Jacques de MOLAY 4/5

 

 

Jacques de MOLAY, grand maître des Templiers mort sur
le bûcher, à l'origine de la légende des ROIS MAUDITS
(D'après Revue des deux mondes paru en 1891,
Biographie universelle paru vers 1860,
L'Investigateur : journal de l'Institut historique paru en 1856
et Les jurassiens recommandables par des bienfaits,
des vertus, des services, etc.
 paru en 1828)
Partie 4/5

L'histoire du concile de Vienne est mal connue. Mais on devine des intrigues du roi de France pour forcer la main du pape, du pape pour escamoter la sentence du concile. Clément V était disposé à en finir ; il disait, au rapport d'Alberico da Rosate : « Si l'ordre ne peut pas être détruit per viam justitiae, qu'il le soit per viam expedientiae, pour que notre cher fils le roi de France ne soit pas scandalisé. » Mais il ne se sentait pas maître des trois cents pères assemblés : il n'était sûr que des évêques français ; ceux d'Allemagne, d'Aragon, de Castille et d'Italie, qui avaient presque tous acquitté les Templiers de leurs circonscriptions diocésaines, inclinaient à instituer une discussion en règle.

Pour comble d'embarras, il avait fallu que Clément fît enfermer les neuf chevaliers du Temple qui avaient paru inopinément dans Vienne, comme représentants des Templiers fugitifs qui erraient dans les montagnes du Lyonnais : ce qui revenait à supprimer une seconde fois la défense, en violation du droit. Des prélats étrangers s'étaient indignés. On comprit alors autour de Philippe le Bel qu'il y avait lieu de sortir l'ultima ratio de la force. De Lyon, d'où il surveillait le concile, et où il avait convoqué une nouvelle assemblée des prélats, nobles et communautés du royaume « pour la défense de la foi catholique », le roi se rendit à Vienne (mars 1312) avec une armée. Il s'assit à côté du pape. Celui-ci, raffermi, s'empressa de faire lire, devant les pères, une bulle qu'il avait élaborée d'accord avec les conseillers royaux.

C'est la bulle Vox in excelso, du 3 avril 1312 : le pape avoue qu'il n'existe point contre l'ordre de quoi justifier une condamnation canonique ; mais il considère que l'ordre n'en est pas moins déshonoré, qu'il est odieux au roi de France, que personne n'a « voulu » prendre sa défense, que ses biens sont et seraient de plus en plus dilapidés au grand dommage de la Terre Sainte pendant la durée d'un procès dont on ne saurait prévoir la fin ; de là, la nécessité d'une solution provisoire.

Exécution de Templiers
Exécution de Templiers. Illustration
extraite de la Chronique dite de
Baudoin d'Avesnes
, (XVe siècle)

Il supprime donc l'ordre du Temple, non par voie de « sentence définitive », mais par voie de provision ou de règlement apostolique, « avec l'approbation du Saint Concile ». Ainsi périt l'ordre du Temple, supprimé, non condamné, égorgé sans résistance.

Les actes du concile de Vienne ont été soustraits dans le temps, et la bulle qui supprime par voie de provision l'ordre du Temple, n'a été imprimée pour la première fois qu'en 1606. Dans sa bulleConsiderantes, publiée quatre jours seulement après la bulle d'abolition, le pape déclare que l'ensemble des informations faites contre l'ordre et les chevaliers n'offre pas des preuves suffisantes pour les croire coupables, mais qu'il en résulte une grande suspicion. C'est de cette forme employée par Clément V contre les Templiers, que Clément XIV se prévalut quand il abolit l'ordre des Jésuites ; dans le bref du 31 juillet 1773, on lit : « Le pape Clément V a supprimé et totalement éteint l'ordre militaire des Templiers, à cause de la mauvaise réputation où il était alors, quoique cet ordre eût été légitimement confirmé, quoiqu'il eût rendu à la république chrétienne des services si éclatants que le saint-siège apostolique l'avait comblé de biens, de privilèges, de pouvoirs, d'exemptions et de permissions, et quoique enfin le concile de Vienne, que ce pontife avait chargé de l'examen de l'affaire, eût été d'avis de s'abstenir de porter un jugement formel et définitif. »

Les Templiers de France n'ont pas eu la moindre velléité de se servir de leurs armes. N'est-ce pas une preuve de plus de la soumission de ces hommes que des modernes, afin d'excuser à toute force un criant déni de justice, ont gratuitement accusés d'avoir formé un État dans l'État et d'avoir mis en péril l'unité de la monarchie française ? La bulle Vox in excelso laissa en suspens deux questions difficiles : le sort des templiers prisonniers, le sort des biens du Temple supprimé.

