Jacques de MOLAY 2/5

 

 

Jacques de MOLAY, grand maître des Templiers mort sur
le bûcher, à l'origine de la légende des ROIS MAUDITS
(D'après Revue des deux mondes paru en 1891,
Biographie universelle paru vers 1860,
L'Investigateur : journal de l'Institut historique paru en 1856
et Les jurassiens recommandables par des bienfaits,
des vertus, des services, etc.
 paru en 1828)
Partie 2/5

L es affaires des Templiers semblaient donc en bonne voie, vers le printemps de 1310. L'ordre avait trouvé à Paris une légion de défenseurs, représentés par des procureurs réguliers. Pour ceux qui voulaient étouffer la vérité, il n'était que temps d'agir. Ils agirent, en effet : et ils n'avaient encore imaginé rien d'aussi scandaleux que l'expédient dont ils usèrent. Ils profitèrent de ce que les procès contre l'ordre et contre les personnes se poursuivaient parallèlement, et de ce que les juges du procès contre les personnes étaient, à Paris, à leur dévotion, pour effrayer mortellement les témoins du procès contre l'ordre. Le jugement des personnes, dans l'évêché de Paris, appartenait, en vertu des lettres du pape, au concile provincial, présidé par l'archevêque de Sens, métropolitain de Paris.

Or, l'archevêque de Sens était le frère de l'un des principaux ministres du roi, Enguerrand de Marigny. Il assembla à Paris le concile de sa province. Ce tribunal d'inquisition avait le droit de condamner sans entendre les accusés et de faire exécuter ses arrêts du jour au lendemain. Les procureurs des prisonniers comprirent la terrible menace impliquée dans la brusque convocation de cette assemblée. Ils la signalèrent, dès le 10 mai 1310, à la commission pontificale. Mais le président de ladite commission, l'archevêque de Narbonne, se retira dès qu'ils eurent dénoncé l'attentat projeté,

Exécution de Templiers
Exécution de Templiers. Illustration extraite de
De Casibus, de Boccace (XVe siècle)

disant « qu'il avait à entendre ou à célébrer la messe ». Les autres commissaires ne surent que répondre : « Nous vous plaignons de tout notre cœur ; mais l'archevêque de Sens agit régulièrement contre les personnes ; nous ne pouvons rien. »

Tous ceux qui persistèrent dans leurs rétractations furent déclarés hérétiques relaps, livrés à la justice séculière et condamnés au feu. Ceux qui n'avaient jamais fait d'aveux et qui ne voulurent pas en faire furent condamnés à la détention perpétuelle, comme chevaliers non réconciliés. Quant à ceux qui ne rétractèrent pas les aveux des impiétés et des turpitudes imputées à l'ordre, ils furent mis en liberté, reçurent l'absolution et furent nommés Templiers réconciliés. Pour accuser, interroger, juger les prétendus relaps, les condamner aux flammes et faire exécuter le jugement, il suffit du temps qui s'écoula du lundi 11 mai au lendemain matin. 54 chevaliers périrent à Paris ce jour-là. Condamnés comme relaps par l'archevêque de Sens et ses suffragants, ils furent empilés dans des charrettes, et brûlés publiquement entre le bois de Vincennes et le Moulin-à-Vent de Paris, hors de la porte Saint-Antoine.

La procédure indique nominativement quelques-uns des chevaliers qui subirent cet honorable supplice. Parmi eux, Gaucerand de Buris, Guido de Nici, Martin de Nici, Gaultier de Bullens, Jacques de Sansy, Henry d'Anglesy, Laurent de Beaune, Raoul de Frémi. Tous les historiens qui ont parlé du supplice des chevaliers du Temple ont attesté la noble intrépidité qu'ils montrèrent jusqu'à la mort : entonnant les saints cantiques et bravant les tourments avec un courage chevaleresque et une résignation religieuse, ils se montrèrent dignes de la pitié de leurs contemporains et de l'admiration de la postérité. « Ils souffrirent, dit un chroniqueur du temps, avec une constance qui mit leurs âmes en grand péril de damnation, car elle induisit le peuple ignorant à les considérer comme innocents. »

