LE SIGNE DE SAINTE JEANNE D’ARC DANS L’HISTOIRE par Maurice MUEL

LE SIGNE DE SAINTE JEANNE D’ARC DANS L’HISTOIRE

 

 

Lors du congrès de « la Cité Catholique » de Juillet 1956, à Orléans, Maurice Muel, rapporteur-conférencier au congrès fit un exposé remarquable concernant le sens de la mission de Jeanne dans l’histoire à la fois temporelle et spirituelle de la France.

 

A l’avant veille de l’anniversaire du grand événement fondateur que fut pour notre pays le baptême de Reims, le 25 décembre 496, nous proposons à nos lecteurs de découvrir, sur plusieurs numéros à suivre de notre bulletin, le développement de l’exposé de Maurice MUEL.

Aujourd’hui, nous avons plus que jamais besoin de saisir comment notre passé éclaire, oblige, commande notre attitude envers l’avenir de la France en tant que patrie.

 

1er épisode : LE SIGNE DE JEANNE AU MOYEN AGE

            A Rouen, sur la Place du Vieux-Marché, la flamme crépite encore. Jeanne est au ciel, reçue par Dieu, sa cour céleste et toute la France de là-haut.

 

            Ici-bas, tout semble fini de sa mission.

 

            Jeanne, comme son divin Maître, a été délaissée, trahie, livrée c’est l’anéantissement du Vendredi Saint. De même que notre seigneur Jésus-Christ demeure à travers les siècles signe de contradiction, adoré par les uns, méconnu, défiguré par certains outragé et renié par les autres, telle est aussi la Pucelle d’Orléans, plus méconnue, plus défigurée, plus outragée depuis cinq- cents ans que louée, exaltée, étudiée et écoutée.

 

            Le signe de Jeanne s’identifie avec la vocation de la France chrétienne. Le pape Grégoire IX écrivait déjà  à saint Louis :    «  De même que jadis la tribu de « Juda fut  choisie entre toutes les autres « pour combattre l’idolâtrie et terrasser « les  ennemies de Dieu, de même, dans le « Nouveau Testament, le peuple franc est, « entre tous les peuples de la terre, le « peuple élu de Jésus-Christ, chargé de la « mission de faire respecter la justice et la « liberté de son Église... Le  Rédempteur a « choisi le béni royaume de France comme « l’exécuteur spécial de ses divines « volontés. Il le porte suspendu à son flanc « comme un carquois d’où il tire ses « flèches d’élection lorsque, avec l’arc de « son bras  tout puissant, il veut frapper « l’impiété ». 

 

            Voilà le signe de Jeanne, pierre de touche privilégiée à ce point que, selon qu’on est pour Jeanne ou contre elle, selon qu’on la prend totalement ou qu’on s’efforce au contraire de l’amoindrir ou de la mutiler, on fait la preuve de sa propre orthodoxie ou de sa propre hétérodoxie.

 

            Explorons les cinq siècles de notre histoire depuis le martyre de Rouen.

 

LES SIÈCLES DU MOYEN AGE

            Le Président Thomassin l’avait compris quand il écrivait, quelques années après la mort de la Pucelle :  « Sache un « chacun que  Dieu a montré et montre un « chacun jour  qu’il a aimé et aime le « royaume de France  et l’a spécialement « choisi pour son  héritage... et, pour ce, « ne veut point le  laisser périr. Mais, sur « tous les signes d’amour que Dieu a « envoyés au royaume  de France, il n’y en « a point eu de si grand  ni de si « merveilleux comme celui de cette « Pucelle. »

 

            Les chroniques du Moyen Age finissant, chantent la divine mission de la Pucelle : celles de Perceval de Cagny, de Chartier, chanoine de Paris et secrétaire de Charles VII, le Journal du siège d’Orléans. La fille de l’astrologue de Charles V, Christine de Pisan, fut la première à lui consacrer, en 1431, les belles stances où Jeanne est toute avec son signe :

 

« Ses ennemis ne nul n’y dure,

« Elle, fait ce, maints yeux voïant.

