qui furent échangées entre Jeanne et Charles après la première prise de contact, et renouvelées quelques jours plus tard. Mais sur le fond de l’entretien seul à seule, l’ignorance n’est pas permise. Le dauphin doutait d’être le fils de Charles VI. Or Jeanne elle-même, mais plus tard , fit des confidences à Jean Pasquerel, un frère augustin de Tours qui lui avait été donné comme confesseur. Et Frère Jean témoigne le 4 mai 1456 dans les termes suivants : « Quand le roi la vit, il lui demanda son nom :Gentil Dauphin, j’ay nom Jeanne la Pucelle ; et vous mande le Roy des cieux par moy, que vous serez sacré et couronné dans le ville de Reims, et vous serez lieutenant du Roy des cieux, qui est Roy de France ».

 

Et après de nombreuses questions posées par le roi, Jeanne dit de nouveau : « Ego dico tibi, ex parte de Messire, que tu es vray héritier de France, et fils de roy ; et me mittit ad te ducendo Remis. » Parmi la déposition latine, l’affirmation centrale reste « en français dans le texte ». Et Jean Pasquerel poursuit de la manière suivante : « Ceci entendu, le roi dit aux assistants que Jeanne lui avait dit quelques chose secrètes, que nul ne savait ou pourrait savoir, si ce n’est Dieu. C’est pourquoi il avait beaucoup confiance en elle. Et tout cela, il l’entendit de Jeanne, parce qu’aux paroles précédentes il ne fut pas présent » (9).

 

Le plus important, pour Jeanne, c’est la légitimité de Charles VII. Dieu ne peut se tromper en faisant d’un prince illégitime son lieutenant dans le royaume de France.

Cette légitimité était probable ; les biographes d’Isabeau de Bavière (10) s’accordent à reconnaître que rien ne s’oppose à ce que Charles, onzième enfant et cinquième fils de

la reine, né le 21 ou 22 février 1403 à Paris en l’Hôtel royal de Saint-Pol, ait été aussi le fils de Charles VI. Il n’est même pas prouvé que le duc Louis d’Orléans, grand ami d’Isabeau, soit devenu son amant. La reine n’a jamais renié son fils, n’a jamais dit qu’il était un bâtard. Un doute subsistait, amplifié par la rumeur anglo-bourguignonne. C’est ce doute auquel Jeanne mit fin au château de Chinon. «  Le roi, après l’entretien avec la Pucelle parut tout joyeux et transformé »(11). Là se situe le tournant du règne de Charles VII. S’il est anachronique d’affirmer que Jeanne fut à l’origine de la patrie française, elle était en parfaite concordance avec son siècle : les rois chrétiens sont des lieutenants de Messire Dieu; leur pouvoir provient à la fois de la légitimité de leur naissance, et de l’onction du sacre. Les deux affirmations de Chinon et de Reims sont complémentaires.

 

Pour rester encore quelques instants avec Jeanne à Chinon, si les historiens ont mis parfois en lumière ceux des conseillers du roi qui furent hostiles à la Pucelle, ils ont rarement donné les noms d’autres personnages qui lui furent, aussitôt ou peu après, nettement favorables. Parmi ceux qui étaient présents à l’arrivée de Jeanne et dans les jours suivants, la reine de Sicile Yolande d’Aragon, belle-mère du roi, et Jean d’Alençon, le « beau duc » aussitôt ami de Jeanne, qui lui fit cadeau d’un cheval pour « courir la lance » en la prée Saint-Mexme, sont bien connus des historiens et de leurs lecteurs. Mais d’autres fidèles de la cause johannique sont passés sous silence : le savant Gérard Machet, confesseur du dauphin depuis 1417 ; Robert Le Maçon, conseiller du roi, seigneur de Trèves en Anjou; Christophe d’Harcourt, capitaine de la garde ; Raoul de Gaucourt, présent à Chinon pour  envoyer des renforts vers Orléans assiégé ; Philippe de Coetquis, archevêque de Tours, mandé en hâte au château de Chinon pour questionner la Pucelle sur ses voix et sa connaissance de la religion. Quant aux bourgeois et au « commun peuple » de Chinon, s’ils ne sont qu’en filigrane dans les textes de l’époque, Jeanne fut tout de suite l’objet de leur curiosité, puis de leur espérance en des jours meilleurs.

