LE SIGNE DE JEANNE ET LE XIXème SIECLE par Maurice MUEL

LE SIGNE DE JEANNE 

ET LE XIXème SIECLE

 

 


Nous poursuivons ici la publications de l'exposé de Maurice Muel sur "le signe de Sainte Jeanne d'Arc dans l'histoire", dont les deux premiers épisodes sont parus respectivement dans les bulletins 146 et 147.

 

 

Avec le XIXème siècle, va naître une vive admiration, un engouement parfois fantaisiste et désordonné, mais réel et sincère, pour la libératrice de la patrie. Deux courants se dessinent parmi les auteurs : l'un, rationaliste, qui cherchera à creuser un fossé entre Jeanne et l'Église, faisant d'elle une idole païenne ; l'autre, catholique, qui explore, pour mieux s'en inspirer, l'esprit divin de sa mission. Allant de l'un à l'autre, cheminons le cours de ce siècle, observons, écoutons et admirons les desseins de la Providence, les bontés du cœur de Jésus pour son peuple prédestiné ; mais sachons voir aussi l'action destructive du laïcisme.

 

"JEANNE RÉQUISITIONNÉE PAR LA LIBRE-PENSÉE..."

 

La libre-pensée fait de Jeanne d'Arc une héroïne de la liberté, martyrisée par l'Église; elle s'empare de cette victime qu'elle seule affirme comprendre et aimer. Elle s'enorgueillit que l'un des siens, Jules Quicherat, ait réalisé le travail historique le plus complet sur le double procès de condamnation et de réhabilitation. Ouvrage certes considérable et riche, au point que le procès de canonisation y puisera de précieux documents, mais ne reconnaissant pas l'authenticité du surnaturel dans la mission de l'héroïne. Écoutons M. Quicherat, directeur de l'École des Chartes : " L'idée que je me fais de la petite fille de Domremy est celle d'un enfant sérieux et religieux, doué au plus haut degré de cette intelligence à part qui ne se rencontre que chez les hommes supérieurs des races primitives... Cette fontaine, ces arbres, ces bois sanctifiés par une superstition vieille comme le monde, elle leur communiquait sa sublime inquiétude", etc.

N'est-ce pas le raisonnement de l'historien qui est inquiétant ? Qu'il est grand l'embarras de la libre-pensée, qui éblouie par le divin bute à chaque pas devant la manifestation permanente de Dieu ! Elle ne peut cependant pas nier le fait historique le plus sensationnel de notre histoire.

 

Qu'à cela ne tienne, si elle ne peut taire Jeanne, elle supprimera le caractère sacré de sa mission; tous les moyens seront bons.

 

Le XIXème siècle voit pulluler ces intellectuels dont le grand-prêtre Michelet, dans son Histoire de France (5) affirme : "L'originalité de la Pucelle, ce ne fut pas tant sa vaillance ou ses visions ; ce fut son bon sens. La jeune fille, à son insu, créait, pour ainsi parler, et réalisait ses propres idées ; elle en faisait des êtres ; elle leur communiquait  du trésor de sa vie virginale... " Comment le professeur au Collège de France peut-il affirmer sans gêne intellectuelle que, le succès et l'originalité de Jeanne, c'est son bons sens alors que les actes de la Pucelle ne peuvent être humainement qualifiés que de magie ou de folie sans l'intervention surnaturelle!

 

Nous allons entendre mieux ! Attardons-nous auprès d'un franc-maçon notoire, dont le nom, aujourd'hui oublié, brilla, il y a cent ans, comme le signe de l'irréligion : Alphonse Esquiros, député de Saône-et-Loire. Il publiera, en 1856, les martyrs de la liberté. Jeanne d'Arc y est considérée comme telle, avec Socrate, Jean Huss et d'autres. Donnons-lui largement la parole;  rien ne traduira mieux la mauvaise foi, l'absurdité, la perversité des hommes de la Révolution.

 

" La vie de Jeanne d'Arc nous apparaît sous une double face : pour les âges de foi, c'est une inspirée ; pour les âges de science et de critique, c'est tout simplement une hallucinée... Jeanne d'Arc était sous la dépendance de ses voix. Pour quiconque a fréquenté les asiles d'aliénés, rien de plus ordinaire que la présence de ce phénomène dans les cas de folie".

"Généralement, cet état pathologique est la conséquence d'une tension  de l'esprit, d'une idée fixe, qui, après avoir envahi les facultés intellectuelles, finit par envahir les organes des sens. Chez de tels malades, les conceptions du cerveau se traduisent en bruits extérieurs. Ils ne pensent plus leur pensée, si l'on peut ainsi dire, ils l'entendent, quelquefois même ils la voient, ils la touchent..."

