(par Pierre Lanéry d'Arc – 1887 - )

LE CULTE DE JEANNE D'ARC

 

AU XVème SIECLE

(par Pierre Lanéry d'Arc – 1887 - )


A partir de la prise de Jeanne, les processions publiques se continuent à Orléans, à Bourges, à Rouen, par reconnaissance pour elle. "Aussi plusieurs villes en font solemnité, car si Orléans fust cheu entre les mains des dits Angloys le demourant du royaulme eust esté fort blacié."

Le Cardinal d'Estouteville accorda en 1452 cent jours d'indulgence aux personnes qui suivraient cette procession du 8 mai ; l'année suivante, l'évêque d'Orléans Thibaud d'Aussigny accorda quarante jours; en 1474, François de Brillac, son successeur , ajouta quarante jours, et en 1482 le cardinal Jean Rolin, évêque d'Autun, accorda cent autres jours (1).

 

En 1431 la voix populaire réclama même la béatification de son héroïne. Regnault de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de France, qui, par lâche jalousie, avait été cause, avec La Trémouille, le mauvais génie de Charles VII et avec Guillaume de Flavy, de la perte de la Pucelle, enraya l'enthousiasme des Français qui voulaient la béatifier (2).

 

Suite du numéro 159 pages 9  à  15.

 

Mais la popularité de Jeanne d'Arc alla encore plus loin, car il est certain aujourd'hui, que, sans avoir été l'objet d'un culte liturgique, elle fut celui d'un culte privé des plus étendus.

 

L'article 52, en effet, de l'acte d'accusation qui fut dressé par les docteurs de Rouen contre leur innocente victime, disait : "Item, la dite Jeanne par ses inventions a séduit le peuple catholique, beaucoup en sa présence l'ont adorée comme sainte et l'adorent encore en son absence ; commandant en son honneur messes et collectes dans les églises ; bien plus, ils la déclarent la plus grande parmi les saintes après la sainte vierge ; ils élèvent des images et représentations d'elle dans les basiliques des saints et aussi portent sur eux ces représentations en plomb et en autre métal, ainsi qu'il est accoutumé de faire pour les mémoires et représentations des saints canonisés par l'Église ; ils disent partout que c'est l'envoyée de Dieu et qu'elle est plutôt ange que femme (3)."

 

Or, les faits que mentionne cet article ne sont pas œuvre d'imagination. Nous possédons aujourd'hui encore quelques monuments qui semblent se rapporter exactement à ces griefs, et qui, étant donné leur nombre, leur variété, leurs origines diverses, viennent établir de la façon la plus formelle et la plus authentique ce culte privé dont la Pucelle fut l'objet de la part de ses contemporains.

 

On sait qu'il était d'usage au XVème siècle de porter sur soi des figurines ou médailles, le plus souvent en plomb, à l'effigie des saints dont on espérait aide et protection. Les historiens nous montrent Louis XI au château de Plessis-les-Tours, terrorisé  par la crainte de la mort, enlevant à tout moment son chaperon qui portait des figurines de ce genre, et leur faisant ses dévotions dans l'espoir de prolonger sa vie.

 

Or, deux de ces médailles à l'effigie, aux armes de Jeanne d'Arc, sont arrivées jusqu'à nous. L'une, qui appartenait à M. Rolin, de Guise, a été décrite et reproduite par son propriétaire (4). Elle présentait au droit le buste de la pucelle, au revers ses armoiries et datait de 1430. Il est vrai que Vallet de Viriville mettait en doute que ce fussent là et le buste et les armes de la Pucelle, mais cette opinion tout à fait isolée n'étonne pas de la part de l'esprit contradictoire de Monsieur VALLET, car celui-ci, bien qu'ayant été un de ceux qui ont le plus et le mieux contribué à nous faire connaître Jeanne d'Arc, a bien souvent, par amour de la discussion, adopté les solutions les plus extraordinaires. Il n'y a d'ailleurs, pour  se convaincre de la chose, qu'à se reporter à la production donnée par Monsieur Vallet lui-même (5), et on sera assuré au premier coup d'œil que cette médaille ne saurait s'appliquer qu'à la Pucelle. Cette opinion est celle, non seulement de Quicherat (6), mais encore de tous les auteurs qui se sont occupés de cette question. Aussi en 1861, Monsieur Vallet revint-il sur sa première idée, et convint-il de son erreur en donnant un nouvel article sur cette médaille qu'il avouait ne pouvoir être relative qu'à  Jeanne d'Arc (7).