 

Le séjour de la Pucelle à Chinon n’a pas vraiment été reconstitué au jour le jour. Arrivée probablement le 7 mars, elle y resta jusque vers le 20 avril - y compris le voyage à Poitiers - et peut-être aussi de la mi-mai au début de juin 1429, où se placerait sa visite chez la duchesse d’Alençon qui était alors à Saint-Florent de Saumur.

Comment à Tours, Blois, Orléans, Loches, Reims, encore et surtout à Rouen,  Jeanne aurait-elle pu oublier le souvenir de Chinon? Ici s’était conclu le pacte de fidélité avec son dauphin, vrai roi depuis l’onction du sacre, le 17 juillet 1429. Jeanne continue de combattre, avec ou sans succès, à la Charité-sur-Loire, à Paris, à Compiègne, au service de Charles VII qui reste pour elle le lieutenant de Messire Dieu.

Mais l’attitude du roi se révéla beaucoup moins claire. Et pourtant, après le sacre de Reims, la marche de l’armée royale vers Paris et l’entrée de Charles VII dans sa capitale paraissait logique et possible, vue la démoralisation des Anglais ; de grands capitaines y étaient favorables, comme Dunois, Gaucourt, La Hire, Xaintrailles. Le roi n’écartait pas la perspective d’entrer dans Paris, quittant Senlis pour loger à Saint-Denis le 7 septembre 1429, encore fidèle en cela au pacte de Chinon : la Pucelle attaquerait, et à sa vue, à sa renommée, les Parisiens ouvriraient les portes. Or l’ échec du 8 septembre et le découragement qui s’ensuivit nous oblige à poser plusieurs questions très importantes. Et d’abord quand devait se terminer la mission divine de Jeanne d’Arc? L’historien le plus complet du règne de Charles VII, G. du Fresne de Beaucourt, affirme preuves à l’appui que cette mission n’allait pas au-delà de la délivrance d’Orléans et du sacre. D’elle-même, Jeanne aurait dit qu’après Reims, ses voix cessèrent de se faire entendre, au moins provisoirement. Mais, pleine d’ardeur, elle n’espérait pas moins, aussi, la soumission de Paris et la liberté pour Charles d’Orléans, prisonnier en Angleterre depuis Azincourt en 1415.

 

Beaucourt s’est vivement opposé aux dires de ses contemporains comme Henri Martin, Jules Quicherat, Henri Wallon, pour lesquels, après l’échec devant Paris, le roi laissa Jeanne à son triste sort. Pour flétrir une telle attitude, le mot de « trahison » fut souvent employé chez les érudits du XIXème siècle(12). De nos jours, on s’interroge encore : Charles VII a-t-il vraiment trahi Jeanne?  Philippe Bully, l’un des plus récents biographes du roi (13), croit qu’il perdit confiance en elle après que Jeanne eut été capturée sous les murs de Compiègne:

« On peut supposer que Charles VII, homme de foi, se soit persuadé - ou laissé persuader -que la capture de Jeanne était le signe que Dieu avait cessé de l’inspirer...... Ce qui est sûr, c’est qu’en termes de politique, la disparition de la Pucelle signifiait la fin du parti de la guerre à outrance.... alors que c’est le parti de la paix à tout prix que le roi inclinait désormais à écouter. »   Cet avis doit être nuancé, car malgré l’influence contraire du sire de La Trémoille, jamais le roi ne montra quelque malveillance envers celle qui, à Chinon, lui avait causé tant de joie. Etait-ce trahison que le chancelier de France (qui, certes, s’offusquait du rôle de la Pucelle dans les succès précédents),  ait conclu le 28 août avec les Bourguignons, à Compiègne, une trève de quatre mois, d’ailleurs sans résultat? Non, parce que Jeanne tenait beaucoup à l’entente avec eux. Sa lettre envoyée de Reims à Philippe le Bon, Duc de Bourgogne (14) pour le supplier de rejoindre le camp du roi en est le meilleur témoignage. Après Reims, et même après la retraite vers la Loire, le roi ne cessa d’être aimable et généreux envers Jeanne et sa famille. Mais elle eut l’impression de perdre son temps, surtout quand Charles VII et la cour se faisaient héberger au château de Sully, chez ce La Trémoille qui cherchait toujours à lui nuire. Elle en sortit pour une urgence : porter secours à Compiègne assiégé par les Bourguignons de Jean de Luxembourg. La nouvelle de la capture de la Pucelle, si populaire que, selon le poète Alain Chartier on l’appelait « l’Angélique », fut connue en quelques jours dans tout le royaume, et l’émotion fut intense. La passivité de Charles fut mal ressentie. « On attendait de lui un sursaut! », dit Régine Pernoud dans une conférence. Le roi, qui montra tant d’intelligence et d’entrain en certains cas, n’en avait pas moins une lourde hérédité, qui explique des périodes de mélancolie et de prostration ; ni La Trémoille, ni Regnault de Chartres, le Chancelier, n’étaient disposés à le réveiller en faveur de Jeanne. On l’oublie provisoirement, quand se poursuivent les pourparlers avec la Bourgogne. Fait incroyable : un envoyé de Philippe Le Bon est à Chinon en avril 1431 «  sans qu’il soit question de Jeanne » (15) alors même que son procès se terminait à Rouen : il est vrai que cet envoyé n’était autre que Jean de La Trémoille, sire de Janvelle, le propre frère du « gros Georges » qui s’imposait encore à l’esprit du roi. Le procès de Rouen étant « d’Eglise », il restait encore la possibilité de faire appel au nouveau pape Eugène IV. Mais comme son prédécesseur, Martin V, il ne voulait intervenir qu’en faveur d’une pacification générale entre France, Angleterre et Bourgogne. Lorsque son légat Nicolas Albergati, cardinal de Sainte-Croix, était à Chinon auprès du roi (16) pour préparer cette paix, Jeanne demandait en vain à ses juges que les pièces du procès soient envoyées à Rome, et que le Pape puisse en décider. Appel aussitôt écarté par Pierre Cauchon et ses assesseurs ; le légat du Pape n’en eut même pas connaissance : aurait-il tenté de sauver Jeanne, au risque d’éloigner l’un de l’autre ses deux interlocuteurs d’alors, Charles VII et Henri VI de Lancastre? La question mérite d’être posée, mais ne sera jamais résolue.

 

Avec ou sans l’assentiment du roi, un coup de force fut-il tenté contre Rouen? En Mars 1431, Dunois, le célèbre bâtard d’Orléans, venait renforcer la garnison de Louviers (à sept lieues de Rouen) où commandait le nom moins célèbre capitaine La Hire ; et ils firent alors « deux entreprises secrètes pour le bien du roi et de sa seigneurie » (17). L’enlèvement de Jeanne dans sa prison aurait eu peu de chances de réussite. Trois chroniqueurs un peu plus tardifs, mais bien informés, méritent d’être entendus. Pierre Sala conclut ainsi son témoignage sur Jeanne : « Depuis, ainsy comme il plaist à Dieu de ordonner, ceste saincte Pucelle fust prinse et martirisée des Anglois : dont le Roy fust moult dolent, mais remédier n’y peut ». Dans les mémoires laissées par le Pape Pie II, on lit ceci : « Carolus Virginis obitum acerbissime tulit », le roi supporta très péniblement la mort de la Pucelle. Et Varanius, dans un poème latin, fait dire au Pape Calixte III par le roi Charles VII : « Tout ce que nous avons pu faire, par les armes et l’épée, nous l’avons tenté »(18).

 

Malgré ses conseillers hostiles, le roi ne pouvait oublier celle en qui, le 9 mars 1429, il avait mis sa confiance au château de Chinon. Durant le procès, il reçut, parmi d’autres, l’appel angoissé d’un grand prélat, Jacques Gélu, archevêque d’Embrun en Dauphiné après avoir été douze ans archevêque de Tours ; il continuait de siéger au Conseil royal et d’être son ambassadeur. Dès mai 1429, il avait fait tenir au roi une longue lettre, son « Tractatus de Puella », où il l’engageait à suivre entièrement les inspirations de Jeanne. Après l’arrestation de Compiègne, il lui avait écrit de tout faire pour la sauver (19).

Des prières étaient dites, là au moins où l’on avait connaissance du déroulement du procès.

Aucun document ne décrit quelle fut alors la douleur du peuple de Chinon, mais elle dut être aussi intense que celle des habitants de Tours. Déjà, fin mai 1430, à l’annonce de la capture de Jeanne, l’archevêque Philippe de Coëtquis, qui l’avait interrogée à Chinon, avait ordonné des prières publiques dans toutes les églises, et une procession où les chanoines de la Cathédrale, de Saint-Martin, et tous les Ordres religieux, avaient marché pieds nus à travers la ville. Leur peine et leur indignation furent plus grandes encore au début de juin 1431 (20).