« N’apercevez-vous gent aveugle

« Que Dieu a icy la main mise ? »

 

            La poétesse met en lumière toute la mission assignée à Jeanne, l’expulsion de l’ « Englischerie » n’étant qu’un premier pas avant de

« Mettre concorde en Chrétienté et en « Église,

«  Détruire les mécréants et les  hérétiques « de vie honteuse,

« Faire destruction des Sarrasins en « conquérant la terre Sainte. »

 

            De grandes voix, prudentes mais précises, s’élèvent : c’est le pape Pie II qui, dans ses Mémoires, fait éloge des vertus de Jeanne, « la vierge qui stupéfie, d’inspiration divine ainsi que le « démontrent ses exploits »; puis c’est saint Antonin de Florence, mort en 1450 : « On avait peine à savoir l’esprit qui la dirigeait, « on croyait « généralement que c’était l’esprit de Dieu, « ses oeuvres en sont la preuve manifeste. »

 

            D’autres n’ont jamais pardonné et ne pardonneront jamais à Jeanne ses voix, surtout ses prophéties. Une Jeanne guerrière, parée de tous les dons, de toutes les vertus, très bien ! Mais une Jeanne inspirée, portée par le souffle de Dieu, impossible ! Les adeptes de toutes les formes du naturalisme sont bien d’accord : toutes les folies, toutes les superstitions, toutes les magies sont applicables à la Pucelle. La seule possibilité pour eux de l’accepter est de qualifier son inspiration surnaturelle de démence. Gerson, chancelier  de l’Université qui mourut lorsque Jeanne était à l’apogée de son triomphe, avait prévu dans son Traité de la Pucelle, daté de mai 1429, que l’ingratitude des hommes et les iniquités du parti national pourraient arrêter le cours des promesses divines. Il enseigne que cela ne prouverait rien contre le caractère surnaturelle et il supplie ses concitoyens de ne pas être cause de restrictions à la plénitude de l’effet du vouloir divin.

 

            Non seulement Jeanne avait annoncé ce qui arriverait si elle trouvait la coopération matérielle et morale nécessaire, qui est la loi ordinaire des interventions les plus surnaturelles, mais elle avait aussi prophétisé ce qui arriverait  au cas où cette aide serait insuffisante. Six ans après, le 14 avril 1436, les Anglais subissaient un échec plus grave que celui d’Orléans : Paris, anglais depuis seize ans, redevenait français. En 1453, à l’exception de Calais, ils perdaient tout en France, même Bordeaux ou leur domination était acceptée depuis trois siècle. A la victoire française de Castillon qui leur porta le dernier coup, le corps de Talbot, qui commandait, fut retiré d’un monceau de cadavres. La Guerre de cent ans était finie.

 

            La victoire, grâce à Dieu et à Jeanne, accompagnait les armées du royaume des lys. Pourtant le plus grand signe d’amour que le ciel ait donné à la France était enseveli dans l’oubli depuis vingt-cinq ans. La justice de Dieu veillait. Henri VI d’Angleterre, au nom duquel Jeanne monta sur le bûcher, fut plusieurs fois jeté à bas de son trône, vit son fils massacré sous ses yeux et périt lui-même à la Tour de Londres.

 

 

CEUX QUI TINRENT TÊTE AUX SOPHISTES.

 

            Ils furent rares, mais grands, ceux qui tinrent tête aux sophistes de ce temps. Les seuls évêques en France à avoir pris la défense de la libératrice d’Orléans furent ceux qui étaient unis et soumis à Rome, tels les évêques du concile de Poitiers qu’on retrouve non pas au concile de Bâle s’insurgeant contre le pape, mais auprès de Charles VII pour défendre le Saint-Siège.

            En ce cinq centième anniversaire de la réhabilitation, n’est-il pas juste de rendre à ceux qui, dès cette époque, eurent la clairvoyance et le courage de toujours défendre celle qui était la proie des révoltés, un hommage reconnaissant, en tirant leurs noms de l’ombre, après avoir tant entendu résonner ceux des vils, des lâches et des traîtres?

 

            Un Pierre de Versailles, abbé bénédictin de Saint-Martial de Limoges, en grand renom de doctrine et de vertus, devenu, après Poitiers, brillant évêque de Digne, puis de Meaux, pour qui le concile de Bâle était une « synagogue de l’Antéchrist »,

 

            Un Elie de Bourdeilles, cordelier, évêque de Périgueux, puis cardinal-archevêque de Tours, qui écrivit un remarquable mémoire en l’honneur de la vierge de Domremy et mourut en odeur de sainteté,

 

            Un Simon Bonnet, qui fit resplendir toutes les vertus épiscopales sur le siège de Senlis,

 

            Un Jacques Gelu, archevêque d’Embrun, qui composa un traité en faveur de la Pucelle, « l’ange du Roi », selon sa propre expression.

 

            Un pierre Turelure, dominicain, inquisiteur de Toulouse...

 

            Dès sa prise de possession de Rouen, saisi par le lieu des souffrances de Jeanne, le roi Charles VII tente quelque chose pour sa réhabilitation : il prescrit à Maître Guillaume Bouillé, théologien, son conseiller, d’ouvrir « une enquête sur les fautes et abus du procès ».