Une seconde médaille du même genre, quoique d'une autre modèle, qui se trouve aujourd'hui au Musée Cluny, a été aussi décrite par Monsieur Forgeais ; son droit représente une personne en pied, peut-être le Père éternel, mais sur le revers très bien conservé se trouvent encore les armes de la Pucelle (8).

 

Mais il y a plus, les images de Jeanne d'Arc ont figuré dans les églises.

En 1754 l'abbé Lebeuf écrivait : "Dans la nef de l'église Saint-Paul, à l'un des vitrages du côté méridional, sont quatre pans ou panneaux : au premier est Moyse… au second David… au troisième Godefroy de Bouillon… au quatrième on voit une femme dont la coeffure est en bleu, les habits en verd. Elle a la main droite appuyée sur un tapis orné d'une fleur de lys, et de cette  elle tient une épée. De la main gauche posée sur sa poitrine elle tient quelque chose qu'il n'est pas facile de distinguer. Au dessus de sa tête est écrit : "Et moy j'ai défendu le Roy." J'ai pensé que ce devait être la Pucelle d'Orléans, et un savant historiographe d'Orléans, Monsieur Daniel Polluche, m'a confirmé dans ce sentiment. C'est peut-être le seul endroit public où soit représentée dans Paris Jeanne d'Arc qui rendit de si grands services au roi Charles VII contre les Anglais (9)".

 

L'église ayant été démolie en 1797, ce vitrail, qui était d'Henri Mellin peintre verrier de Charles VII (10), disparut. Quoique Vallet de Viriville ait encore mis en doute que ce fût là une représentation de la pucelle (11), disant que cette figure pouvait personnifier la noblesse (?) , il nous paraît difficile de nier la chose et de ne pas se conformer à l'opinion unanime des quatre auteurs qui, ayant vu le vitrail, l'ont reconnu pour représenter Jeanne d'Arc.

Non seulement des vitraux, mais encore des tableaux et les statues avaient été placés au XVème siècle dans les églises. Monsieur Auvray a découvert récemment un tableau religieux peint au blanc d'œuf et exécuté du temps même de la Pucelle, lequel a dû être fait assurément pour quelque chapelle. Il représente la Vierge avec l'Enfant-Jésus, à sa droite se trouve saint Michel portant la balance avec laquelle il pèse les âmes, à sa gauche se tient Jeanne d'Arc son étendard d'une main, de l'autre son écu armorié. Comme la Vierge, l'Enfant-Jésus et saint Michel, Jeanne porte le nimbe attribut de la

sainteté (12).

En 1481 n'érigeait-on pas dans l'église de Notre-Dame de Domremy une statue de la Pucelle en prière, faite en 1456 par un artiste lorrain, et cette statue ne resta-t-elle pas pendant plusieurs siècles dans cette même chapelle, aux pieds d'une image en bois polychrome de la Vierge ? (13).

La cathédrale de Toul ne conserva-t-elle pas jusqu'à la Révolution une effigie de Jeanne d'Arc qui y avait été élevée entre les chapelles de la Visitation et de Saint Nicolas ? (14).

 

Monsieur Carrand possédait une statuette (faisant partie aujourd'hui de la collection de M. Odiot), qui par son style, sa forme et ses dimensions répond au modèle des saints que l'on plaçait sur les autels. En bronze, de 40 centimètres sur 30 de hauteur, elle représente la pucelle à cheval et porte sur le socle la mention : "La Pucelle d'Orliens." Ce socle est percé de deux trous qui devaient servir à le fixer sur une base. L'expression de ce groupe est toute pacifique, Jeanne ne porte pas d'armes, et devait tenir à la main son étendard. "Cette effigie, dit Monsieur Vallet de Viriville, se rapporte d'une manière frappante, et comme nécessaire, à l'idée qu'on peut se faire des images de piété mentionnées dans l'article 52 de l'acte d'accusation. Cependant l'aspect archéologique du groupe, et surtout la forme de la chaussure dite en bec de canard, semble ramener l'époque de l'exécution vers 1490. Ou la statuette de Monsieur Carrand est l'original même de l'une des images offertes dans les églises en 1430 aux hommages des fidèles, ou elle est une copie postérieure de l'une de ces images. Tels sont les deux seuls termes entre lesquels il y ait lieu d'opter, si je ne me trompe, quant à l'attribution de cette figure. La tête, d'une expression naïve et intéressante, coiffée quant aux cheveux avec une fidélité tout à fait historique, accuse néanmoins un modèle trop rond, trop vague, trop imparfait pour que l'on puisse y voir des traits individuels exactement rendus d'après nature. L'impuissance du procédé technique se joint à l'impuissance de l'artiste employé (15)."