 

"... Folie, soit, mais il est certain que les erreurs de l'ouïe, du tact, de l'odorat, de la vue (car tous les sens de la Pucelle, d'après ses propres témoignages, étaient atteints par la modification de son cerveau) devinrent pour Jeanne d'Arc les mobiles des grandes facultés qu'elle manifesta dans la guerre. C'est pour avoir cru à une assistance particulière du ciel dont l'impression pour elle était sensible à tous les moments de la vie, que Jeanne d'Arc triompha de la timidité qui lui était naturelle et osa porter au roi ses conseils et son épée."

 

Un des charmes de la Pucelle est de nous apparaître dans un demi-jour mystérieux, entre l'âge des croyances qui finit et l'âge de l'inspiration humaine qui commence".

 

Parmi les contemporains de la Pucelle, si la plupart l'ont crue directement inspirée de Dieu, d'autres, avec un bon sens qui étonne dans ces âges d'ignorance, attribuent sa vertu prophétique à une particularité de nature,  poursuit M. Esquiros.

 

Voilà donc où en arrive un rationaliste : admirer la déraison, la folie, pour présenter Jeanne dépouillée de tout surnaturel. Le malin inspire les pires inepties aux obscurantistes de la libre-pensée. Plutôt adorer des fous que reconnaître notre Seigneur Jésus-Christ !

 

 

"MAIS LE FUTUR CARDINAL PIE RÉAGIT !"

 

Ce qu'il y a de plus sain dans le pays se rassemble, cependant, sous la bannière de Jeanne.

L'abbé Pie, le futur cardinal, levait l'étendard : "O Dieu, dont les voies sont belles, soyez béni d'avoir fait notre Jeanne si belle, si sainte, si immaculée !... Tous les dons s'accumulent sur sa tête. Par l'esprit et par le cœur, je ne connais rien de plus français que Jeanne d'Arc, rien de plus mystique et de plus naïf ; en elle, la nature et la grâce se sont embrassées comme sœurs, l'inspiration divine a laissé toute sa part au génie national, tout son libre développement au caractère français..."

 

Elle est du ciel et de la terre ; c'est une martyre qui pleure ; c'est une sainte qui n'a pas d'autels ... Modèle à offrir aux conditions les plus diverses à la fille des pâtres et à la fille des rois, à la femme du siècle et à la vierge du cloître, aux prêtres et aux guerriers, aux heureux de ce monde et à ceux qui souffrent, aux grands et aux petits, type le plus complet et le plus large au double point de vue de la religion et de la patrie, figure historique qui n'a son semblable nulle part. Jeanne d'Arc, c'est une douce et chaste apparition du ciel... Et pour parler le langage de saint Augustin, c'est Dieu venant à nous, cette fois encore par un chemin virginal. Car Jeanne d'Arc est de Dieu, elle est l'envoyée de Dieu, elle n'a cessé de la dire. Et quel Français se sentirait le triste courage de nier le témoignage des paroles de Jeanne, si magnifiquement confirmé par le témoignage de ses oeuvres et par le témoignage de sa vie et de sa mort ? Et cela pour ne pas reconnaître cette vérité si consolante, savoir : que Dieu aime la France et qu'au besoin, il la sauve par des miracles...

 

Le Saint-Royaume de France, c'est le Royaume de Dieu même. Oui ! Dieu aime la France, parce que Dieu aime son Église, rapporte tout à son Église, à cette Église qui traverse les siècles, sauvant les âmes et recrutant les légions de l'éternité. Dieu, dis-je, aime la France parce qu'il aime son Église et que la France dans tous les temps a beaucoup fait pour l'Église.

 

"La sainte qui n'avait point d'autels", si ce n'est dans les cœurs, avance à grands pas vers les honneurs suprêmes de l'apothéose, qui prit, une fois de plus, naissance à Orléans. Déjà Monseigneur Freppel (6) , dans son panégyrique prononcé à Sainte-Croix, le 8 mai 1867, se plut à développer le thème de la sainteté de Jeanne. Mais la cause trouva le plus ardent de ses défenseurs en la personne d'un illustre évêque d'Orléans, Monseigneur Dupanloup, qui restaura les fêtes orléanaises de Jeanne et fit dresser sur une place de la ville la statue équestre que nous admirons toujours. En 1869, l'Évêque d'Orléans prononce un panégyrique célèbre qui éveille la conscience catholique et française sur le culte de Jeanne d'Arc. L'épiscopat, le clergé et tout ce qui reste de chrétien et de patriote dans les diverses couches sociales s'y associent. Des incroyants même, héritiers de cette civilisation traditionnelle de la France chrétienne, l'esprit aveuglé par la philosophie révolutionnaire, mais le cœur battant de la vie du baptême, se portent aussi vers Jeanne et travaillent à sa glorification nationale, mais, hélas, en la défigurant pour justifier leur incrédulité. Tel un Joseph Fabre, qui mit tout en oeuvre à la Chambre des Députés, puis au Sénat, pour l'instauration de la fête nationale du 8 mai mais qui mutila tant aux yeux des Français la sainte de la patrie, en niant le surnaturel et en opposant Jeanne à l'Église:

 

"Il a fallu, dit-il, le temps et le progrès de la conscience publique pour établir le culte de la Pucelle ... "

 

Le progrès de la conscience publique ? serait-ce l'échafaud, la terreur, le blasphème, l'impiété, le suffrage universel...? Le député de l'Aveyron précise : "Lorsque la France démocratique se leva, en 1792, pour repousser les cohortes de l'Europe monarchique, elle brûlait du même feu sacré qui animait la Pucelle repoussant les Anglais. Les Hoche, les Kléber, les Marceau ont fait comprendre au monde, par leur grandeur, la grandeur de cette Vierge, dont ils ont été les fils spirituels".

 

Était-ce donc le feu sacré de Jeanne celui qui animait les égorgeurs, les assassins des prêtres martyrs aux Carmes? Étaient-ils les fils spirituels de Jeanne, ces généraux qui exterminèrent les trois cent mille Vendéens mourant au nom du Sacré-Coeur? Quels blasphèmes ! Sainte de la Patrie, on vous défigure, on vous déguise, on vous affuble de l'impossible bonnet phrygien, on vous met l'étendard de la révolte en main, puis on vous exploite, on vous annexe.

 

 

Comment s'y prendre pour raconter la "Légende" de Jeanne d'Arc...?

 

Cette fin de siècle voit les fils de lumière affronter les fils des ténèbres. Du feu de ces engagements s'élève et éclate la gloire de la sainteté de Jeanne.

" Ces êtres-là, dit Edouard Drumont, le grand polémiste qui dévoila la plaie pourrissant la chrétienté, ces êtres-là sont la fleur exquise d'innombrables générations qui ont vécu obscurément, chrétiennement, dans les villages, qui se sont nourris du Pain Eucharistique. Ils surgissent tout à coup et, quand ils apparaissent, toutes les prévisions, toutes les logiques humaines, tous les calculs sont confondus. La veille, il était démontré par a+b que nous devions périr, et le lendemain nous triomphions et notre étoile brillait de nouveau au firmament. Il en fût ainsi au XVème siècle ; il en sera peut-être de même de nos jours."

 

"Il semble que, une fois sur les autels, sainte Jeanne d'Arc pourrait être ce qu'à été saint Michel au XVème siècle : un ralliement pour toutes les âmes qui pensent de même et qui s'ignorent. Derrière le monde de cabotins, d'intrigants, de vendus, de charlatans, de rastaquouères, de chéquards et de tripoteurs qui nous étourdit de son vacarme et nous dégoûte de ses scandales, une autre France s'organise et se prépare."

 

Non, ils ne sont pas la France, ces tricheurs, ces voleurs, portés au pouvoir ou aux honneurs par la ruse, la violence ou l'exploitation des bas instincts : ils ne sont que l'écume de la nation frappée par la Révolution.

 

Jeanne est insupportable à leur laïcisme ; un Naquet, ministre de Gambetta, ose dire : "En donnant la victoire aux Valois contre les Plantagenet, Jeanne a sauvé sans le savoir le catholicisme. Sans la victoire des Valois, le catholicisme aurait été déraciné.. Quel peuple nous ferions, l'Angleterre et nous, si Jeanne d'Arc n'avait pas existé ! Il n'est donc pas vrai qu'elle ait été l'ange bienfaisant  de la France et le fléau de l'Angleterre. Elle a été le fléau des deux pays et même de l'humanité".

Quelles actions, sinon mauvaises, pouvaient sortir d'une telle pensée? Naquet est l'auteur de la loi sur le divorce. L'erreur engendre l'erreur. Naquet lui-même fut engendré par l'erreur ; il est fils de ce qu'on appelle les grands principes de 89, qui portent des fruits de mort : dérèglement, instabilité, ruines.

