LE SIGNE DE JEANNE ET LA FRANCE CONTEMPORAINE par Maurice MUEL

LE SIGNE DE JEANNE ET LA FRANCE CONTEMPORAINE

 


Voici le dernier épisode de l'exposé de Maurice MUEL sur "le signe de sainte Jeanne d'Arc dans l'histoire". Nous avons publié les précédents épisodes dans nos bulletins 146, 147 et 148.

 

La cause progressait ; elle était une des grandes préoccupations de Léon XIII, qui mourut, en 1903, prêt à signer le décret d'héroïcité des vertus. C'est saint Pie X qui le promulgua, le 6 janvier 1904, Épiphanie du Seigneur et jour anniversaire de la naissance de Jeanne.

 

"Réjouissons-nous", s'écriait-il, "car le peuple français qui a accompli tant de nobles actions, qui apporté si loin ses précieux bienfaits, qui a effectué de si grands labeurs apostoliques et a ramené les nations barbares elles-mêmes à la lumière de la foi et à la civilisation, peut connaître clairement par le souvenir des vertus et des exploits de la vénérable Jeanne, quels sont pour lui la principale gloire, le plus grand bien et celui qui est entre tous nécessaire : c'est d'être attaché à la religion catholique, de vénérer sa sainteté et aussi de défendre ses droits et ses libertés..."

 

En décembre 1908, le saint Pontife décrète l'authenticité des miracles de la Pucelle et confie à l'évêque d'Orléans ce message :

 

"A votre retour, Vénérable Frère, vous direz à vos compatriotes que, s'ils aiment le France, ils doivent aimer Dieu, aimer la Foi, aimer l'Église, qui est pour eux une Mère très tendre, comme elle le fut pour leurs pères. A ce titre seulement la France est grande parmi les nations ; à cette clause, Dieu la protégera et la fera libre et glorieuse ; à cette condition, on pourra lui appliquer ce qui, dans les livres saint, est dit d'Israël : que personne, ne s'est rencontré qui insultât à ce peuple, sinon quand il s'est éloigné de Dieu."

 

Le 24 janvier 1909, le pape approuve la béatification. Et en France, on achève de renier ce qui restait des institutions chrétiennes, on quitte  totalement la route ouverte par Jeanne "de par le Roi du Ciel". On commet le crime de séparer la fille de sa mère.

 

"Nous réprouvons et nous condamnons la loi votée en France pour la séparation de l'Église et de l'État", proclame saint Pie X, "comme profondément injurieuse vis à vis de Dieu, qu'elle renie officiellement, posant en principe que la République ne connaît aucun culte. Nous la réprouvons, nous la condamnons comme violant le droit actuel des gens... Nous la repoussons et condamnons comme gravement offensante pour la dignité de ce siège apostolique, pour notre personne, pour l'épiscopat, le clergé et tous les catholiques français."

 

 

"LE PRIX QUE DIEU MIT UN JOUR AU SALUT DE LA FRANCE "... 

 

Aux blasphèmes venus de France contre l'Église, saint Pie X va répondre par l'exaltation de la plus glorieuse Française. En élevant sur les autels la vierge lorraine, qu'il appelle "notre compatriote bien aimée", il proclame à la face du monde "le prix que Dieu mit un jour au salut de la France, puisque de l'avoir sauvée est un titre de divine béatitude"(10).

 

"Les longues attentes de l'Église ont une signification providentielle", écrivait naguère Gaëtan Bernoville.

 

"Elle s'exprime ici avec éclat, dans l'opportunité éminente de ce foisonnement de canonisations, béatifications, causes en instance romaine qui se manifestent au point précis de notre histoire où nous en avons le plus impérieusement besoin. Car, un saint, pour nous chrétiens, ce n'est pas un nom de plus épinglé au calendrier. Invisible, il vit et agit intensément parmi nous. La Sainte Église nous le propose comme un intercesseur, un médiateur, un entraîneur, appelé, aujourd'hui comme hier, à nous exalter."