 

Mais ce n'est pas là, la seule statuette de ce genre que nous possédions.

Le Musée Cluny s'est enrichi en 1876 d'une statue en bois, de Jeanne d'Arc, dont la provenance et l'antiquité sont authentiques.

C'est une statue équestre du XVème siècle de 1m05 de hauteur sur 0m85 de longueur. Elle provient, d'après Monsieur du Sommerard, directeur du Musée de Cluny, de l'église de Montargis où elle était conservée de temps immémorial. Dans toutes les processions solennelles elle était portée sur un brancard dont on distingue encore les attaches. A-t-on jamais eu l'habitude de porter aux processions des statues de personnes auxquelles on n'attribue pas quelque chose de religieux ? Celle-ci avait donc incontestablement ce caractère qui lui avait été conservé depuis le XVème siècle jusqu'à la Révolution et même  au-delà, car elle fut encore portée aux processions sous la restauration, et toujours invariablement connue sous le nom de Jeanne d'Arc.

"La jambe gauche de la statue est coupée obliquement au-dessous du genou et se déploie, au moyen d'une charnière, sous le ventre du cheval, pour donner ouverture à une cavité qui y est pratiquée. Cette cavité contenait vraisemblablement des reliques, à moins qu'elle ne renfermât un objet provenant de la pucelle elle-même, et à ce titre entouré de la vénération publique. Cet objet, quel qu'il fût, a disparu sans que la tradition en ait conservé la mémoire;

 

L'authenticité de cette statue est hors de doute, elle constitue, avec celle de la collection Odiot qui date du XVème siècle, la plus ancienne reproduction modelée des traits de la pucelle que l'on possède aujourd'hui (16)".

 

Nous donnons ci-joint (17) la reproduction inédite d'une petite figurine en marbre de 35 centimètres de haut sur 9 de large et 4 d'épaisseur. D'après sa forme et selon l'avis des connaisseurs auxquels nous l'avons montrée, cette statuette remonte  au XVème siècle et a dû figurer dans un oratoire. Nous n'en connaissons malheureusement pas l'origine. Elle est depuis fort longtemps, ainsi que plusieurs autres objets et chartes concernant Jeanne d'Arc, dans la famille, mais nous n'avons rien trouvé dans nos papiers qui pût nous renseigner à ce sujet.

 

Quoi qu'il en soit, comme on en peut juger par la présente reproduction, c'est là une œuvre peu fine et qui ne saurait assurément prétendre à la ressemblance ; le temps ou l'usage ont en quelque sorte poli et légèrement usé les saillies du visage ; on voit aussi que les mains sont disproportionnées au corps. L'étendard ne porte aucun dessin, mais, dans une sorte de petit écu que Jeanne tient à la main gauche, on voit une fleur de lis et une épée supportant une couronne, le tout grossièrement figuré, mais très reconnaissable bien que le bras en cache une partie. La taille est serrée par une large ceinture ; l'épée est supportée par un baudrier qui disparaît sous un manteau. Jeanne porte le costume féminin, ses cheveux dénoués tombent jusqu'à ses épaules, et sa tête supporte une couronne, la couronne de sainte ou de martyre.

 

Cette figurine ne viendrait-elle pas, avec celles des collections Carrand-Odiot et du Musée Cluny, à l'appui de cette thèse que Jeanne a figuré sur les autels ?

N'est-il pas probable que c'est devant ces tableaux, devant ces statues, que ce sont dites les prières adressées à Jeanne d'Arc, auxquelles faisait allusion l'article 52 de l'acte d'accusation ?

Nous possédons encore le texte d'une collecte ou prière finale de l'office, dans laquelle le nom de la pucelle figure avec les honneurs qu'on rendait aux saints :

 

Antiphona

 

Congregati sunt inimici nostri, et gloriantur in virtute suâ.

Contere fortitudinem eorum, Domine, et disperge illos, ut cognoscant quia non est alius qui pugnet pro nobis, nisi tu Deus noster.

