Jacques de MOLAY 5/5

 

 

Jacques de MOLAY, grand maître des Templiers mort sur
le bûcher, à l'origine de la légende des ROIS MAUDITS
(D'après Revue des deux mondes paru en 1891,
Biographie universelle paru vers 1860,
L'Investigateur : journal de l'Institut historique paru en 1856
et Les jurassiens recommandables par des bienfaits,
des vertus, des services, etc.
 paru en 1828)
Partie 5/5

Le 18 mars 1314, les quatre chevaliers furent amenés au portail de Notre-Dame pour écouter leur sentence ; à savoir le « mur », la détention à perpétuité. Molay et Charnay avaient été soutenus jusque-là par l'assurance d'une délivrance prochaine, plusieurs fois promise : ils étaient en prison depuis sept ans ; ils refusèrent d'y rentrer désespérés. Dans son Histoire des chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, l'abbé de Vertot affirme qu'au moment où tous ses juges et tout Paris s'attendaient à voir Jacques de Molay confirmer publiquement ses prétendus aveux, « on fut bien surpris lorsque ce prisonnier secouant les chaînes dont il était chargé, s'avança jusqu'au bord de l'échafaud, d'une contenance assurée ; puis, élevant la voix pour être mieux entendu : il est bien juste, s'écria-t-il, que dans un si terrible jour, et dans les derniers moments de ma vie, je découvre toute l'iniquité du mensonge, et que je fasse triompher la vérité.

Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay sont brûlés vifs sur le bûcher, le 18 mars 1314
Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay
sur le bûcher le 18 mars 1314

Je déclare donc, à la face du ciel et de la terre, et j'avoue quoiqu'à ma honte éternelle, que j'ai commis le plus grand de tous les crimes ; mais ce n'a été qu'en convenant de ceux que l'on impute avec tant de noirceur, à un ordre que la vérité m'oblige aujourd'hui de reconnaître pour innocent. Je n'ai même passé la déclaration qu'on exigeait de moi que pour suspendre les douleurs excessives de la torture, et pour fléchir ceux qui me les faisaient souffrir. Je sais les supplices que l'on a fait subir à tous ceux qui ont eu le courage de révoquer une pareille confession. Mais l'affreux spectacle qu'on me présente n'est pas capable de me faire confirmer un premier mensonge par un second, à une condition si infâme : je renonce de bon cœur à la vie qui ne m'est déjà que trop odieuse. Et que me servirait de prolonger de tristes jours que je ne devrais qu'à la calomnie ?.... »

Illustre par sa naissance qui le faisait parent du roi, Geoffroy de Charnay, maître de Normandie et frère du dauphin d'Auvergne, confirma cette déclaration et s'associa au repentir de son maître. Les deux autres chevaliers présents persistèrent dans leurs aveux. Comme la foule remuait, les cardinaux, partageant le trouble commun et n'osant décider du sort des relaps, livrèrent sans délai au prévôt de Paris les deux confesseurs tardifs de la vérité ; le roi fut prévenu, et le conseil assemblé à l'instant les condamna à la mort, sans réformer la sentence des commissaires du pape, sans faire prononcer aucun tribunal ecclésiastique. Le soir du même jour, un échafaud se dressa, dans l'île de la Cité, en face du quai des Augustins. Les deux chevaliers, Molay et Charnay, montèrent sur le bûcher, que l'on alluma lentement, et ils furent brûlés à petit feu.

Semblable aux martyrs qui célébraient les louanges de Dieu, Jacques de Molay chantait des hymnes au milieu de la flamme. Mézeray rapporte qu'on entendit le grand-maître s'écrier :« Clément ! juge inique et cruel bourreau ! je t'ajourne à comparaître, dans quarante jours, devant le tribunal du souverain juge. » Quelques-uns écrivent, dit Vertot, qu'il ajourna pareillement le roi à y comparaître dans un an. Peut-être que la mort de ce prince, et celle du pape, qui arrivèrent précisément dans les mêmes termes, ont donné lieu à l'histoire de cet ajournement. Une autre légende affirmera plus tard que le grand maître du Temple se serait écrié : « Maudits ! Maudits ! vous serez tous maudits jusqu'à la treizième génération de vos races !... ». Tout le monde donna des larmes à un si tragique spectacle, et on prétend que des personnes dévotes recueillirent les cendres de ces dignes chevaliers. Si ces sortes de traditions ne sont pas toujours véritables, elles permettent du moins de croire que l'opinion publique, qui les accueillit, jugeait que les condamnés étaient innocents. Toute l'affaire s'explique par ce mot profond de Bossuet : « Ils avouèrent dans les tortures, mais ils nièrent dans les supplices ».

