Chanson d'amour du châtelain de Coucy

 

Chanson d'amour du châtelain de Coucy
 

Li nouviauz tanz et mais et violete
Et lousseignolz me semont de chanter,
Et mes fins cuers me fait d'une amourete
Si douz present que ne l'os refuser.
Or me lait Dieus en tele honeur monter
Que cele u j'ai mon cuer et mon penser
Tieigne une foiz entre mes braz nüete
Ainz que j'aille outremer.

Au conmencier la trouvai si doucete,
Ja ne quidai pour li mal endurer ;
Mes ses douz vis et sa bele bouchete
Et si vair oeill bel et riant et cler
M'orent ainz pris que m'osaisse doner ;
Se ne me veut retenir ou cuiter,
Mieuz aim a li faillir, si me pramete,
Qu'a une autre achiever.

Las ! Pour coi l'ai de mes ieuz reguardee,
La douce rienz qui Fausse Amie a non,
Quant de moi rit et je l'ai tant plouree ?
Si doucement ne fu trahis nus hom.
Tant com fui mienz, ne me fist se bien non ;
Mes or sui suenz, si m'ocit sans raison,
Et c'est pour ce que de cuer l'ai amee !
N'i set autre ochoison.

De mil souspirs que je li doi par dete,
Ne m'en veut pas un seul cuite clamer ;
Ne Fausse Amours ne lait que s'entremete,
Ne ne me lait dormir reposer.
S'ele m'ocit, mainz avra a guarder ;
Je ne m'en sai vengier fors au plourer ;
Quar qui Amours destruit et desirete
Ne s'en set ou clamer.

Sour toute joie est cele courounee
Que j'ai d'Amours. Dieus ! I faudrai je dont ?
Oïl, par Dieu, teus est ma destinee,
Et tel destin m'ont doné li felon.
Si sevent bien qu'il font grant mesprison,
Quar qui ce tolt dont ne puet faire don,
Il en conquiert anemis et mellee :
N'i fait se perdre non.

Si coiement ai ma doleur celee
Qu'a mon samblant ne la coneüst on ;
Se ne fussent la gent maleüree,
N'eüsse pas souspiré en pardon :
Amours m'eüst doné son guerredon.
Maiz en cel point que dui avoir mon don,
Lor fu l'amour descouverte et moustree.
Ja n'aient il pardon !



La saison nouvelle, mai et la violette
et le rossignol me demandent de chanter
et mon coeur épris me fait d'un nouvel amour
si doux présent que je n'ose le lui refuser.
Qu'aujourd'hui Dieu me laisse accéder à tel honneur
que celle en qui j'ai mis mon coeur et ma pensée,
je la tienne une fois dans bras, toute nue,
avant de partir en mer.

Au début je la trouvai si douce
que je croyais ne jamais souffrir pour elle ;
mais son doux visage, sa jolie petite bouche,
ses yeux brillants et rieurs et clairs
m'eurent saisi avant que j'ose me donner ;
si elle ne veut ni me retenir ni me libérer,
j'aime mieux échouer auprès d'elle, tout en ayant sa promesse,
que de réussir auprès d'une autre.

Hélas ! Pourquoi l'ai-je de mes yeux regardée,
la douce créature qui a pour nom Fausse Amie,
quand elle se rit de moi qui tant ai pour elle pleuré ?
Jamais homme ne fut trahi si doucement.
Tant que je m'appartins, elle m'apporta le bonheur ;
maintenant que je suis sien, elle me tue sans raison,
et c'est parce que l'ai aimée de tout coeur !
Elle n'a pas d'autre raison.

Des mille soupirs que je lui dois en dette,
elle ne veut pas tenir quitte d'un seul ;
et Fausse Amour ne manque pas de s'en mêler
qui ne me laisse dormir ni reposer.
Si elle me tue, elle aura moins à prendre garde ;
je ne sais m'en venger qu'en pleurant ;
celui qu'Amour détruit et déshérite
ne sait où réclamer justice.

Sur toutes les joies, celle que me donne Amour
porte la couronne. Mon Dieu, vais-je donc échouer ?
Oui, par Dieu, telle est ma destinée,
et ce destin les perfides me l'ont donné.
Ils savent bien qu'ils font une grande erreur
car à ravir ce qui ne peut être donné,
on en récolte ennemis et bataille :
on ne fait qu'y perdre.

J'ai caché si habilement ma peine
qu'on ne la connaît pas à me voir ;
s'il n'y avait ces gens de malheur,
je n'aurais pas soupiré en vain :
Amour m'aurait donné sa récompense.
Mais au moment où je devais obtenir le don,
mon amour fut découvert et révélé.
Que jamais ils n'en soient pardonnés !