Le Pilat et les templiers par France secret

Le Pilat et les templiers

 

Le département de la Loire est sans doute le plus pauvre de France en vestiges des Templiers. Le Pilat est donc à cette image : une seule commanderie authentifiée, celle de Marlhes, qui possédait quelques dépendances aux alentours. Et c’est tout : les autres possessions dont il est fait mention ici ou là, soit par tradition orale soit par une certaine littérature, relèvent de la rumeur, des croyances populaires, ou de confusions avec les Hospitaliers. Néanmoins le Pilat présente quelques singularités, par rapport à l’histoire du Temple, qui méritent que l’on s’y arrête, en sachant marquer la différence entre histoire et légende.

De l’histoire aux dérives de l’histoire

Au début du XIIe siècle, les Croisés ayant conquis Jérusalem et la Palestine, beaucoup de seigneurs chrétiens s’en retournèrent chez eux, estimant en avoir bien assez fait pour le salut de leur âme. De fait, les routes devinrent moins sûres et les cohortes de pèlerins qui se dirigeaient vers les lieux saints offrirent des proies faciles aux raids des cavaliers musulmans. Pour assurer la sécurité des chemins, vers 1119 un groupe de chevaliers français fonda une nouvelle confrérie, à la fois militaire et monastique sur le modèle des Hospitaliers. Elle s’installa à l’emplacement du temple de Salomon, d’où le nom de Templiers bien vite donné à ses membres. L’Ordre du Temple devait prendre un essor considérable, installant des commanderies en Orient et en Occident, devenant une puissance dont les rois et les papes n’allaient pas tarder à se méfier. Le coup fatal fut donné par Philippe IV le Bel, qui en 1307 avec l’aide forcée du pape Clément V décida sous un fallacieux prétexte de supprimer cet Ordre et d’en arrêter tous les membres. Cela ne fit qu’entourer d’une aura de mystère ces énigmatiques Templiers, qui continuent à nous fasciner aujourd’hui.

Emplacement de la commanderie de Marlhes

La commanderie de Marlhes, située près du hameau de Marlhette, dépendait de la maison « chévetaine » du Puy-en-Velay. Elle était édifiée sur un tertre naturel dans la boucle d’un ruisseau. Ce lieu se nomme encore aujourd’hui « le Temple », appellation qui a traversé les siècles. Il ne reste presque plus de vestiges de l’époque des Templiers, à part quelques traces de la première enceinte et surtout du bief alimentant le moulin, qui servait également de fossé de défense. La disposition des maisons actuelles, qui ont remplacé les bâtiments médiévaux, rappelle la forme octogonale que devait offrir la commanderie, fermée vers l’extérieur mais ouverte sur une cour intérieure dont l’accès était défendu par une porte fortifiée. Située à la frontière entre Viennois et Velay, elle dut jouer un rôle d’hospitalité sur la route des pèlerinages, d’où son surnom d’Hospital du Temple. Après le départ des Templiers la maison passa aux Hospitaliers, qui y installèrent une maladrerie, et dépendit de la commanderie du Devesset, en Vivarais.

Ruines du moulin des Templiers

Si les maisons médiévales de la commanderie ont disparu, leurs pierres taillées ont été réutilisées. On trouve dans la région un certain nombre de pierres, porteuses de croix dites Templières. Il y en a une sur place, au Temple, et d’autres dans les environs. Par exemple : au Sapt, près de Saint-Genest-Malifaux, au Monteil et à Joubert, sur la commune de Marlhes, et dans le village même de Marlhes.

Mais surtout, dans le hameau du Rozey l’une des monumentales pierres du porche de la chapelle a été réemployée dans la construction d’un mur, à l’envers… Ce fragment de linteau se compose d’une accolade, ornée d’une rouelle, qui devait surmonter un portillon, et de la partie gauche d’une arcade qui coiffait le portail central.