 

"Ils arrivent à point, pour sauver leur vieille terre du glissement infernal où voici la France précipitée. Si l'État français se désagrège et si notre empire nous échappe, c'est, en fin de compte, parce que beaucoup de vieilles vertus, chez nous, sont mortes ou se meurent, et si nous tenons encore debout, si nous réalisons cette sorte de miracle qu'est, pour une nation , de vivre sans être gouvernée, c'est dans la mesure où elles subsistent, parce qu'elles sont : probité, honneur, conscience, droiture, désintéressement, loyauté, fidélité, respect du foyer familial, acceptation plénière de la primauté du spirituel, souci de la grandeur, sens du service... Oui, les saints arrivent bien à l'heure critique..."

 

Le 18 avril 1909, devant trois cents évêques, dont soixante-trois évêques de France, et cinquante mille de ses fils, se déroule dans la magnificence des rites, la béatification. La cérémonie achevée, saint Pie X porté sur lasédia gestatoria au milieu de la foule agenouillée, passe devant un drapeau français qui s'incline, il saisit l'étamine, la porte à ses lèvres saintes : c'est l'étendard du patronage Saint-Aignan d'Orléans qui recevait cet auguste honneur... Délicatesse du Cœur de Jésus pour sa fille aînée, surtout pour la cité fidèle qui n'a jamais oublié les bienfaits du ciel.

 

Ecoutons parler de Jeanne un fils de cette paroisse Saint-Aignan, le cher Péguy : "... Elle avait reçu l'ordre, elle avait reçu la vocation, elle avait reçu la mission. Elle obéissait, elle exécutait l'ordre, elle avait reçu la mission. Elle obéissait, elle exécutait l'ordre, elle répondait à la vocation, elle accomplissait sa mission... Pendant toute sa mission et dedans, pendant sa captivité, elle reçut constante assistance de conseil de ses voix et une abondance de grâces dont nous ne pouvons avoir aucune idée... On peut dire que, de toutes les saintes, elle fut celle à qui, certainement, il fut donné que sa vie et sa passion et sa mort fût imitée au plus près de la vie et de la Passion et de la mort de Jésus... »

 

 

« CETTE SAINTE QUI AVAIT RECU LE PLUS GRAND COMMANDEMENT... » 

« ... Vivant dans ce miracle perpétuel d’être assistée par des voix propres..., elle ne demanda jamais un secours, si l’on peut dire, surnaturel physique, surnaturel direct, surnaturel directement militaire. Elle ne demanda jamais que les murailles s’écroulassent au son des trompettes... Cette sainte qui avait reçu le plus grand commandement qui ait été jamais donné à une sainte... accomplissait une tâche divine par des moyens simplement humains » (11).

 

Cette force contre-révolutionnaire, cette attraction purificatrice qu’exerce Jeanne sur les âmes les plus égarées mais droites est le signe toujours actuel de sa divine mission. N’est-ce pas le cas de ce socialiste, compagnon de Jaurès, devenu pèlerin de Notre-Dame?

 

La mission de Jeanne attire par tous ses aspects. Chacun trouve en elle , qui l’entraînera, la petite flamme qui embrasera l’âme entière ; piété, pureté, fidélité, courage, patriotisme.

 

« Le patriotisme, à défaut de la foi, ouvre les yeux à bien des hommes sur les conditions nécessaires de notre vie naturelle. L’étude approfondie de l’histoire de la France, des causes qui ont fait sa prospérité et sa prépondérance dans le monde et de celles qui font sa décadence les a convaincus que les destinées de notre pays sont intensément liées à celles du catholicisme et qu’il n’y a qu’une chose qui puisse nous rendre, avec la vie, le rang qui nous appartient : retremper l’âme française dans l’esprit du passé chrétien » (12).

 

Des hommes fidèles à de telles pensées, ayant travaillé de toute leur énergie à la glorification de Jeanne et au salut de la France, trouvèrent enfin au seuil de l’éternité, la grâce d’une heureuse mort dans la paix du Seigneur : Maurice BARRES, Charles MAURRAS et combien d’autres ? Le signe de Jeanne est encore là ; elle sauve ceux qui furent honnêtes et généreux envers la patrie et sa tradition chrétienne.