 

On n’a pas assez remarqué jusqu’ici que le ressentiment des « bonnes villes » et des campagnes françaises en 1430-1431 s’exprimait presque uniquement contre les Anglais et ceux des Bourguignons qui avaient directement contribué aux malheurs de la Pucelle.

Quant au roi, on plaignait surtout ses hésitations et son manque de moyens. Le biographe le plus complet de Charles VII refuse de parler de trahison, et nous rappelle des vérités d’évidence : « On oublie qu’avant de pouvoir songer à la révision du monstrueux procès de 1431 qui, nous l’avons dit, frappait le Roi en même temps que la Pucelle , il fallait trois choses : la possession de Paris, celle de Rouen, et enfin l’assentiment du Saint-Siège. » Et G. du Fresne de Beaucourt ajoute ceci :  « Le Roi ne perdit pas un moment pour poursuivre la réhabilitation de celle à laquelle il devait son salut. » Et de plus « jusqu’au jour où il lui fut donné d’entreprendre la réhabilitation (il est préférable de dire : le procès en nullité), il demeura constamment fidèle à la mémoire de Jeanne d’Arc » (21).

 

S’il faut revenir enfin au contrat de confiance non écrit, qui lia Jeanne et son « gentil dauphin », un soir de mars 1429 dans les logis royaux de ce vaste château, nous n’avons pas à plaider pour la martyre et la sainte, mais pour Charles VII. Malgré les graves défauts que nous lui connaissons, il ne fut pas un traître. Après mille vicissitudes, sa joie de Chinon, grâce à Jeanne d’Arc, lui permit de gagner la guerre de Cent Ans.

 

 

Pierre LEVEEL.


S L’Eglise n’a encore pas proclamé officiellement la reconnaissance de Jeanne comme martyre, avec les privilèges litturgiques qui y sont attachés (NDLR)

 

 

 

 

(1)       LEVEEL (Pierre) Histoire de la Touraine Collection « Que sais-je? n° 688 1ère éd.           1956.

(2)       SHAKESPEARE (William) Henry VI,  première partie, représenté en 1592.

(3)       PERNOUD (Régime) La véritable Jeanne d’Arc, dans « Historia » n° 569, mai 1994.

(4)       PORT (Célestin) Dictionnaire.... de Maine-et-Loire, 1878

(5)       Procès en nullité. Déposition de Simon CHARLES, 1456.

(6)       Procès en nullité. Déposition de Jean de NOVELOMPONT ou de METZ, 1456.

(7)       Procès en nullité. Déposition de Bertrand de POULENGY, 1456.

(8)       PERNOUD (Régine) Jeanne d’Arc collection « Le temps qui court » 1959.

(9)       Procès en nullité. Déposition de Frère Jean PASQUEREL, 1456.

(10)     VERDON (Jean) Isabeau de Bavière, collection « Figures de proue » 1981

            MARKALE (Jean) Isabeau de Bavière, Bibliothèque historique Payot, 1982.

(11)     Procès en nullité. Déposition de Simon CHARLES, 1456 : « Et ea audita, rex videbatur esse gaudens. »

(12)     DU FRESNE DE  BEAUCOURT (G.) Jeanne d’Arc trahie par Charles VII, dans la             « Revue des questions historiques » tome II, 1er Janvier 1867.

(13)     BULLY (Philippe)     Charles VII, roi des merveilles, 1994.

            La capture de Jeanne comme signe de Dieu, dans « Historia », ibid.

(14)     Au début de juillet 1429, Jeanne avait invité le Duc de Bourgogne à venir au sacre et        à y prendre sa place naturelle parmi les princes français. Le 17 au soir, nouvelle lettre à Philippe le Bon pour l’inciter à « bonne paix ferme qui dure longuement ».

(15)     BULLY (Philippe) dans « Historia », ibid.

(16)     Vie de Nicolas Albergati citée par DU FRESNE DE BEAUCOURT Histoire de Charles VII, II,     1882.

(17 et 18) Citations dans BEAUCOURT, ibid.

(19)     MOREMBERT (T. de) Jacques Gélu, dans le « Dictionnaire de Biographie française »

(20)     GIRAUDET (le Dr. Eugène) Histoire de la ville de Tours, I, 1873.

(21)     BEAUCOURT, Histoire de Charles VII, II, 1882.