L’une des nombreuses pierres de remploi « templières » de la région

Linteau remployé au hameau du Rozet
Reconstitution virtuelle du porche de la chapelle des Templiers, à partir du linteau du Rozet

Les Templiers possédaient de nombreuses dépendances. On peut citer en particulier la maison de La Combe, près de La République. Cette maison, très bien restaurée, fut sans doute une ferme fortifiée, conservée en l’état par les Hospitaliers, elle a d’ailleurs gardé fière allure et un aspect très militaire. Elle est devenue aujourd’hui un lieu d’accueil pour enfants défavorisés. D’étranges graffitis ornent les murs des caves et la recherche du trésor des Templiers constitue l’une des occupations favorites des enfants... La tradition y voyait la résidence d’un initié, chapelain ou commandeur. Cette croyance semble corroborée par la découverte, lors des travaux, d’une pierre ornée d’une croix gravée dite « à perrons », symbole classique des différents degrés de l’initiation. Un souterrain semblait partir de cette ferme en direction du lieu-dit Bel-Air.

La maison de la Combe, ancienne ferme fortifiée templière

Non loin de là, le lieu-dit Les Tours conserve le souvenir d’une commanderie ou maison forte, dont il ne reste rien, qui comme toutes les possessions des Templiers sur le plateau de Saint-Genest-Malifaux passa aux Hospitaliers. Un chemin presque rectiligne, dont il subsiste des traces, allait du Temple à la commanderie des Tours, en passant par La Faye et par la ferme fortifiée de La Combe.

Le chemin des Templiers, toujours balisé !

C’est à Vienne, au pied du Pilat, que se déroula le dernier acte de l’histoire du Temple. En mai 1312, le concile réuni dans la cathédrale Saint-Maurice, en présence du pape Clément V et du roi de France Philippe IV le Bel, prononça l’abolition de l’Ordre. Un groupe de neuf Templiers « s’invita » au concile pour tenter d’influencer le pape. Très effrayé, Clément V les fit jeter au cachot sans même les écouter. Nul ne sait comment, et surtout où, ces chevaliers avaient survécu depuis ce matin du 13 octobre 1307 où les hommes du roi s’étaient emparés des Templiers. Il faut dire que quelques rares commanderies furent trouvées quasiment vides de tout occupant. On peut citer la célèbre et mystérieuse commanderie de Montfort-sur-Argens, dans le Var. Or Marlhes était l’une de ces maisons abandonnées par leurs Templiers. La légende prétend que les chevaliers aux blancs manteaux avaient quitté discrètement les lieux par les souterrains, emportant avec eux un fabuleux trésor. Ici l’histoire laisse place à des dérives, plus ou moins fantastiques. Par exemple diverses rumeurs font état d’une survivance de l’Ordre du Temple dans le Pilat. L’une d’elles, invérifiée à ce jour, parle d’un acte de 1339 signé au Puy-en-Velay entre Guillaume de Gaste et les Templiers de Marlhes. Il y a aussi cette Vierge dite des Templiers, dans l’église de Marlhes, statue en bois du XVe siècle… provenant en réalité de la maison des Hospitaliers.

La Vierge dite des Templiers, église de Marlhes

Comme toute commanderie qui se respecte, celle de Marlhes possédait plusieurs souterrains, connus par tradition orale. L’un d’eux débouchait à l’Espinasse, très discrète dépendance des Templiers, toponyme typique très fréquent aux alentours des maisons de l’Ordre. C’était généralement un lieu de repli, d’où l’on pouvait gagner en toute sécurité une position de sauvegarde. Depuis ce site de l’Espinasse, il était effectivement possible de se replier par les bois en direction du Velay en traversant la Semène au Pont de Malzaure ou à Faridouay. On dit aussi que depuis l’Espinasse un autre souterrain débouchait à Saint-Romain-Lachalm. On remarque dans la maçonnerie d’un bâtiment de l’Espinasse des pierres très bien taillées qui ont dû être réemployées. Elles présentent la particularité d’être ornées de bossages, c’est à dire de saillies arrondies destinées à faire ricocher les projectiles. Cela laisse penser que ce lieu dut être une petite fortification militaire, cette technique ayant surtout été employée dans un but défensif. Une autre pierre porte l’inscription TOVT VIENT DE DIEV, qui rappelle que la vie terrestre n’est qu’un passage, mais que pour le rendre agréable Dieu a fait la terre belle. 
Un autre souterrain menait dit-on au château de La Faye, choix étonnant puisque ce lieu n’était pas une possession des Templiers mais appartenait à la famille Pagan, sur laquelle je reviendrai. Ces deux souterrains restent certes du domaine de la croyance populaire. Il faut cependant remarquer que chacun d’eux aurait permis un repli stratégique, soit coté Velay soit coté Viennois, selon le sens d’où serait venu l’attaque. On peut donc accorder une certaine crédibilité à cette tradition. Et en vertu de la valeur que les Templiers accordaient au chiffre trois, pourquoi n’y aurait-il pas un troisième souterrain, dans une direction inconnue, aboutissant à une cache où attend peut-être toujours un prodigieux trésor ?

