D’après « L’illustré du Petit Journal » paru en 1937

 


 
 
 
A l’occasion de la première célébration en 1937 au berceau de l’héroïne, à Domrémy, de la fête de Jeanne d’Arc, le chroniqueur Jean Lecoq, de L’illustré du Petit Journal, relate les circonstances légendaires ayant amené, en pleine guerre contre les Anglais et au cœur de la lutte opposant Armagnacs et Bourguignons, la célèbre Pucelle à vouloir se rendre auprès de Charles VII

Au début de l’année 1429, la nationalité française était bien près de périr. L’ennemi occupait presque tout le royaume. Le roi de France n’était plus que le roi de Bourges. La France allait devenir anglaise. Le duc de Bedford, régent du royaume, croyait si bien la puissance britannique établie à tout jamais sur Paris que, s’étant emparé de l’Hôtel de Tournelles, il s’y était installé et l’avait orné avec magnificence et augmenté de galeries nouvelles. Sur les tuiles du comble, il avait fait peindre ses armes (d’argent au lion de gueules, au chef de sable, chargé de trois coquilles d’argent), avec ses devises environnées de six bannières. Les Parisiens considéraient cela d’un œil attristé, et n’osaient plus espérer qu’un jour viendrait où ils échapperaient au joug de l’étranger. Pourtant, la délivrance était proche. Bientôt, sous l’effort d’une jeune fille, presque une enfant, l’ennemi allait être « bouté » hors de France.

Maison natale de Jeanne d'Arc, à Domrémy
Maison natale de Jeanne d’Arc, à Domrémy
Dans un petit village du Barrois, à Domrémy, entre Neufchâteau et Vaucouleurs, était née, dix-sept ans auparavant, le 6 janvier 1412, une jeune fille dont le père s’appelait Jacques d’Arc, et la mère Isabelle Romée, et à laquelle on avait donné au baptême le prénom de Jeanne. Elle fut élevée dans la simplicité des champs. Elle passait ses jours à filer la laine et à soigner le bétail. Elle ne savait ni lire ni écrire. Tout le monde, dans le village, l’aimait pour sa douceur, sa simplicité et sa piété. Pour toute distraction, elle allait, de temps à autre, avec les camarades de son âge, Jean Waterin et Michel Lebuis, et ses petites amies, Hauviette et Mangette, en pèlerinage à l’ermitage de Sainte-Marie de Bermont. Un petit garçon du village, Simon Musnier, tombe un jour gravement malade, et Jeanne accourt à son chevet, puis le soigne si bien qu’elle le ramène à la santé. Et chacun d’envier Jacques d’Arc et Isabelle Romée, dont la fillette est si laborieuse et si bonne.

Temps de guerre
Domrémy, à cette époque, n’était qu’un pauvre hameau composé d’une trentaine de maisonnettes dont les habitants vivaient chichement de l’élevage de leur bétail et du produit de leur terre. Les temps étaient troublés par la guerre incessante. Domrémy se trouvait placé aux limites mêmes de la France et de la Lorraine. Quelques-unes de ses maisons étaient même sur le territoire du duché de Bar. Mais la maison des parents de Jeanne était en terre française ; elle relevait du bailliage de Chaumont-en-Bassigny. Or, cette situation aux frontières exposait sans cesse la région aux coups de mains des belligérants. Les gens de Domrémy étaient Armagnacs, c’est-à-dire attachés à la cause du roi de France, tandis que les habitants des villages situés sur l’autre rive de la Meuse étaient Bourguignons, c’est-à-dire partisans des Anglais, des rixes mettant souvent aux prises ces paysans. A partir de 1424, les gens d’armes du duc de Bourgogne envahirent, à plusieurs reprises, Domrémy, saccageant et brûlant tout sur leur passage.

Une fois, la famille de Jeanne dut se réfugier à Neufchâteau et rester pendant quinze jours chez une brave femme qu’on appelait la Rousse, et qui tenait auberge. Quand elle revint au village, l’enfant, qui avait alors une dizaine d’années, trouva la maison paternelle à demi ruinée et les moissons que son père et ses frères avaient préparées avec tant de peine, brûlées ou écrasées par le passage des soldats. De ce jour, elle ressentit dans on coeur l’horreur de ces luttes fratricides et la pensée de faire cesser la guerre commença de hanter son esprit.