Clément V succomba un mois (20 avril 1314) après l'exécution de Molay, d'une maladie affreuse ; Guillaume de Nogaret, qui avait supervisé l'arrestation des Templiers à travers toute la France en 1307, mourut le 27 avril 1314, empoisonné ; Philippe le Bel, à son tour, disparut quelques mois plus tard, le 29 novembre 1314,

Mort de Philippe IV le Bel au cours d'une chasse au sanglier
Mort de Philippe IV le Bel au cours
d'une chasse au sanglier le 29 novembre 1314

au cours d'une chasse au sanglier (il serait tombé de cheval). A sa mort, c'est son premier fils, Louis X le Hutin qui monte sur le trône. Mais il meurt deux ans plus tard, à l'âge de 26 ans, d'une fièvre qu'il aurait contractée en entrant dans une grotte dont la fraîcheur l'avait saisi après qu'il se fût trop échauffé à jouer à la paume. Son épouse, la reine Clémence, étant enceinte, Philippe le Long, frère de Louis, ne prit que le titre de régent : Clémence accoucha, le 15 novembre 1316, d'un fils auquel on donna le nom de Jean, et qui ne vécut que cinq jours (Jean Ier le Posthume).

Philippe prit alors le titre de roi sous le nom de Philippe V ; mais ce ne fut pas sans contestation. Louis X avait eu de Marguerite, sa première femme, une fille, nommée Jeanne, héritière du royaume de Navarre : le duc de Bourgogne, son oncle, prétendait qu'elle devait hériter aussi du royaume de France ; et comme depuis Hugues Capet c'était la première fois que la couronne cessait d'être transmise directement du père au fils, pour remonter du neveu à l'oncle, on pouvait essayer d'opposer la coutume des pays où les femmes règnent aux coutumes des deux premières dynasties qui les excluaient du trône. Cette contestation fut solennellement jugée dans une assemblée tenue à Paris ; et l'on y approuva les anciens usages qui ont toujours eu force de loi, quoiqu'on n'en trouve le texte écrit nulle part, pas même dans la loi salique, qui ne contient pas un seul article relatif à la couronne. Philippe V régna six ans et mourut à 29 ans. C'est le dernier fils de Philippe le Bel, Charles IV, qui monta sur le trône en 1322 avant de mourir lui aussi six ans plus tard. Il était âgé de 33 ans.

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Ainsi, en l'espace de quatorze ans, les trois fils de Philippe le Bel, qui tenaient de leur père cette beauté mâle qui donne l'espoir d'une longue vie et d'une nombreuse postérité, montèrent sur le trône, et disparurent sans laisser d'héritiers. La couronne passa à une branche collatérale, dans la personne de Philippe de Valois, premier prince du sang ; mais comme la veuve du feu roi se trouvait enceinte, il ne prit que le titre de régent, jusqu'au jour où elle accoucha d'une fille. La loi salique, invoquée en 1316 par le second fils de Philippe le Bel pour s'emparer du trône, scellait en 1328 l'extinction de la dynastie capétienne.

Aucun chroniqueur italien ne fut dupe du procès inique fait aux Templiers : ni Villani, ni Dino Compagni, ni Boccace (dont le père était à Paris à l'époque du procès), ni l'auteur des Storie Pistolesi, ni Dante. Tous ont goûté l'ironie d'une aventure où périrent comme hérétiques les plus fidèles serviteurs de la Cour romaine, les défenseurs les plus obstinés de la foi. Les écrivains français du temps furent, naturellement, plus prudents ; ils n'osaient s'inscrire en faux contre le pape et le roi, mais on voit bien ce qu'ils en pensent :

Bien gaaingnié l'avoient celz,
Se voirs estoit qu'en disoit d'elz... (si ce qu'on disait d'eux était vrai)
Plusieurs, ou monde condampnez
Sont lassus au ciel couronnez,
Et les aime Diex et tient chiers.
Mais ça aval (ici-bas), en ceste Eglise,
Nous convient trestouz (il nous faut tous) la devise
Tenir du pape et l'ordinance...
L'en puet bien decevoir (on peut bien tromper) l'Eglise ;
Mes l'en ne puet en nule guise (aucunement)
Diex decevoir ; je n'en dis plus. Qui voudra die le surplus