La curée des biens du Temple avait commencé pendant le procès, en dépit de la vigilance des administrateurs. L'appétit des princes avait été aiguisé par cette affaire au point que quelques-uns songèrent à faire partager le sort des Templiers aux hospitaliers et aux chevaliers Porte-Glaive. L'ordre teutonique fut accusé d'hérésie en 1307 par l'archevêque de Riga. C'est déjà l'avidité spoliatrice des princes protecteurs de la Réforme. Après le concile de Vienne, on procéda au dépècement méthodique de la proie. En théorie, toutes les propriétés de l'ordre furent transférées au Saint-Siège, qui les remit aux hospitaliers, mais ce transfert fictif n'empêcha pas la Couronne de retenir la meilleure part. D'abord les dettes du roi envers l'ordre furent éteintes, car les canons défendaient de payer leur dû aux hérétiques.

En outre, il avait saisi tout le numéraire accumulé dans les banques du Temple. Il alla plus loin lorsque les dépouilles des Templiers eurent été officiellement attribuées à l'Hôpital : il prétendit que ses anciens comptes avec le Temple n'ayant pas été réglés, il restait créancier de l'ordre pour des sommes considérables, dont il était d'ailleurs hors d'état de spécifier le montant. Les hospitaliers, substitués aux droits et aux charges du Temple, furent obligés de consentir, pour ce motif, à une transaction : ils payèrent deux cent mille livres tournois, le 21 mars 1313 ; et ce sacrifice ne les délivra même pas des réclamations de la Couronne, car ils plaidaient encore, à ce sujet, au temps de Philippe le Long. Quant aux biens immobiliers, Philippe le Bel en perçut paisiblement les revenus jusqu'à sa mort, et plus tard les hospitaliers, pour en obtenir la délivrance, durent indemniser la Couronne de ce qu'elle avait déboursé pour l'entretien des Templiers emprisonnés de 1307 à 1312 : frais de geôle et de torture. Il paraît avéré, en résumé, que les hospitaliers furent plutôt appauvris qu'enrichis par le cadeau fait à leur ordre.

Restaient les prisonniers. Il paraît qu'après l'abolition de l'ordre, la persécution contre les chevaliers cessa. On relâcha ceux qui voulurent passer par l'humiliation des aveux. Parmi ces libérés, les uns vagabondèrent, d'autres essayèrent de gagner leur vie par des travaux manuels ; quelques-uns entrèrent dans des couvents, et quelques-uns, dégoûtés du métier, se marièrent. Les impénitents et les relaps furent frappés des châtiments de la loi inquisitoriale. Les plus célèbres de ces relaps de la dernière heure furent deux des hauts dignitaires que le pape avait réservés à son jugement personnel : Jacques de Molay et le précepteur de Normandie, Geoffroy de Charnay. Les premiers aveux du grand maître et la longue persécution dont il avait été l'objet permettaient d'espérer qu'abattu par l'infortune, il renouvellerait publiquement la confession des crimes de l'Ordre et par là justifierait les rigueurs exercées par la justice du roi.

Le grand maître de l'Ordre du Temple avait toujours réclamé son jugement, que le pape s'était réservé personnellement ; mais le pontife, craignant la présence du grand maître, nomma trois commissaires pour le juger à Paris, ainsi que trois autres chefs de l'ordre. C'est donc seulement le 22 décembre 1312 que Clément V, de concert avec Philippe le Bel, appointa trois cardinaux français, Arnaud de Farges son neveu, Arnaud Novelli moine de Cîteaux, et Nicolas de Fréminville frère prêcheur, pour examiner ces grands chefs, qui naguère, pour se sauver eux-mêmes, avaient abandonné leurs frères. Ils étaient chargés d'entendre la dernière déposition de Jacques de Molay, et celle des trois chefs détenus avec lui, dont Geoffroy de Charnay. Que leur demandait-on ? De reconnaître la justice du double arrêt de condamnation, fondé sur la vérité des accusations imputées à l'Ordre des Templiers et conformes aux témoignages déjà nombreux recueillis par les tribunaux : c'eût été pour les deux souverains un triomphe éclatant et ils s'y attendaient.