Des dérives de l’histoire aux légendes

Parmi les dérives de l’histoire, il y a celle concernant l’origine du chef et fondateur de l’Ordre du Temple, un certain Hugues de Payns ou de Payens (en latin : Hugoni de Paganis). À vrai dire il faudrait parler plutôt de la récupération d’un personnage historique célèbre au profit de l’histoire locale, manœuvre à laquelle se prêtèrent nombre d’auteurs régionalistes, certains en toute bonne foi d’ailleurs. À noter que la même dérive existe pour la région du Verdon, en Haute-Provence. Tous les historiens attribuent à Hugues de Payens une origine champenoise, le voyant seigneur de la ville de Payns près de Troyes. Cependant, la bibliothèque municipale de Carpentras conserve un acte de donation d’un évêque d’Avignon, daté du 29 Janvier 1130, dans lequel Hugues de Payens est qualifié de vivariensi, c’est à dire natif du Vivarais. Le fait est signalé entre autres par Laurent Dailliez dans son ouvrage de référence Les Templiers ces inconnus (page 60). Selon les historiens, à la fondation du Temple vers 1119 Hugues de Payens devait avoir dans les 50 ans, et il mourut en 1136. Toutes ces caractéristiques coïncident avec un Hugues de Pagan, né dans le Vivarais à deux pas du Pilat, à Saint-Symphorien-de-Mahun en 1070, décédé en 1136. Il n’en fallut pas plus pour que certains historiens locaux en fassent le véritable fondateur du Temple. 
Par exemple le très sérieux Félix Thiollier, dans son remarquable ouvrage Le Forez pittoresque et monumental (tome I, page 441), le classait parmi les « Forésiens dignes de mémoire » : 
PAGAN (Hugues de) : fils de Willelme, seigneur de Miribel, Meys et Cuzieu, premier Grand Maître des Templiers 1118 ; mort en 1136.
La famille Pagan (ou Payen, autre orthographe admise) eut de nombreuses propriétés tant dans le Vivarais que dans le Forez. En particulier elle possédait la baronnie de la Faye, dont le vaste territoire correspondait aux communes actuelles de Jonzieux, Marlhes, Saint-Genest-Malifaux, Saint-Régis-du-Coin, Saint-Romain-les-Atheux et Saint-Sauveur-en-Rue. L’Armorial général du Forez recensait trois branches dans cette famille : Payen (Beaujolais), Payen de Retourtour (Vivarais) et Payen d’Argental (Viennois). À ce propos, dans son Histoire du Mont Pilat, des Temps perdus au XVIIe siècle, Jean Combe signalait, dans son chapitre sur Argental (page 155) :
Le nom d’Artaud de Pagan évoque sans doute un petit château dans les montagnes du Pilat, mais celui de son frère appartient à la grande histoire, puisque Hugues de Pagan fut le premier grand maître du célèbre ordre des Templiers dont il avait été l’un des fondateurs.
Autre dérive comportant de nombreuses parts de légende, le fameux trésor des Templiers. Lorsque Philippe le Bel décida de détruire l’Ordre du Temple, son but inavoué était assurément de s’approprier les fabuleuses richesses de ceux qui étaient devenus les banquiers des empereurs, des rois, et des papes. Mais les hommes du roi ne purent pas mettre la main sur l’ensemble du magot escompté. Ainsi naquit le mythe du trésor des Templiers, largement répandu et amplifié par toute une littérature souvent fantaisiste... On a recensé en France une bonne quarantaine de sites susceptibles d’abriter le légendaire trésor. En vain semble-t-il, à ce jour aucun chercheur ne s’est vanté de l’avoir découvert. « De toute façon, nous sommes déjà passés avant vous... », préviennent les auteurs de ce recensement, Jean-Luc Aubarbier et Michel Binet, dans leur livre Les sites Templiers de France. Le Pilat pourrait-il s’ajouter à la liste ?

