LE SIGNE DE JEANNE PENDANT LA RENAISSANCE ET LE GRAND SIECLE par Maurice MUEL

LE SIGNE DE JEANNE PENDANT LA RENAISSANCE

ET LE GRAND SIECLE

 

 

Dans notre précédent bulletin (n°146) nous avons publié, sous forme d'un premier épisode intitulé "Le signe de Jeanne au Moyen-Age", la première partie de l'exposé de Maurice MUEL sur "le signe de Sainte Jeanne d'Arc dans l'histoire".

Voici le second épisode du beau texte de l'auteur-conférencier :

 


Grand fut l'embarras de la Renaissance devant Jeanne. Imbus de paganisme, les humanistes étaient dans l'incapacité de saisir le don merveilleux du ciel. Certains traitèrent de fable un fait qui avait bouleversé la face de la France deux ou trois générations avant eux. Si les chroniqueurs anglais, pour blanchir leurs pères, usèrent de cet artifice, on peut leur accorder l'excuse du patriotisme ; mais comment admettre que la Pucelle ait pu trouver de tels insulteurs parmi des baptisés dans le pays qu'elle avait refait si grand ? Un du Haillan, dans son livre Les affaires de France, traite Jeanne de comédienne, de simulatrice, de ... prostituée!

 

 

 

UN SIECLE QUI N'A PAS COMPRIS LA MISSION DE JEANNE

 

Guillaume du Bellay lui-même, ce brave capitaine, dans ses Instructions sur le fait de la guerre, présente Jeanne comme un instrument habilement manœuvré par le Roi!

 

Si Dieu tolère que la France soit ainsi bafoué, avilis, c'est qu'il veut l'associer à Son Oeuvre Divine ; mais il suscite toujours en elle des cœurs purs, généreux, désintéressés, courageux, prêts à se faire tuer.

 

Il se trouve toujours un authentique fils des Francs pour sauver l'honneur sur ce sol pétri de sacrifices et de sang, d'idéal et de sainteté, Guillaume Postel proteste : "C'est attenter à la  patrie que suspecter "Jeanne d'Arc. Ses faits et gestes sont nécessaires à maintenir autant que l'Évangile".

 

C'est aussi le jurisconsulte Etienne Pasquier qui loue la pudicité de ses mœurs, la sublimité de ses paroles, sa mission, vrai miracle de Dieu. Il écrit : "Grand pitié ! Jamais personne ne secourut la France si à propos ni si heureusement que cette Pucelle, et jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée". Cela, dit au XVIème siècle, était prophétique!

 

La plus éloquente protestation émane des magistrats d'Orléans, qui firent publier, en 1576, une Histoire et discours du siège mis devant Orléans par les Anglais, en la présentant ainsi : "C'est une chose lamentable que la Pucelle, respectée par les étrangers qui tous, sauf l'Anglais, l'ont recommandée, soit maltraitée par plusieurs des nôtres, plus ennemis de l'honneur français que ceux qui n'appartiennent pas à la France".

 

Pourtant, un grand nombre de catholique, chez nous, à cette époque, demeuraient réticents devant la mission surnaturelle accomplie par Jeanne d'Arc.

 

Sous l'influence du Parlement et de l'Université de Paris, l'un défenseur du césarisme, l'autre fortement attachée aux doctrines gallicanes, ils n'étaient plus capables de recueillir dans toutes ses dimensions surnaturelles l'enseignement contenu dans cette merveilleuse histoire.

 

 

 

. . . ET QUI EVACUE L'ASPECT SURNATUREL

 

L'école gallicane a mis  en relief le côté militaire de l'action de Jeanne, c'est-à-dire l'épopée allant d'Orléans à Reims ; elle évitait l'enfance, Domremy, pour supprimer toute la préparation de la mission divine de Jeanne par les voix du ciel. Elle opérait ainsi, dans le cas particulier de Jeanne, les grands ravages qu'elle avait déjà tant de fois opérés dans la vie des saints en passant sur le surnaturel pour ne présenter que le côté humain privé de sa fin.

 

Elle ne pouvait surtout recevoir le message fondamental que la Pucelle était venu rappeler : tout pouvoir émane de Jésus-Christ, y  compris le droit et le pouvoir de gouverner. Pour cette école, la mission de Jeanne est terminée à Reims ;  elle a honte de parler de ce qui suit. Jeanne en est à ce point diminuée que, frustré des déclarations du procès où elle affirme que ses voix ont été ses maîtres, le témoignage de son martyre devient une énigme. La réhabilitation même est, dans leur perspective, une affaire douloureuse : car Jeanne fut l'âme de ceux qui combattirent le plus ardemment les doctrines gallicanes.

 

Dans ce siècle qui se veut grand, le plus grand fait de l'histoire nationale se voit faussé : son aspect essentiel et premier passe inaperçu :

 

Le Seigneur à la nation bien-aimée avait envoyé sa Déborah, ce qu'à nul autre peuple il ne fit depuis Son Incarnation...; et ce siècle comblé l'a oubliée.