Da illis formidinem et tabefac audaciam illorum.

Commoveantur a conditione suâ

Domine exaudi orationem, etc…

Dominus vobiscum, etc….

 

Oremus

 

Deus auctor pacis, qui sinè arcâ et sagittâ inimicos in te sperantes elidis, subveni, quaesumus, Domine, ut nostram propitius tuearis adversitatem, ut, sicut populum tuum, per manum faeminae liberasti, sic Carolo, rege nostro, brachium victoriae erige ut hostes qui in suâ confidunt multitudine ac sagittis et suis lanceis gloriantur queat in proesenti superare, et tandem ad te, qui via, veritas et vita es, una cum sibi commissa plebe, gloriose valeat pervenire.

Per dominum nostrum Jesum Christum.

(Explicit oradio Puellae per regnum Franciae.) (18)

 

Il y a quelques années, M. E. Magnien découvrait trois oraisons qui se disaient en Dauphiné pour la délivrance de la pucelle pendant sa captivité. Ces oraisons se disaient à la messe, la première après le Gloria, la seconde après l'Offertoire et la troisième après l'Ablution :

 

Prima oratio pro liberatione Johanne Puelle

Omnipotens sempiterne Deus qui tua sancta et ineffabili clemencia virtute que mirabili ad exaltationem et conservationem, confusionem ac destructionem inimicorum ejus, puellam venire jubsisti et eam in sacris precepti tui operibus vacantem per manus eorumdem incarcerari permisisti, da nobis, quesumus, intercedente beata semper virgine Maria, cum omnibus sanctis, illam ab eorum potestate illesam liberari et que per te ei in oedem actu jussa sunt formaliter ad implere, per Dominum nostrum, etc…

 

Secunda oratio

 

In hac oblatione pater virtutum et Deus omnipotens, sacro sancta benedictio tua descendat que et in potestate miraculorum tuorum, intercedente beata semper virgine Maria cum omnibus sanctis, puellam in carceribus inimicorum nostrorum detentam sine lesura liberet, et sue negociacionis det, secundum ea que sibi jusseras, operis sui effectum sortiri, per Dominum nostrum, etc…

 

Tertia oratio

 

Exaudi, Deux omnipotens, preces populi tui et per sacramenta que sumpsimus, intercedente beata semper virgine Maria cum omnibus sanctis, Puelle agentis secundum opera que sibi dixeras  nunc ab inimicis nostris incarcerate vincula prosterne quod super est negociacionis sue ad implendo sanctissima pietate et misericordia tua illesam abire concede, per Dominum nostrum, etc… (19)

Ces oraisons sont une preuve des sentiments qui agitaient tous les cœurs français au moment où la Pucelle était torturée par les Anglais ; elles montrent bien aussi le caractère de divin que le peuple prêtait à la mission de Jeanne. Ne disent-elles pas en effet : "Laisse ton envoyée accomplir jusqu'au bout les ordres que tu lui a donnés." Est-il possible de traduire autrement negociatio que par mission ?

 

En même, en affirmant que, non seulement Jeanne d'Arc avait été prophétisée (20), mais encore qu'elle avait prophétisé elle-même (21), ses contemporains n'ont-ils pas poussé plus loin que la vénération, les croyances, la foi qu'ils avaient en elle ?

 

Voici ce que rapporte la "Chronique de la Pucelle", en résumant le sixième interrogatoire, séance du 3 mars :  "Interroguée quel aaige avoit l'enfant à Laigny qu'ele ala visiter : respond, l'enfant avoit trois jours ; et fut apporté à Laigny à Nostre-Dame, et luy fut dit que les pucelles de la ville estoient devant Nostre-Dame et qu'elle y voulsist aller prier Dieu et Nostre-Dame qu'ilz lui voulsist donner vie ; et elle y ala et pria avec les autres. Et finalement il y apparut vie, et bailla trois fois ; et puis fut baptizé, et tantoust mourut, et fut enterré en terre sainte. Et il y avait trois jours, comme l'on disoit, que en l'enfant n'y estoit apparu vie, et estoit noir comme sa coste ; mais quand ii baisla, la couleur lui recommença à revenir. Et estoit avec les pucelles à genoulz devant Nostre-Dame à faire sa prière (22)."