 

La nomenclature des agents de la Révolution qui s'acharnent contre l'ascension de la Sainte de la Patrie serait effarante. Tous leurs écrits suent la haine, tels ceux d'un Anatole France, d'un Thalamas (7), d'un Jean Macé, pour  ne citer que les maîtres. Tous n'ont trouvé qu'une échappatoire à leur embarras devant le surnaturel émanant de la Pucelle : accréditer la fable de l'hallucination, mot d'ordre des sectes. Cependant, Jean Macé, fondateur de la trop célèbre et toujours très actuelle et très pernicieuse Ligue de l'Enseignement, constatait avec amertume "Pas de fête nationale possible sans la glorification entière de ce qui la motive". Les élus républicains... se sont-ils demandé comment ils s'y prendront pour raconter à nos paysans la légende de Jeanne d'Arc ? S'ils parlent en croyants des voix de ses saints, réussiront-ils à se faire prendre au sérieux ? S'ils en parlent en hommes rétifs au miracle, ne courront-ils pas le risque de troubler ces âmes rétives à la théorie des hallucinations ? S'ils n'en parlent pas, que restera-t-il de la fille inspirée ?... La force personnelle, le prestige, le bûcher même, demeurent inexplicables si la croyance aux puissances surnaturelles est mise de côté. Le prêtre seul n'aura rien à renier en se faisant l'historien de Jeanne".

 

Quel aveu !

 

Oui ! une autre France se prépare : pendant un demi-siècle de grands panégyristes rendent au pays le trésor dont on l'avait frustré, grands évêques et grands prédicateurs attachés à la doctrine du magistère romain, grands orateurs ou écrivains : Chesnelong, Veuillot, Henri Lavedan, Louis Mercier et combien d'autres !

 

Le mérite des premiers hommages revient aux Lorrains, qui sentent en eux les forces qui animaient Jeanne : ténacité, fidélité, sens de l'honneur, du service de la patrie. Il revient aussi à un zouave pontifical, M. de Beugny d'Hagerue, qui eut l'idée d'un pèlerinage de reconnaissance à Domremy.

Le 10 juillet 1878, 20.000 personnes louaient et priaient la vierge lorraine. Le pèlerinage national était né ; les foules ne cessèrent  pas de s'y multiplier. La basilique, sanctuaire de la Patrie s'édifia, sa flèche élancée brandie comme une épée.

 

Il faut avoir admiré, un matin de printemps, de ce haut lieu, la "Vallée des couleurs", où frissonnent les grands peupliers, où serpente le ruban d'argent de la Meuse entre les coteaux d'une si riante et variée fécondité, abritant ces villages sur qui tant de fois le ciel s'entrouvrit pendant cinq années, et l'on comprend mieux ce qu'est la patrie et comment Jeanne le comprit.

 

Le culte privé, les affirmations publiques ont poussé en cour de Rome la cause de Jeanne. Le Cœur de Jésus a des délicatesses que nous n'apprécions pas assez : ce fut le cardinal Howard, un Anglais, qui fut le premier postulateur de la cause ; à la même époque, un autre Anglais, le cardinal Manning, qu'on appela "l'ange de l'Angleterre", fut aussi inspiré par Dieu pour défendre Jeanne ; il écrivait (8) : "J'ai ajouté aux pétitions des évêques et des catholiques de France ma supplique pour la canonisation de Jeanne d'Arc. L'exemple de sa foi et de son héroïsme peut aujourd'hui sauver la France d'un ennemi pire que les Anglais autrefois : la Révolution athée qui l'afflige et  l'opprime".

De Rome, en 1893, le cardinal Parrochi, ponent (9) de la cause de Jeanne, manifeste un grand espoir pour la France :

"La France est la fille aînée de l'Eglise, son espérance ; elle est aussi le porte-étendard de la Chrétienté répandue par toute la terre... Un jour viendra où Jeanne d'Arc, élevée à l'honneur des autels, tirera son glaive contre les troupes infernales. Pour en arriver là, le chemin est âpre, il et bien difficile, il faut l'arroser de larmes, de sacrifices. Il ne faut pas fléchir devant l'iniquité triomphante, ne pas renier les principes, ne pas briser la force du caractère français, ne pas craindre que  "cloche funèbre vienne troubler le sommeil des révolutionnaires, ne pas se faire brebis par lâcheté, ne pas calculer avec eux, car, dans une semblable conduite, il n'y a ni la franchise des Français, ni la dignité du caractère chrétien, ni le secret de l'avenir, ni le trésor du passé... "

Les grandes âmes, les saintes âmes, communiant dans un même espoir, la régénération de la France dans le Christ, Roi des Nations, adressent au ciel la même supplique pour la glorification de Jeanne d'Arc. En 1894, dans le silence et la paix du cloître, Jeanne inspire une petite carmélite s'offrant en holocauste pour le salut des âmes de son pays : c'est sainte Thérèse de Lisieux, qui écrit à la gloire de la Pucelle des prières et des poèmes aussi naïfs que son âme est pure.