Hypothèses et fantasmes

Les Templiers du Pilat furent-ils les dépositaires du trésor, ou d’une partie du trésor ? Nous plongeons cette fois dans la fantasmagorie… Mais il n’est pas interdit de rêver ! La commanderie de Marlhes était une bien petite maison templière, comparée à d’autres ô combien plus importantes et plus puissantes. Cette possession modeste, nichée au cœur d’une région montagneuse, constituait-elle un lieu de dépôt discret pour l’Ordre du Temple ? Comment expliquer la disparition de ses chevaliers, si ce n’est par l’absolue nécessité de sauver soit les hommes, soit les biens, ou les deux... La rumeur précise encore que les Templiers de Marlhes auraient trouvé refuge à la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez, ce qui évidemment laisse la porte ouverte à toutes les interprétations !
Nos bons pères Chartreux virent-ils un soir d’octobre 1307 une escouade de Templiers lourdement chargés débarquer dans leur monastère et y demander asile ? Cela reste du domaine du conte, ou de la rêverie ésotérique... Que des Templiers trouvent refuge pour la nuit dans une chartreuse, le fait est envisageable en raison des coutumes hospitalières d’une telle maison ; qu’ils s’y établissent quelque temps, c’est totalement impensable. D’ailleurs les relations entre Chartreux et Templiers étaient assez tendues, les premiers reprochant aux seconds leur manque de respect des règles monastiques. La chartreuse de Sainte-Croix pouvait tout au plus fournir un camp de base très provisoire, le temps de mettre en lieu sûr aux environs les biens dont les Templiers étaient les dépositaires. Cet hypothétique endroit reste à ce jour indéterminé... Un détail important est à souligner : Sainte-Croix était en 1307 dans le Lyonnais, comté qui n’était pas encore rattaché au royaume de France, et la chartreuse pouvait offrir un lieu d’étape sécurisé sur la route du Saint Empire romain germanique. Lorsque la légende affirme que les Templiers se dirigèrent sur Sainte-Croix, peut-être faut-il comprendre qu’il prirent la route du Lyonnais, tout comme leurs quelques homologues du Puy qui réussirent dit-on à s’échapper dans cette direction...
Une autre rumeur situe le dépôt du trésor des Templiers au château d’Argental. Mais elle n’est sans doute que la déformation chimérique de plusieurs croyances, saupoudrées d’un soupçon de famille Pagan, et mixée avec le fait — bien réel cette fois — que la papeterie installée en ce lieu fabriqua des années durant le papier des billets de banque français.
Jacques de Molay, le dernier Grand Maître du Temple, n’en fut probablement que le chef visible selon l’avis de Raoul Willemenot, auteur de Le secret des Templiers (page 125). Les milieux occultistes du XIXe siècle murmuraient que son neveu, le jeune Guichard de Beaujeu, avait pris en mains les destinées d’un ordre invisible, et discrètement récupéré les archives secrètes et les trésors du Temple, tous plus fabuleux les uns que les autres... Peut-être avaient-ils inventé cette histoire, mais il faut noter que les Beaujeu étaient originaires de la famille des comtes du Forez, dans laquelle ils finirent par se fondre. Ce fait est signalé par l’Armorial Général du Forez, article Beaujeu, et confirmé par le très rigoureux Laurent Dailliez, dans Les Templiers ces inconnus (page 74). Un Guillaume de Beaujeu fut l’avant-dernier Grand Maître du Temple, le dernier à siéger en Terre Sainte durant toute sa maîtrise. Après sa mort héroïque en 1291, Thibaud Gaudin lui succéda très provisoirement puisque dès la fin de l’année 1292 Jacques de Molay l’avait remplacé. Quatre ans plus tard en 1296, lors du mariage de Jean 1er, comte du Forez, et d’Alix de Vienne, la baronnie de la Faye qui appartenait au préalable au Viennois, avec sa commanderie de Marlhes, fut livrée sur un plateau à la famille de Forez. À cette occasion, tout le Pilat méridional passa du Viennois au Forez, ce qui offrit à ses comtes un débouché sur la vallée du Rhône. 
Dans l’hypothèse d’une sauvegarde des trésors templiers par Guichard de Beaujeu à la fin du XIIIe siècle, la commanderie de Marlhes, sur les terres de son parent le comte du Forez, aurait fourni un site beaucoup plus discret que les trop voyants châteaux de Beaujeu ou d’Argigny, souvent désignés comme les lieux du dépôt. Mais qu’y a-t-il de vrai dans toute cette histoire ? 
Les Templiers du Pilat n’ont pas fini de nous faire rêver…