 

A sa mort, ne racontait-on pas que son cœur, ce cœur qui avait tant aimé la France, respecté des flammes avait été retrouvé intact au milieu des cendres du bûcher de Rouen (23), et le bourreau lui-même, n'avait-il pas vu s'exhaler de la bouche de Jeanne d'Arc, avec son souffle suprême "Jésus !", une colombe ?

 

Alors même que ces faits ne seraient que l'œuvre de l'imagination populaire, ne montrent-ils pas jusqu'à l'évidence la foi religieuse dont Jeanne était l'objet, en tant qu'envoyée de Dieu ?

 

Mais les miracles dans l'ordre naturel (24) ne suffiraient-ils pas à justifier ce culte que les cœurs français vouaient à leur glorieuse héroïne. De son enfance jusqu'à sa mort, à Domremy, à la cour, à l'armée, sur le bûcher, Jeanne ne fut-elle pas la personnification continue et manifeste de la sainteté ?

Sa vie n'avait été qu'un miracle permanent. Un guerrier de dix-sept ans, possédant toutes les qualités du parfait soldat et du général accompli, l'histoire en connaît-elle ? Et si ce guerrier, si jeune maître sans avoir été élève, est une jeune fille, une villageoise, qui ne sera forcé de reconnaître en elle l'envoyée de Dieu ?

Quand en quelques jours, à la tête d'une petite armée jusque-là découragée, on la voit délivrer Orléans, s'emparer de vingt places fortes, infliger à l'armée anglaise, réputée invincible et dix fois supérieure en nombre, la défaite de Patay, lui faire prisonnier ses généraux et cinq mille hommes, traverser trente lieues de pays ennemi hérissé de forteresses et conduire Charles se faire sacrer dans la basilique de Reims, n'est-ce pas là le miracle dans tout son éclat ?

Notre siècle a eu l'honneur de rétablir dans toute sa splendeur la douce mémoire de la Vierge Lorraine (25).

 

A l'époque de ses triomphes, et même durant sa captivité, Jeanne fut invoquée comme sainte par le peuple qui racontait les prodiges obtenus par son intercession. Puis l'oubli (26), la haine vinrent voiler sa figure, l'impiété antipatriotique et impudente essaya de la déshonorer. Peu à peu la vaillante guerrière a triomphé une seconde fois de ses ennemis, peu à peu elle est sortie resplendissante des chartes du Moyen-âge, comme cette statue d'un ciseau royal est sortie vivante du marbre inerte et froid, sous l'inspiration de l'art le plus élevé.

 

Aujourd'hui, plus que jamais, les esprits et les cœurs se tournent vers la libératrice de la France pour lui demander aide et protection. A l'étranger même, en Angleterre, en Allemagne, en Espagne, jusqu'en Chine, historiens, poètes, théologiens, la célèbrent à l'envi, et des prélats de tous pays prennent en mains la cause de cette canonisation.

 

En France, chaque jour amène une pierre de plus dans ce monument de gratitude élevé par nos cœurs à la grande Française. Non seulement les écrits, les discours deviennent chaque jour plus nombreux, mais encore, des fêtes en son honneur sont rétablies dans plusieurs ville (27), et des pèlerinages s'organisent aux lieux qui sont siens par le souvenir.

 

Parmi les plusieurs milliers de visiteurs venus chaque année à la maison de la Pucelle, s'il y a eu des touristes poussés par la seule curiosité, ne faut-il pas croire que bon nombre aussi, y son venus guidés par un autre sentiments, y sont venus en pèlerins pour prier à l'endroit où la sainte s'est agenouillée, pour se prosterner à leur tour et pour baiser avec respect cette terre sanctifiée par ce qu'on peut appeler la veillée des armes de Jeanne d'Arc. Les pèlerinages organisés par plusieurs de nos évêques, n'ont-ils pas été guidés par quelque sentiment spécial de vénération pour la Vierge de Domremy ?

 

En un mot, la France du XIXème siècle n'éprouve-t-elle pas le même amour, le même besoin de culte religieux pour Jeanne que la France du XVème siècle ? Les sentiments d'aujourd'hui, ne sont-ils pas les mêmes que ceux qui l'agitaient il y a quatre siècles ? Ne demande-t-elle pas à l'Eglise, comme le demandaient nos ancêtres, au grand déplaisir de Regnault de Chartres, d'accorder à celle qui est la personnification vivante du dévouement pour la Patrie, à celle qui est le plus pur symbole de l'uni­on du sentiment religieux avec le sentiment patriotique, le dernier témoignages de sa tendresse ?