 

La leçon donnée à Charles VII eût dû servir à Louis XIV, les Français, même les grands, ont la mémoire courte, nous rappelait naguère un chef qui fut une manifestation de la Providence pour la France.

 

Dieu n'est pas tenu de renouveler à chacun le rappel de la loi. Cependant, en ce siècle où le jansénisme obscurcit les esprits et glace les coeurs, il envoie au peuple privilégié, souvent infidèle, une nouvelle ambassadrice qui, par des moyens différents, transmettra le même message que Jeanne ; c'est ce même cri qui s'échappe du coeur de Sainte Marguerite-Marie ! établir partout le règne de Jésus, "Il faut qu'il règne sur nous et il régnera malgré Satan et tous ceux qu'il suscite à s'y opposer".

 

Ce que fit Jeanne auprès de Charles VII en le voulant ministre du pouvoir conféré au roi de la terre par le Roi du ciel, Marguerite-Marie tenta de le faire auprès de Louis XIV. Mais le naturalisme ambiant, le jansénisme régnant, mettaient une haute barrière entre Paray-le-Monial et Versailles ; le message est-il parvenu au roi en cette année 1689?

 

"Fais savoir, disait notre Seigneur à la sainte moniale, au fils aîné de mon Sacré-Coeur que sa "naissance temporelle a été obtenue par la dévotion aux mérites de ma Sainte Enfance ; de même il obtiendra la naissance de grâce et de gloire éternelle par la consécration qu'il fera de lui-même à mon Cœur adorable qui veut triompher du sien et, par son entremise, de celui des grands de la terre. Il veut régner dans le palais du roi, être peint sur ses étendards et gravé dans ses armes pour les rendre victorieuses de tous ses ennemis, en abattant à ses pieds ces têtes orgueilleuses et superbes, afin de le rendre triomphant des ennemis de la Sainte Église".

 

 

DEJA SOUFFLE L'ESPRIT DE LA REVOLUTION

 

Le cancer de la Révolution en était à la première phase de sa rapide évolution. L'Assemblée du clergé de France réunie en 1682 apparaît particulièrement symptomatique: "Elle se mettait la corde au cou", selon l'expression de Monseigneur Baunard, par la déclaration solennelle des quatre articles définissant le système gallican, véritable atteinte à la souveraineté de notre Seigneur Jésus-Christ :

 

1er article - Impunité et irresponsabilité des rois et princes devant l'Eglise.

 

2ème article - Supériorité du concile sur le pape.

 

3ème  article - Assujettissement du pape aux coutumes et institutions de la France.

 

4ème article - Faillibilité doctrinale du pape.

 

A la prendre dans sa rigueur, cette déclaration porte en ses flancs le germe qui s'épanouira dans la désastreuse constitution civile du clergé, elle oriente vers l’œuvre néfaste de la Révolution, elle prépare pour l'avenir l'athéisme des lois, la laïcisation des institutions, la séparation de l'Église et de l'État.

 

Un flottement, un désarroi même, régnait chez les meilleurs, rapidement, d'ailleurs, Bossuet et Louis XIV manifestèrent leur réprobation en assurant le saint-père de leur filial attachement mais la semence était jetée et l'œuvre de Jeanne trop oubliée.

 

Un historien profane Siméon Luce s'est étonné d'un fait qui caractérise le Moyen Age : l'affabilité, l'aisance des relations, la familiarité, la communauté des habitudes qui régnaient entre les différentes couches sociales du pays. Alors qu'à partir de la Renaissance et jusqu'à nos jours, l'esprit de classe se creuse avec le mépris, la méfiance et parfois la haine, au grand profit de la Révolution.

 

L'écrivain rationaliste n'a pas trouvé ou pas voulu trouver la cause de cette opposition d'attitude. Elle est simple : les classes populaires souffrent qu'on leur enlève la confiance et l'affection : or, c'était l'esprit même de l'Évangile qui avait mis cette onction, cette réelle fraternité, dans la vie des âges de foi. Il était aussi dans la mission de Jeanne de rappeler la loi imposée au chef, quand elle exigeait du gentil Dauphin la promesse de se montrer accessible à tous, ce qu'il oubliait à Bourge. Cette réforme qu'elle apportait du ciel n'était pas un loi nouvelle, mais un retour à l'esprit même de la monarchie très chrétienne, si magnifiquement illustrée par saint Louis, "le bon sergent de Jésus-Christ". Le rituel de la cérémonie du sacre précise au nouveau souverain : "Sachez bien qu'il est de "votre devoir de rassurer les bons, de terrifier les méchants, de tendre la main à ceux qui souffrent, de "repousser les superbes, de relever les humbles. Le roi ne doit pas rendre sa majesté  invisible au fond "de ses palais, être d'un accès austère et difficile, mais bien d'un abord bienveillant, affable pour tous, "ainsi qu'il convient à la dignité royale".