Les voix
Un jour – Jeanne, à cette époque a treize ans –, à l’heure de midi, dans le jardin de son père, elle croit entendre une voix inconnue qui l’appelle. Elle lève les yeux et voit l’archange Saint-Michel entouré d’une cohorte d’anges. Elle voit aussi sainte Catherine et sainte Marguerite. D’abord, elle s’effraye ; puis, ces apparitions se font plus fréquentes et développent l’exaltation de la jeune fille. Les voix qu’elle entend lui disent ; « Va ! fille de Dieu ! tu délivreras ton pays. Tu chasseras l’étranger du royaume de France ! » Jeanne s’agenouille et répond qu’elle n’est qu’ « une pauvre enfant qui ne saurait ni chevaucher ni mener la guerre. » Mais le saint et les saintes reviennent, insistent. Si bien que Jeanne croit de toute son âme à sa mission divine.

Nous sommes au printemps de l’an 1428. Le pays est plus que jamais déchiré par la guerre. De nouveau, dans le jardin paternel, Jeanne a vu réapparaître le saint et les saintes ; de nouveau elle a entendu leurs voix. Elles lui ont intimé l’ordre d’aller à Vaucouleurs, vers Robert de Baudricourt, qui y est capitaine et qui lui fournira escorte pour se rendre auprès du roi de France. Et Jeanne comprend qu’elle ne peut plus résister. Vers le temps de l’Ascension, elle se décide à partir. Elle va d’abord trouver un de ses parents, Durand Laxard, qu’elle nomme son oncle, mais qui n’est que son cousin germain, à Burey-le-Petit, aux portes de Vaucouleurs, et elle le décide à l’accompagner devant Robert de Baudricourt. Un témoin de l’entrevue, l’homme d’armes Bertrand de Poulangy, rapporte que Jeanne portait, ce jour-là, un habit d’étoffe grossière et de couleur rouge, selon la mode des paysannes du temps. Dès qu’elle est en présence de Baudricourt, entouré de divers officiers, elle entend une voix qui lui dit : « Le voilà ! », et elle va droit à lui, « quoiqu’elle ne l’eût oncques vu auparavant. »

– Il faut que j’aille en France ! lui dit-elle. Robert de Baudricourt éclate de rire, jugeant, dit la Chronique de la Pucelle, qu’elle serait « tout au plus bonne pour ses gens à eux esbattre en pêche ». C’est que Jeanne est « moult belle, de grande force et puissance » ; et, de fait, les gens de Baudricourt s’approchent d’elle avec des airs entreprenants. Mais, d’un seul regard, l’héroïne les arrête. « Reconduis cette fille à son père, dit Baudricourt à Durand Laxard, et recommande-lui de la bien souffleter. » Durand Laxard obéit. Jeanne rentre chez ses parents. Le père d’Arc lui déclare qu’il la jettera à l’eau plutôt que de la voir partir pour l’armée. Jeanne se soumet.

Mais, de nouveau, elle entend ses voix, qui sont, de jour en jour, plus impérieuses. Puis, à ce moment, apparaît un parti de mille hommes d’armes à la solde des Anglais qui ravagent le pays, ne laissant que ruines derrière eux. Les derniers mois de 1428 s’écoulent pour la jeune fille au milieu de misères et de terreurs sans cesse accrues par les incursions de bandes armées. Jeanne cache ses projets de départ, car son père la surveille de près ; mais, loin d’y renoncer, elle est plus que jamais décidée à obéir à ses voix.

La prophétie de Merlin
Le 6 janvier 1429, elle quitte Domrémy et s’en revient à Vaucouleurs. De braves gens, Henri Le Royer et Catherine, sa femme, l’accueillent et lui donnent asile. Il semble que ses parents se soient résignés à son départ, car ils ne tentent rien pour la faire rentrer. Jeanne harcèle de nouveau le sire de Baudricourt pour qu’il la fasse conduire vers le roi. Baudricourt hésite. Mais, déjà, le peuple croit à la mission de la jeune fille. On l’escorte dans la rue ; elle parle : on l’acclame. Bientôt les gens de guerre eux-mêmes se laissent gagner par l’ascendant de Jeanne. Une prophétie de l’enchanteur Merlin, conservée dans la tradition populaire, disait qu’une vierge viendrait qui chevaucherait sur le dos des archers. Cette vierge, n’était-ce pas elle ?