 

La guerre mondiale éclate en août 1914. Le saint pape Pie X meurt. Les Allemands approchent des portes de Paris. A l’heure du danger, des fils de France se souviennent qu’ils ont au ciel des intercesseurs. Des Parisiens, en la basilique de Montmartre, le 4 septembre 1914, font le vœu d’élever en l’honneur de Jeanne une église à Paris si la France et la capitale sont sauvées. Ce voeu est renouvelé le 13 septembre par le cardinal Amette, archevêque de Paris ; le mot de passe donné aux troupes est : « Jeanne d’Arc ». Ces deux dates marquent le début et la fin de la bataille victorieuse de la Marne, à laquelle s’ajoute, aux mêmes heures, la victoire du Grand Couronné de Nancy après un vœu analogue de Mgr Turinaz, évêque de la capitale lorraine.

 

L’éminent patron de la cause de Jeanne d’Arc, Mgr Touchet, évêque d’Orléans, travaille sans relâche à l’instruction de la procédure de canonisation auprès de Benoît XV, qui ne lui dissimule pas ses sentiments : « Nous trouvons si juste », dit-il, « que le souvenir de Jeanne d’Arc enflamme l’amour des Français pour leur patrie, que nous regrettons de n’être français que par le cœur ».

 

La dévotion populaire est si ardente qu’un an après sa béatification, on comptait 20.000 statues de la Sainte de la Patrie dans les églises de France. Dieu ne pouvait décevoir une telle confiance : le 6 juillet 1919, le saint-père prononçait la sentence suprême : « Il peut être procédé en sécurité à la canonisation de la bienheureuse Jeanne d’Arc ».

 

 

PIE XI LA DECLARE SECONDE PATRONE DE LA FRANCE...

 

Sainte Jeanne d’Arc paraît dans la gloire du Bernin en mai 1920. Pie XI la déclare seconde patronne de la France en 1922.

 

Au lendemain de cette première guerre mondiale, un élan de reconnaissance et de patriotisme inspire de nombreux écrivains, poètes, artistes, chefs de groupements spirituels et civiques.

 

Le R.P. Coubé, héraut moderne de Sainte Jeanne d’Arc, parcourt la patrie, y plante la bannière salvatrice de la Pucelle :

 

« Jeanne, descendît-elle parmi nous en chair et en os, ne nous sauverait pas », disait-il du haut de la chaire de Notre-Dame de Paris, « si nous n’acceptions et n’appliquions son programme. Jeanne sans son programme n’est rien, tandis que le programme de Jeanne, même sans elle, c’est pour nous le salut. Quelle est la grande idée qu’elle s’est efforcée avant tout d’inculquer à nos pères et qui, dans, dans sa pensée, était mille fois plus essentielle que la délivrance d’Orléans ? C’est que Jésus-Christ est à un titre tout particulier le vrai Roi de France et, la France, le royaume préféré de Jésus-Christ... Ces mots..., quiconque ne les a pas compris n’a rien compris à l’âme ni à l ’oeuvre de la vierge lorraine ». « Le mal », poursuit le célèbre jésuite, « est profond. Quelques-uns n’en voient que les ravages extérieurs. L’antipatriotisme, c’est l’ulcère qui effraie les honnêtes gens et leur soulève le cœur ; mais, la fièvre maligne qui en est la cause, mais l’humeur peccante qui vient crever à la surface en blasphèmes et en actes criminels, en carmagnoles et en internationales, c’est l’esprit irréligieux qui anime nos hommes d'État. Il est à craindre que cet esprit n'éclate un jour en une révolution dont la Terreur et la Commune n’auront  été que les timides ébauches. La vierge d’Orléans a pleuré sur l’aveuglement d’un Paris livré aux Anglais. La vue d’un Paris livré aux sectes impies lui arracherait des larmes plus amères ; mais elle ne se découragerait pas. Elle nous dirait : « Français, si vous voulez éviter les maux que l’antipatriotisme vous prépare, il faut combattre l’irréligion qui en est la source. Il faut vous grouper en une France vraiment française et, par conséquent, vraiment catholique. Il faut aimer cette Eglise qui a fait la grandeur de notre pays. Il faut aimer ce Christ qui aime toujours les Francs. Si vous me voulez pour alliée et pour chef dans la lutte, il faut me prendre telle que je suis avec ma foi, qui fut mon inspiratrice. Je ne marche qu’avec ma bannière ! »

 

L’ordre, la paix et la prospérité sont à ce prix.