 

            Le cardinal d’Estouteville étant nommé archevêque de Rouen en qualité de légat du pape Nicolas V, le roi lui confie l’affaire. Il accueille les plans du roi, s’associe Jean Bréhal, dominicain, inquisiteur de France.

            Le tribunal siège à Rouen, entend les dépositions de gentilshommes, paysans, prêtres et soldats venus de toutes les provinces où Jeanne était passée. La France, animée de la foi de sa libératrice, témoignait de toutes ses vertus.

 

            Ces prélats, ces docteurs, soutiens du roi, défenseurs de l’intégrité et de l’indépendance de la France, qui ont travaillé à la réhabilitation, sont fidèles et soumis à Rome.

 

            Tout au cours de l’histoire nous retrouverons infailliblement ce critère d’orthodoxie chez les défenseurs de Jeanne: l’adhésion complète à sa mission politique inspirée de Dieu, inséparable d’une fidélité absolue au siège apostolique.

 

 

 

LA SUPPLIQUE D’ISABELLE ROMEE POUR SON ENFANT.

 

            A la même époque, Isabelle Romée adresse une supplique au saint-père Calixte III pour obtenir  la réhabilitation de son enfant. L’instance est solennellement ouverte à Notre-Dame de Paris, le 7 Novembre 1455, devant Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, qu’assistent Guillaume Chartier, évêque de Paris, et Richard de Longueil, évêque de Coutances.

 

            Huit mois après, le 7 Juillet 1456, à l’archevêché de Rouen, le tribunal terminait la procédure solennelle par la célèbre sentence : « Au nom de la Très Sainte Trinité, Nous, juges spécialement désignés par notre saint père le pape, prononçons, déclarons et définissons que les procès intentés à Rouen et les sentences qui les terminèrent sont entachés de dol, de calomnie, de méchanceté, d’injustice, de contradiction, de violation du droit, d’erreurs de fait. Tout est nul, sans effet, ni valeur, ni autorité; nous les cassons, annulons, effaçons. Nous déclarons Jeanne pure de ces sentences et autant qu’il est en nous, nous la purifions entièrement. »

 

            A Orléans, il y eut grande fête ; Richard de Longueil et Jean Bréhal les présidèrent.

 

            Par le procès de réhabilitation, la France doit au Saint-Siège la conservation de la plus belle page de son histoire.

 

            La mémoire de Jeanne connaîtra toutes les vicissitudes. Elle sera honorée, ignorée, injuriée, défigurée. Mais il est en un coin de France, un sanctuaire où Jeanne fut toujours vénérée, même aux heures où la France s’égarait ; c’est cette ville d’Orléans qui accueille, cinq cents ans après, les fils spirituels de sainte Jeanne d’Arc que nous voulons être.

 

            « La ville d’Orléans tenait ferme sa tradition », nous dira l’éminent évêque de cette cité, Monseigneur Touchet, dont le nom restera à jamais lié au procès de canonisation ; « devant  l’oubli, elle dressait  sa fête du 8 mai, fête de la « délivrance et de la libératrice. Devant « les défigurations, elle maintenait le « panégyrique annuel, le surnaturel de « l’œuvre accomplie en 1429  et la sainteté « de l’ouvrière. La fête du 8 mai fut le salut « de la mémoire  de Jeanne dans le  cœur « du peuple.  Elle fut  la protestation « jamais  étouffée contre  la  conspiration  du silence, du  mensonge, de  l’aberration « des gens de  plumes, de   ciseau et de « pinceau. Jeanne  avait par  sa  victoire « gardé Orléans à la  France; Orléans  par « la commémoration  de cette  victoire « gardera  Jeanne à la  France ».

 

Les Orléanais élevèrent le premier monument à Jeanne d’Arc en 1468. Il fut brisé par la hache protestante en 1567. Relevé en 1571, il porta témoignage de leur fidélité jusqu’à sa destruction par les hordes

de la « révolution dite française », en 1792. Qu’avait fait Jeanne, morte cent trente ans plus tôt, à ces huguenots? Qu’avait-elle fait à cette canaille révolutionnaire, Jeanne morte trois cent soixante ans plus tôt ?

Odieux était, pour les uns comme pour les autres, ce rappel de l’immortelle destinée du saint et chrétien royaume de France, royaume de Marie, royaume de Jésus-Christ. Insupportable cet hommage gravé dans la pierre :

 

« De leur piété envers Dieu, de leur « dévotion à la divine mère, de leur fidélité « au Roi, de leur amour pour leur patrie, «  de leur reconnaissance pour la Pucelle, « les citoyens d’Orléans ont  relevé ce « monument. »