C'en était fait ; il n'était plus possible d'entretenir la moindre illusion sur la liberté de la défense. Deux des procureurs élus, sur quatre, avaient disparu. La commission n'en reprit pas moins, le 13, l'ironique comédie de ses séances dans la chapelle Saint-Éloi. Mais quelque chose était changé depuis la veille. L'apparition du premier témoin qu'on introduisit fut émouvante. C'était un chevalier du diocèse de Langres, Aimery de Villiers-le-Duc, âgé d'une cinquantaine d'années, templier depuis vingt-huit ans. Comme on lui lisait les actes d'accusation, il interrompit, « pâle et comme terrifié » , protestant que, s'il mentait, il voulait aller droit en enfer par mort subite, se frappant la poitrine de ses poings, levant les brasvers l'autel, les genoux en terre. « J'ai avoué, dit-il, quelques articles à cause de tortures que m'ont infligées Guillaume de Marcilly et Hugues de La Celle, chevaliers du roi, mais tout est faux . Hier, j'ai vu cinquante-quatre de mes frères, dans les fourgons, en route pour le bûcher, parce qu'ils n'ont pas voulu avouer nos prétendues erreurs ; j'ai pensé que je ne pourrais jamais résister à la terreur du feu. J'avouerais tout, je le sens ; j'avouerais que j'ai tué Dieu, si on voulait."

E t il supplia les commissaires et les notaires de ne pas répéter ce qu'il venait de dire à ses gardiens, de peur qu'il ne fût brûlé, lui aussi. Cette déposition tragique fit assez d'impression sur les gens du pape pour qu'ils se décidassent à surseoir provisoirement. Ils ne reprirent leurs opérations, désormais fictives, qu'après six mois d'interruption, et seulement pour la forme.

Le pape Clément V
Le pape Clément V

Les témoins entendus à partir de décembre 1310 furent tous des Templiers réconciliés par les synodes provinciaux, c'est-à-dire soumis, qui comparurent « sans manteau et barbe rase ». Quand l'enquête fut enfin close, on l'expédia en deux exemplaires pour servir à l'édification des pères du prochain concile de Vienne. Elle remplit deux cent dix-neuf feuillets d'une écriture compacte.

Le concile de Vienne, prorogé à plusieurs reprises, avait été fixé en dernier lieu au mois d'octobre 1311 et s'ouvrit le 13 de ce mois, jour anniversaire de l'arrestation, quatre ans plus tôt, des Templiers dans toute la France. Clément V employa les mois qui précédèrent ce terme à réunir, contre ceux qu'il avait condamnés d'avance, un immense arsenal de preuves. Il savait qu'on disait couramment en Occident : « Les Templiers ont nié partout, excepté ceux qui ont été sous la poigne du roi de France » . Il fallait couper court à ces rumeurs ; c'est pour cela qu'il rédigea alors des bulles pour exhorter les rois d'Angleterre et d'Aragon à employer la torture, malgré les coutumes locales de leurs royaumes, qui interdisaient cette procédure. Des ordres de torture furent expédiés aussi, au dernier moment, en Chypre et au Portugal. Il y eut encore, à cette occasion, des effusions de sang martyr. Nous avons la relation des supplices infligés en août et septembre 1311, par l'évêque de Nîmes et l'archevêque de Pise ; ces prélats n'envoyèrent, du reste, au pape, que les dépositions agréables ; ils passèrent sous silence les témoignages des obstinés.

G uillaume Le Maire, évêque d'Angers, convoqué au concile œcuménique de Vienne, comme tous les prélats de la Chrétienté, rédigea son « avis » par écrit, en ces termes : « Il y a, dit l'évêque, deux opinions au sujet des Templiers ; les uns veulent détruire l'ordre sans tarder, à cause du scandale qu'il a suscité dans la Chrétienté et à cause des deux mille témoins qui ont attesté ses erreurs ; les autres disent qu'il faut permettre à l'ordre de présenter sa défense, parce qu'il est mauvais de couper un membre si noble de l'Église sans discussion préalable. Eh bien, je crois, pour ma part, que notre seigneur le pape, usant de sa pleine puissance, doit supprimer ex officio un ordre qui, autant qu'il a pu, a mis le nom chrétien en mauvaise odeur auprès des incrédules et qui a fait chanceler des fidèles dans la stabilité de leur foi. » Guillaume Le Maire avait son siège fait. Mais supposé qu'un évêque, moins zélé royaliste, eût voulu s'éclairer sincèrement au moment de l'ouverture du procès, voici comment la question de la culpabilité du Temple se serait posée à sa conscience.