 

Le 8 mai de cette année-ci, à Orléans, au milieu d'un concours immense de peuple se pressant dans l'antique basilique de Sainte Croix, trop étroite pour la circonstance, Monseigneur Perraud terminait son magnifique panégyrique de la Pucelle par ces paroles : (28)

"Vingt-quatre ans après la mort de Jeanne d'Arc, les Parisiens pouvaient être témoins d'un spectacle émouvant.

Le 7 novembre 1455 à Notre-Dame, une femme courbée sous le poids de la vieillesse, se présentait devant les membres d'un tribunal ecclésiastique formé par des ordres du pape Calixte III.

 

C'était Isabelle Romée, accompagnée de son fils Pierre d'Arc, qui suppliait l'archevêque de Reims et l'évêque de Paris de réhabiliter la mémoire de sa fille indignement flétrie par les juges de Rouen;  elle appelait de leur sentence au siège apostolique, comme à la source de la justice et au refuge de tous les opprimés.

 

Il me semble à cette heure voir se renouveler, mais sur un plus vaste théâtre, cette scène pathétique.

 

La France, mère de Jeanne, se tourne vers l'Église de Rome, elle se présente aux pieds du Pontife magnanime qui porte le nom de Léon, et qui semble devenir de plus en plus, dans notre époque troublée, un arbitre de justice et de paix.

 

"Très Saint Père, lui dit-elle par notre bouche, voici les actes authentiques de la vie, de la mission, de la mort de Jeanne la Pucelle. Pesez dans votre sagesse ces témoignages qui ont subi l'épreuve et reçu la sanction d'un premier procès apostolique dont les conclusions ont été solennellement confirmées par un de vos prédécesseurs. Puis, dans l'exercice de votre magistère infaillible, déclarez que les vertus, les prophéties, les miracles de cette Messagère de Dieu décident l'Église à l'inscrire sur le livre d'or des élus du ciel, et à placer sur sa tête la couronne d'or de la sainteté."

 

Quand à nous, nous ne cesserons d'appeler de nos vœux les plus ardents le jour où il nous sera permis d'offrir à notre héroïque sœur l'hommage d'un culte public.

Puissent alors, tous les enfants de cette France qu'elle a miraculeusement sauvée, avoir mis un terme à leurs douloureux et funestes dissentiments ! Puissent-ils, réunis dans une même foi religieuse et dans un même dévouement à la Patrie, faire monter vers le ciel une prière d'action de grâce qui retentira de l'Océan à la Méditerranée, des Pyrénées aux Vosges… plus loin encore !

 

Fidèle écho de la gratitude et de la piété nationales, et s'inspirant des paroles par lesquelles Ozias exprimait à Judith la reconnaissance des habitants de Béthulie, cette prière saluera en ces termes, dictés par l'Esprit de Dieu, la Vierge de Domremy,  la libératrice de la cité orléanaise, la martyre de Rouen :

" Fille de notre peuple ! Béni soit le seigneur qui a daigné armer votre bras ! Il a mis sur votre nom une gloire impérissable, et, jusqu'à la fin des siècles, vos concitoyens garderont le souvenir de votre vertu et du dévouement avec lequel vous avez eu compassion de leurs angoisses, et vous vous êtes sacrifiée pour arracher votre pays à une ruine certaine.

Et maintenant vous qui êtes sainte, priez pour nous !"

 

NOTES :

 

(1)      Manuscrits au greffe de la Cour d'Orléans, et à la Vaticane, n°891, fonds de la reine Christine ; Lenglet Dufresnoy, Hre de Jeanne d'Arc, 1753, t.III, p.267-277; Quicherat, t.v,p. 299 à 308.

 

(2)      Vallet, Procès de Jeanne d'Arc, Didot, 1867, p. civ introduct. On sait que Cauchon étant un des suffragants de Regnault de Chartres, celui-ci aurait pu évoquer le procès. Mais allait-il sauver Jeanne après s'être toujours montré son ennemi acharné, allait-il la sauver après avoir contribué à sa prise par les Anglais ? Cauchon savait si bien son sentiment à ce sujet, qu'il proposa à Jeanne de s'en rapporter, sur plusieurs questions, à la décision de Regnault de Chartres, tant il savait celui-ci dévoué aux intérêts anglais ! Regnault s'opposa même au spirituel, comme La Trémouille s'opposa au temporel, à ce qu'un effort fut tenté pour soustraire Jeanne à la juridiction de Rouen,

(cf. Quicherat, t.I, p.72,73,471 ; 184, 396, 401, 445 ; Quicherat, aperçus nouveaux, p.125. Ripoll, bullarium dominicanum, 1729, t.III, p.7 et 8, Vallet, Charles VII, t.II, p.221).