"Personne ne semble y songer", disait, le 8 mai 1933, en la chaire de la cathédrale d'Orléans, le très vénéré protecteur de La Cité Catholique, Mgr Marmottin, archevêque de Reims, "le pape seul s'effraie du péril imminent, il appelle à la Croisade ; mais son cri n'émeut plus. On a beau faire, l'ordre international ne peut être que l'ordre chrétien. Celui que le Christ a fixé pour tous les peuples à jamais... N'y a-t-il pas, tout près de leurs frontières, un péril aussi terrible qu'était autrefois le péril musulman ?  Qui sait ce qui se prépare pour un avenir plus ou moins lointain dans cette immense région que Satan a reconquise, où règnent la terreur, le vice et la haine?  Et sera-ce trop, pour nous défendre, de la solidarité de tous les peuples chrétiens ?".

 

" N'est-ce pas pour qu'elle soit aussi notre conseillère et l'ange de la paix que Dieu a rendu l'héroïne, après l'oubli et l'injure des siècles, à note temps de douloureuse épreuve ? Remercions-le et adressons-lui la prière liturgique de la messe de sainte Jeanne d'Arc : " O Dieu, commence-t-elle, qui avez suscité miraculeusement la bienheureuse Jeanne pour protéger la foi et la patrie ..." Entendez-vous, Messieurs, la foi et la patrie ? Ce fut donc bien pour le salut de la chrétienté par la libération de la France qu'elle fut envoyée."

 

JEANNE, "LA THEORICIENNE DES RELATIONS DE LA FRANCE AVEC LE VERBE INCARNE"... 

 

Le R.P. Decout, de la Compagnie de Jésus, écrivait récemment : "Nos compatriotes sont censés bien connaître leur héroïne nationale, sa vie, son caractère, son rôle, sauf qu'on leur a caché le plus essentiel de sa mission. Il faut le proclamer très haut : la petite Lorraine apportait dans la vie de tout le genre humain quelque chose de plus et de mieux, un personnage de bien plus grande envergure que la libératrice... En cette Jeanne, déjà si grande qu'elle est unique, s'affirme... la révélatrice d'ensemble, le professeur et la théoricienne des relations de la France avec le Verbe Incarné, Jésus-Christ... Refaire la chrétienté, tout entière, nous y voilà. Les dires de Jeanne d'Arc évoquent sans cesse la Chrétienté, c'est-à-dire cette ancienne unité des nations catholiques sous la présidence de la papauté et l'hégémonie de la France, unité qui laissait subsister l'harmonieuse et providentielle distinction des peuples... La mission de Jeanne n'est donc pas seulement unique, mais universelle. Cette thèse ne paraît nouvelle que parce qu'elle est généralement laissée dans l'ombre.

 

"Nous gardons la confiance indomptable, fondée sur une multitude de témoignages convergents, que le Très-Haut considère encore ce peuple (de France) comme celui dont le clair génie demeure le plus apte à faire rayonner sur le monde les doctrines qui sauvent."

 

En ces années tragiques pour la patrie, comment ne pas faire nôtres et redire ici les paroles prononcées par le seul chef de l'État qui, depuis longtemps, eut le courage de rappeler à la France la plénitude de la mission de Jeanne. Le Maréchal, celui que les personnages officiels ont rayé de l'histoire, même de Verdun, disait, en mai 1941 :  Portons aujourd'hui nos yeux sur la Sainte de la Patrie... Paysanne de nos marches de l'Est, fidèle à son sol, fidèle à son prince, fidèle à son Dieu, Jeanne a, de son étendard, tracé le plus lumineux sillon de notre histoire. Martyre de l'unité nationale, Jeanne d'Arc, patronne de nos villages et de nos villes, est le symbole de la France. Aimons-la, vénérons-la. Présentons-lui les armes de notre fidélité et de notre espoir."