Baudricourt n’ose déjà plus l’éconduire. Il cèdera bientôt et consentira à envoyer un émissaire au roi. Jeanne, en attendant que sa demande soit entendue, passe ses journées à filer avec la femme de son hôte, ou à prier aux pieds de Notre-Dame des Voûtes. Le peuple s’impatiente : « Ma mie, que faites-vous céans, lui crie-t-on, faut-il donc que le roi soit chassé du royaume et que nous devenions Anglais ? – Avant le milieu du Carême, répond-elle, je serai vers le Dauphin, quand je devrais user mes jambes jusqu’aux genoux. » Baudricourt, enfin, fléchit. Accompagné de messire Jean FOurnier, curé de Vaucouleurs, il vient voir Jeanne chez Le Royer, et la trouve travaillant auprès de son hôtesse. « Nul au monde, lui dit-elle, ni roi, ni duc, ni fille du roi d’Ecosse, ni autre, ne peut recouvrer le royaume de France, et il n’y a de secours à attendre que de moi. »

Croquis représentant Jeanne d'Arc et exécuté en 1429 par Clément de Fauquembergue, greffier du parlement de Paris, qui ne l'avait jamais vue
Croquis représentant Jeanne d’Arc et exécuté
en 1429 par Clément de Fauquembergue, greffier
du parlement de Paris, qui ne l’avait jamais vue
Le soir même, Baudricourt expédiait une missive à Chinon. Sur ces entrefaites, le duc Charles II de Lorraine, ayant ouï parler d’elle, veut la connaître et la mande à Nancy. Elle s’y rend, avec son oncle Durand Laxard, qui la prend en croupe, et en compagnie de Jean de Nouillampont, dit de Metz, l’un des hommes de guerre qui l’escorteront dans sa chevauchée prochaine. En ses modestes habits de paysanne, elle paraît devant le duc, qui la reçoit avec honneur, l’écoute, lui offre un fringant cheval noir et lui donne, pour payer les frais de son voyage, la somme de quatre francs de fin or. De Nancy, Jeanne se rend en pèlerinage au sanctuaire de Saint-Nicolas-du-Port, puis elle rentre à Vaucouleurs.

Pendant son absence, les femmes de la ville se sont réunies chez Catherine Le Royer et, de leurs deniers, elles ont acheté l’étoffe nécessaire pour faire à l’héroïne un équipement complet qu’elles ont coupé et préparé de leurs mains. Tout est prêt quand Jeanne arrive chez ses hôtes : le pourpoint, les chausses, la robe courte et le chapeau de laine. Ainsi équipée, elle retourne auprès de Baudricourt. « Vous tardez trop à m’envoyer, lui dit-elle, car mes voix m’ont fait connaître qu’aujourd’hui même le gentil Dauphin – ainsi appelle-t-elle le roi parce qu’il n’est pas encore sacré – a eu, près d’Orléans, un bien grand dommage. »

Vers son destin
Cela se passait le 17 février 1429. On devait apprendre, quelque temps après que, ce jour-là, en effet, s’était livré, sous les murs d’Orléans, le combat dit des Harengs, dans lequel John Falstaff avait victorieusement repoussé une sortie des Français assiégés. Comment, par quel miracle Jeanne en avait-elle eu la révélation ? Le messager de Charles VII, Jean-Colet de Vienne, arriva cinq jours après. Le roi mandait à Baudricourt qu’il fît partir l’héroïne pour Chinon. Escortée de six compagnons, le messager royal, deux hommes d’armes, Bertrand de Poulangy et Jean de Nouillampont qui, déjà, l’avait accompagnée à Nancy, plus trois servants, Jeanne se disposa à partir.

Au moment des adieux, Robert de Baudricourt, partageant enfin la confiance populaire, fit prêter serment aux compagnons de la jeune fille : « Jurez de la conduire bien et sûrement ! » Puis il confia à Jeanne un message pour le roi et lui offrit sa propre épée en lui disant : « Va ! et advienne que pourra ! ». Le mercredi 23 février 1429, au matin, la petite troupe sortit de Vaucouleurs. A la porte de France, les amis de Durand Laxard et son compère Allain, Henri Le Royer et Catherine sa femme, Jean Colin, le chanoine de Saint-Nicolas, et Jean Fournier, le curé de la paroisse, quelques autres encore, vinrent lui souhaiter bon voyage. On s’embrasse, les larmes aux yeux. Puis l’amazone et son escorte piquèrent des deux et disparurent bientôt au tournant du chemin. Et Jeanne, confiante et résolue, s’en fut vers son miraculeux destin.