 

(3)      Voici le texte de cet article : "LII. Item ipsa Johanna in tantum suis adinventionibus catholicum populum seduxit, quod multi in proesentia, ejus eam adoraverunt ut sanctam, et adhuc adorant in absentia, ordinando in reverentiam ejus missas et collectas in ecclesiis ; imo eam dicunt majorem esse omnibus, Sanctis Dei, post Beatam Virginem ; elevant imagines et representationes ejus in basilicis Sanctorum. Ac etiam in plumbo et alio metallo reproesentationes ipsius supor se deferunt, prout de memoriis et repreasentationibus Sanctorum per Ecclesiani canonizatorum solet fieri ; et proedicant publicè ipsam esse nuntiam Dei et potius esse angelum quam mulierem…" Quicherat, I, p, 290.

Il est inutile d'insister sur l'authenticité des expéditions des deux procès dont plusieurs nous sont parvenues signées à chaque page par les greffiers mêmes des commissions. Un grand nombre de ces manuscrits sont conformes, les témoignages, dépositions, actes qu'ils renferment, ne sauraient donc être révoqués en doute.

 

(4)     Revue numismatique, I, p.413.

 

(5)     Vallet. Recherches iconographiques, Dumoulin, 1855, p.8 et pl.1

(extrait de la Revue archéologique, 1855, avec fig.)

 

(6)     Qucherat, I, p.291 ; Michaud et Poujoulat. Mémoires, III, 1866, p.183 fig ; de Bouteiller et de Braux, Notes iconographiques, 1879, etc…

 

(7)     Dans le Magasin pittoresque, 1862, p. 176 avec une reproduction

 

(8)     Forgeais, Notice sur les plombs historiés trouvés dans la Seine, 1860 ; le Wallon illustré, Didot, 1876, p.145; la Vie de Jeanne d'Arc, d'Abel Desjardins, Didot, 1885, p.128, en donnent la reproduction. Les deux médailles ont fait l'objet d'une étude nouvelle de Vallet de Viriville dans la Revue archéologique de juin 1861 : Notes sur deux médailles de plomb, Didier, in-8è de 30 p.

 

(9)     Abbé Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, 1754, 1, p.523. Cette version a été répétée par Levieil, l'art dans la peinture sur verre ; 1774, I, ch.XI, p. 32, par Alex. Lenoir, Histoire des arts en France prouvée par les monuments, 1810, p.123.

 

(10)     Henri Martin ; loc. citat., p.308.

 

(11)     Vallet, recherches iconogr., 1855, p.9.

 

(12)      La reproduction chromolithographiée a été donnée dans le Wallon illustré, 1876, p.258. Bien des gravures anciennes représentent la Pucelle avec les attributs de la sainteté. La plus ancienne des xylographies que l'on connaisse à ce sujet, datant de 1538, représente Jeanne avec la couronne du martyre. Cette gravure se trouve dans le Regalium Francioe libri duo… de Charles de Grassailles, Lyon, 1538.

Nous n'énumérerons pas tous les artistes anciens et modernes qui ont entouré la tête de Jeanne de cette auréole. Citons toutefois l'hommage rendu à l'héroïne française par un peintre polonais, M. Jean Matejko, dans son beau tableau du salon de 1887 : Entrée de J.d'Arc et de Charles VII à Reims.

 

(13)      Charles du Lis, Opuscules relatifs à Jeanne d'Arc, édit. De Vallet, Aubry, 1856 ; abbé Bourgaut, guide et souvenir du pèlerin à Domremy, Nancy, 1878, p.38.

 

(14)      Jollois, Histoire de Jeanne d'Arc, Kilian, Didot, 1821, p. 179, note a ; de Bouteiller et de Braux, notes iconographiques, Claudin, 1879, p.20.

 

(15)     Vallet, Recherches iconogr., p.10 et pl.2 et aussi dans la Revue archéol. De 1855, p. 75 et suiv.

