LE DOUBLE LANGAGE TERRESTRE ET SURNATUREL DE JEANNE D'ARC

LE DOUBLE LANGAGE TERRESTRE ET SURNATUREL DE JEANNE D'ARC

 

 

Les fidèles témoignages historiques contemporains révèlent dans le langage de Jeanne d'Arc un phénomène étrange et de la plus haute portée. Ce fait inattendu éclairant d'une lumière crue le fond angélique de la nature de la Pucelle ne semble pas avoir été relevé jusqu’ici.

Dans les circonstances ordinaires de sa vie courante, la jeune fille parle d'une voix douce bien timbrée, agréable, harmonieuse, posée, dénotant chez elle une aisance d'expression, de réflexion et de pensée surprenantes pour une simple paysanne de son âge. Son ton et ses propos témoignent d'une maturité précoce et d'une parfaite sérénité d'esprit où l’on trouve un reflet fidèle de sa personnalité. La courtoisie y apparaît comme une marque dominante de son caractère. En règle générale elle vouvoie avec déférence ses interlocuteurs, surtout en considération de leur rang. Ces traits ont frappé l'un de ses familiers à la cour de Charles VII, Perceval de Boulainvilliers, qui les rapporte dans sa lettre au duc de Milan, Charles-Marie Visconti.

Puis, dans des circonstances très particulières où doit s'affirmer la composante angélique et guerrière de sa nature, le vocabulaire, l'expression changent d'une façon brutale en contraste absolu avec les définitions de sa précédente manière et même avec les normes de son comportement naturel de jeune fille. Ici, le ton de commandement impératif qu'elle adopte exprime une pensée portant sans équivoque la marque de l' au-delà. En un mot, dans les deux cas ce n'est pas la même personne qui parle, sans que cette séquence ait rien du caractère pathologique du dédoublement de la personnalité.

En particulier, et c'est là le trait majeur de cette forme toute personnel d'élocution, quel que soi t le rang de la personne à laquelle elle s'adresse, un signe intervient d'emblée comme pour attester la nature de son message : le vouvoiement courtois habituel disparaît. Il est remplacé par un tutoiement hautain soulignant encore par Je caractère comminatoire de l'expression, son autorité écrasante d'envoyée céleste.

Trois exemples révélateurs de la nature "surnaturelle" de cette forme de message, méritent d'être cités à la fois pour la sûreté de leurs sources et la puissance démonstrative de la réalité du phénomène. A eux seuls ils permettent de conclure.

Le premier épisode se place précisément à l’ instant crucial où, depuis son statut initial de simple bergère inspirée, Jeanne voit s'ouvrir devant-elle la paradoxale destinée du Chef de guerre à qui Charles VII confie le commandementde l'Armée Française pour la levée du siège d'Orléans. Par bonheur cette scène grandiose de notre histoire nous est connue dans ses moindres détails par les récits des participants et l'on y voit apparaître dans tout son éclat, la réalité du double comportement caractéristique de la Pucelle.

 

On sait par les récits vivants des courtisans présents au château de Chinon le dimanche 6 Mars 1429 ce que fut le premier contact de Charles VII et Jeanne d'Arc. Après l'avoir reconnu parmi les nombreux assistants, Jeanne mettant genou en terre selon les usages du temps, dit au dauphin : "Gentil dauphin, j'ai nom Jeanne-la-Pucelle et vous mande le Roy des Cieulx par moi que vous serez sacré et couronné dans la ville de Reims. Et vous serez le lieutenant du Roi des Cieulx qui est Roy de France."

Jeanne ne pouvait être plus courtoise et déférente dans son attitude et son propos. En ce moment elle est bien dans sa personnalité de jeune fille vis-à-vis de son souverain.