(Document du XIXe siècle communiqué par ville de Loches)

LE PROCÈS DE JEANNE D'ARC (Partie 3/4)
(Document du XIXe siècle communiqué par ville de Loches)

Samedi 10 mars : Dans la prison

La Fontaine - Depuis ce lieu de Melun, ne vous fut-il point dit par vos dites voix que vous seriez prise [à Compiègne] ?
J - Oui, par plusieurs fois, et comme tous les jours. Et à mes voix, je requérais, quand je serais prise, d'être bientôt morte, sans long travail de prison. Et elles me dirent de prendre tout en gré, et qu'ainsi il fallait faire. Mais ne me dirent point l'heure, et si je l'eusse sue, je n'y fusse pas allée. J'avais plusieurs fois demandé à savoir l'heure, mais elles ne me la dirent point.

LF - Si vos voix vous eussent commandé de faire la sortie et signifié que vous seriez prise, y fussiez-vous allée ?
J - Si j'eusse su l'heure, et que je dusse être prise, je n'y fusse point allée volontiers ; toutefois j'eusse fait leur commandement à la fin, quelque chose qui me dût être advenue.
LF - Quand vous fîtes cette sortie de Compiègne, avez-vous eu voix de partir et de faire cette sortie ?
J - Ce jour, je ne sus point ma prise et je n'eus d'autre commandement de sortir. Mais toujours il m'avait été dit que je fusse prisonnière.[...]

Lundi 12 mars : Dans la prison

La Fontaine - De ces visions, n'avez-vous point parlé à votre curé ou autre homme d'église ?
J - Non, seulement à Robert de Baudricourt et à mon roi. Je ne fus pas contrainte de mes voix à les celer : mais je redoutais moult de les révéler, par crainte des Bourguignons et qu'ils n'empêchassent mon voyage ; et, tout spécialement, je redoutais moult mon père qu'il ne m'empêchât de faire mon voyage.
LF - Croyiez-vous bien faire de partir sans le congé de votre père ou mère, puisqu'on doit honorer père et mère ?
J - En toutes autres choses, je leur ai bien obéi, excepté en ce départ. Mais depuis, je leur en ai écrit, et ils m'ont pardonné.[...]
LF - Fut-ce à la requête de Robert de Baudricourt ou de vous que vous prîtes l'habit d'homme ?
J - Ce fut par moi, et non à la requête d'homme au monde.
LF - La voix vous commanda-t-elle de prendre habit d'homme ?
J - Tout ce que j'ai fait de bien, je l'ai fait par le commandement des voix. Quant à cet habit, j'en répondrai une autre fois. Pour le présent, je n'en suis point avisée. Mais demain, j'en répondrai.
LF - Prenant habit d'homme, pensiez-vous mal faire ?
J - Non, et encore de présent si j'étais en l'autre parti et en cet habit d'homme, il me semble que ce serait un des grand biens de France de faire comme je faisais avant ma prise.[...]

Jeudi 15 mars

La Fontaine - Puisque vous demander à ouïr messe, il semble que ce serait le plus honnête que vous soyez en habit de femme. Lequel aimeriez-vous mieux ? Prendre habit de femme et ouïr messe ? Ou demeurer en habit d'homme et non ouïr messe ?
J - Certifiez-moi d'ouïr messe si je suis en habit de femme et sur ce je vous répondrai.
LF - Et je vous certifie que vous orrez messe si vous êtes en habit de femme.
J - Et que dites-vous si j'ai juré et promis à notre roi de ne pas mettre bas cet habit ? Toutefois je vous réponds : faites moi une robe longue jusqu'à terre, sans queue et me la baillez pour aller à la messe ; et puis au retour, je reprendrai l'habit que j'ai.[...]

Samedi 17 mars : Dans la prison. Fin du procès d'office

LF - Dites-nous si vous vous en rapportez à la détermination de l'Eglise ?
J - Je m'en rapporte à Notre-Seigneur qui m'a envoyée, à Notre-Dame et à tous les benoîts saints et saintes de Paradis. Et m'est avis que c'est tout un de Notre-Seigneur et de l'Eglise, et qu'on n'en doit point faire de difficulté. Pourqoi fait-on difficulté que ce soit tout un ?
LF - Il y a l'Eglise triomphante, où sont Dieu, les saints, les anges et les âmes sauvées. L'Eglise militante, c'est notre saint-père le pape, vicaire de Dieu en terre, les cardinaux, les prélats de l'Eglise et le clergé, et tous bons chrétiens et catholiques. Laquelle Eglise bien assemblée ne peut errer et est gouvernée du Sain-Esprit. Voulez-vous vous en rapporter à l'Eglise militante, c'est à savoir celle qui est ainsi déclarée ?
J - Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la Vierge Marie et de tous les benoîts saints et saintes de paradis, et l'Eglise victorieuse de là-haut, et de leur commandement. Et à cette Eglise-là je soumets tous mes bons faits, et tout ce que j'ai fait ou à faire.
LF - Vous soumettez-vous à l'Eglise militante ?
J - Je n'en répondrai maintenant autre chose.[...]
LF - Savez-vous si sainte-Catherine et sainte-Marguerite haïssent les Anglais ?
J - Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime et haïssent ce que Dieu hait.
LF - Dieu hait-il les Anglais ?
J - De l'amour ou haine que Dieu a pour les Anglais, ou de ce que Dieu fera à leurs âmes, je ne sais rien. Mais je sais qu'ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront ; Et que Dieu enverra victoire aux Français, et contre les Anglais.[...]

Mardi 27 mars : Début du procès ordinaire. Thomas de Courcelles lit les soixantes-dix articles du réquisitoire, dans lesquels Jeanne est déclarée :

"Sorcière, devineresse, fausse prophétesse, invocatrice et conjuratrice des esprits mauvais, superstitieuse, abonnée aux arts magiques ;
Mal pensant en tout ce qui se rapporte à la foi catholique, schismatique, doutant et s'écartant de la foi à propos de l'article Eglise une, sainte, et de quelques autres ;
Sacrilège, idolâtre, apostate, maldisante et malfaisante, blasphématrice contre Dieu et saints ;
Scandaleuse, séditieuse, perturbatrice de la paix, empêchant qu'elle ne s'établisse ; excitatrice de la guerre, altérée cruellement de sang humain, en provoquant l'effusion ;
Impudemment et totalement oublieuse de la décence et des convenances de son sexe, prenant sans rougir l'habit inconvenant et la condition des gens de guerre."

Ces articles furent résumés en douze points : ses apparitions et révélations ; le signe donné au roi ; sa foi en ses visions ; ses prédictions ; son habit d'homme ; ses lettres ; son départ de Vaucouleurs ; sa tentative d'évasion à Beaurevoir ; son assurance d'être sauvée ; la prédiction de Dieu pour le roi de France et la langue française parlée par les saintes ; les hommages rendus par Jeanne à ses apparitions ; son refus de se soumettre à l'Eglise.