Vallet en avait déjà donné une reproduction dans l'Illustration du 15 Juillet 1854 p.48 MM. De Bouteiller et de Braux en ont donné une autre dans leurs notes iconographiques, P.12, ainsi que la Gazette des beaux-arts, 1878 ; Abel Desjardins, Vie de J.d'Arc, Didot, 1885, p. 121 ; Joseph Fabre, Jeanne d'Arc, Delagrave (1885), p.144.

 

(16)     De Bouteiller et de Braux, Notes iconographiques, Claudin, 1879, p.8 avec une reproduction de ce groupe.

 

(17)    la qualité de l'image n'a pas permis sa reproduction dans le bulletin (N.D.L.R.)

 

(18)    Manuscrit 7301 à la Bibliothèque Nationale ; Buchon, Panthéon littéraire, p.544 ; Quicherat, v, p.104.

 

(19)     E. Magnien, Nécrologe de la ville de Grenoble dans le Bulletin de l'Académie Delphinale, 1867-68. M.G. de Braux a reproduit ces trois oraisons dans le journal de la Société d'archéologie lorraine, juin 1887 (avec tirage à partir – 8è de 3 p.)

 

(20)     "La France perdue par une femme sera relevée par une vierge des marches de Lorraine" avait dit Merlin. Cf. la déposition du premier témoin de l'enquête de Rouen dans de l'Averdy, notice des manuscrits de la Biblioth. Du roi, III, 1790, p.347, Michelet, loc. citat, p.12. Voir aussi le dire de Savigny dans Siméon Luce, Jeanne d'Arc à Domremy, champion, 1886 p.ccxcvii; les dépositions de Durand Laxart et de Catherine Royer dans Quicherat, II, p. 444 et 447.

 

(21)     Un clerc anonyme de Spire, contemporain de Jeanne, n'a-t-il pas intitulé son ouvrage : la prophétesse de France, De Sybilla francica ? (Ce mst trouvé par Goldast fut publié par lui en 1606 à Ursel, dans le duché de Nassau ; joint avec quelques autres dissertations sur la  Pucelle). Le Docteur Jean Nieder, prieur des Dominicains de Bâle au Xvème siècle, n'a-t-il pas dans son Formicarium et dans son Tractatus de visionibus, attribué le même pouvoir à la Pucelle ?

Dépositions de Paquerel (Quicherat, III, p.102, de l'Averdy, loc. citat., p.348), etc….

Lire le développement de cette thèse dans P.Ayroles, Jeanne d'Arc sur les autels, Gaume. 1885, p.88 à 97.

 

(22)     Manuscrit d'Urfé à la Biblioth. Nationale, fol,20. Rapporté dans la chronique et procès de la Pucelle, édit. Buchon, 1827, et aussi dans le Panthéon littéraire, vol. Mathieu de Coussy, p.480, d'après le manuscrit de la Biblioth. d'Orléans. Michaud et Poujoulat, t.III de leurs Mémoires, Quicherat, dans ses Procès, l'ont reproduit.

Voici le texte latin lui-même : "Interrogata qualem aetatem habebat puer quem ipsa suscitavit apud Latigniacum respondit quod puer ille erat trium dierum et fuit apportatus coram imagine Beatae Mariae in Latigniaco, fuitque dictum ipsi Johannae quod puellae de villa erant coram dicta imagine, et quod ipsa vellet ire ad orandum Deum et Beatam Virginem, quod daretur vita infanti. Et tune ipsa cum alliis puellis ivit et oravit, et finaliter apparuit vite in illo puero, qui fecit tres biatus et fuit baptizatus postea ; statim que fuit mortuus et inhumatus in terra benedicta. Et fuerant tres dies clapsi, ut dicebatur, quibus non apparuerat vita in puero ; eratque niger velut tunica ejusdem Johannae. Sed puellis, orans genibus flexis, coram Nostra-Domina." Quicherat, I, p.105.

Cf. Marius Sepet, Jeanne d'Arc, Tours, 1885, p.290 ; Wallon, 1876, p.258 ; J.A. Le Paire, Jeanne d'Arc en Seine et Marne, Lagny Aureau, 1882, p.12.

Cette scène est reproduite dans l'église Saint-Pierre de Lagny sur un vitrail de la chapelle de la Sainte vierge.

 

(23) Déposition d'Isambart de la Pierre rapportée dans Quicherat, III, p.7, Cf. P. Ayroles, loc.citat., p.144. 

(24)     Cf. P.Ayroles, loc.citat., p.99 à 117.

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